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Les guérilléras du PKK

MEE a rencontré des combattantes du Parti des travailleurs kurdes dans les montagnes du Kurdistan irakien, et a découvert un groupe diversifié uni par une même vision de la liberté
Unité de combat du PKK uniquement composée de femmes, à l’entraînement dans les montagnes du nord de l’Irak (MEE/Eleonora Vio)
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« Pourquoi le PKK ? Parce que la société turque ne permet pas aux femmes d’être aussi libres qu’elles le souhaitent », confie Roserin Wan, ancienne étudiante en ingénierie de 22 ans originaire de Van, en Turquie.

« D’un côté, il y avait nous, et de l’autre, les guérilléras. Elles vivaient de façon autonome dans les montagnes et combattaient pour la liberté de leur propre peuple. Je voulais être comme elles. »

Entrer en contact avec l’unité uniquement composée de femmes basée à Qandil, dans le nord de l’Irak, que Wan a rejointe il y a quinze mois, n’a pas été chose aisée. D’innombrables postes de contrôle militaires rallongent ce qui serait autrement un court trajet en voiture depuis la ville de Souleimaniye. Alors que les routes deviennent de plus en plus escarpées et défoncées, une affiche d’Abdullah Öcalan (ou « Apo »), leader du Parti des travailleurs kurdes (PKK), tout sourire, signale un changement on ne peut moins subtil dans la dynamique locale du pouvoir.

L’équipe de Middle East Eye a voyagé à bord d’un pick-up aux côtés de cinq jeunes filles en uniforme de camouflage, le foulard serré contre le front et un fusil d’assaut porté nonchalamment autour de l’épaule. C’était la partie la plus dangereuse du voyage. Après être descendus du véhicule, une lumière vive au loin constitue le seul point de référence. Après une marche d’une heure à travers un terrain accidenté, nous tombons sur l’entrée d’un petit camp, bien organisé.

Une quarantaine de jeunes guérilléras font la queue. Wan en fait partie. Au fil des ans, des femmes de tous horizons (Kurdes, Turques, Yézidies, Turkmènes...) ont décidé de devenir des combattantes de la guérilla du PKK. La majorité d’entre elles sont formées ici, à Qandil, et abandonnent leur ancienne vie pour adhérer à l’un des mouvements de guérilla les plus redoutés et les plus solides du monde.

Des jeunes guérilléras discutent avant les cours de tactique et de stratégie (MEE/Eleonora Vio)

Depuis les années 1980, le PKK est considéré comme une organisation terroriste par la Turquie et les États-Unis, en grande partie en raison des affrontements réguliers et meurtriers avec les forces de sécurité turques ; toutefois, le soutien populaire pour le mouvement a récemment atteint un nouveau palier.

Le PKK « nouvelle version » a connu une hausse de son nombre de recrues, en partie grâce à ses victoires contre l’État islamique, qu’il combat dans les régions kurdes d’Irak et de Syrie. La première victoire a été l’évacuation des Yézidis du mont Sinjar, en août 2014. Le groupe a enchaîné en libérant la ville syrienne de Kobané en janvier 2015, puis en remportant des victoires à Kirkouk et à Makhmour, dans le nord de l’Irak. Le PKK se concentre désormais sur le combat pour Tell Abyad (Syrie).

« L’État islamique avait encerclé le mont Sinjar et tué ou capturé de nombreux Yézidis, avant que le PKK ne nous sauve », raconte Berivan Arin, une jeune fille de 17 ans originaire de Sinjar. « Quand on nous a déplacés dans le Rojava, j’ai commencé à me rapprocher d’eux et de leur idéologie. »

« J’ai rejoint le mouvement parce que je voulais me battre contre ces criminels qui ont maltraité et tué tant d’entre nous, a-t-elle confié. Mais je voulais aussi être libérée d’un système, des Yézidis dont je faisais partie, où les femmes sont emprisonnées chez elles et considérées comme utiles uniquement pour élever des enfants et entretenir la maison. »

Nuve Rashat, une des plus anciennes membres de cette unité de combattantes avec dix-sept ans d’expérience au sein du PKK, vient d’un milieu très différent de celui d’Arin, puisqu’elle est née et a grandi dans le Kurdistan turc. Mais elle a rejoint le mouvement pour une raison similaire. « Je l’ai rejoint à cause de l’occupation endurée par le Kurdistan depuis des centaines d’années, mais surtout parce que le combat du PKK pour la liberté des Kurdes avait toujours intégré la lutte pour l’émancipation des femmes, ce qui manquait dans ma société. »

Après l’entraînement commando, les guérilléras doivent faire face à un autre test : traverser la rivière malgré la force de son courant (MEE/Costanza Spocci)

L’objectif du PKK a changé au cours des dernières années. Si le mouvement a abandonné le rêve d’une nation kurde souveraine réunissant les quatre régions kurdes de Turquie, de Syrie, d’Irak et d’Iran, il a adopté l’idée d’un confédéralisme démocratique avec une représentation politique pour toutes les communautés opprimées vivant dans cette vaste région.

« Notre approche est une approche ascendante basée sur la participation populaire », explique Zagros Hiwa, porte-parole du PKK. « Nos processus de prise de décision impliquent les communautés, qui envoient leurs propres délégués aux assemblées générales, et les niveaux plus élevés servent uniquement à les coordonner et à les mettre en œuvre. »

« L’esclavage des femmes étant la forme d’oppression humaine ayant l’histoire la plus longue, nous avons d’abord voulu donner aux femmes la liberté », poursuit Hiwa.

Dans la mesure où l’oppression des femmes affecte la condition féminine dans son ensemble, et pas seulement les individus, le concept de liberté tel que développé par Öcalan et ses partisans au fil des ans a été influencé par cette vision collective.

« Une femme ne peut se sentir libre en poursuivant uniquement sa propre liberté individuelle : elle doit également lutter pour la libération de toutes les autres femmes, explique Rashat. Au PKK, notre principal objectif est de déraciner de l’esprit des filles toutes les idées fausses provenant de sociétés dominées par les hommes. Les femmes ont besoin de trouver leur liberté mentale avant toute autre chose. »

« Ici, nous disposons d’une autodétermination complète. Au contraire de la société là-bas, nous ne laissons pas les hommes influencer et contrôler nos choix, explique Rashat. Nous décidons comment nous éduquer et nous organiser, ainsi que la manière de nous entraîner au combat réel. »

De retour au camp, une journée ordinaire commence à quatre heures du matin ; un groupe de guérilléras prépare le petit-déjeuner pour le camp. Peu de temps après, les premiers cours de stratégie et de tactique commencent : les guérilléras y apprennent comment affronter et vaincre l’ennemi sur le terrain.

« La base de tout est l’autodiscipline », explique Mohin Ziran, enseignante turkmène de 20 ans qui, malgré son jeune âge, est déjà une combattante aguerrie et expérimentée. « Peu importe à quel point les armes de votre ennemi sont perfectionnées : vous pouvez le vaincre en utilisant votre cerveau. Cela implique non seulement d’apprendre comment se déplacer en silence ou créer un camouflage efficace, mais aussi de développer une vision du monde plus solide que celle pour laquelle votre ennemi combat. »

Pour finir, toutes les filles saisissent le fusil couché à leurs pieds et montent la colline en courant afin de commencer une séance d’entraînement physique appelée « commando ». Ce jour-là, le soleil a choisi de ne pas les épargner. La séance de « commando » est conçue pour renforcer la condition physique des filles avant le combat réel. Les filles sautent, courent, font des pompes, de l’escalade, rampent au sol : cet exercice ressemble en tous points au cliché du « boot camp » des Marines.

Les guérilléras effectuent un entraînement physique difficile appelé « commando » (MEE/Eleonora Vio)

Trempées de sueur, les guérilléras se dirigent à toute allure vers le sommet de la colline avant de redescendre en sautant une pente rocheuse escarpée, qui s’atténue et mène au lit d’une rivière, dont le courant est d’une force considérable. Tout le monde le traverse, et ce n’est qu’une fois qu’elles ont rejoint l’autre côté de la rivière qu’elles peuvent enfin laisser tomber le masque grave de la guerre pour redevenir des adolescentes et s’amuser dans l’eau, ne serait-ce que pendant quelques minutes.

Le reste de la journée est consacré à préparer le dîner, à discuter des événements de la journée, ainsi qu’à danser et à chanter des chants nationalistes kurdes. Au coucher du soleil, vers 20h30, les guérilleras retournent tranquillement à leur tente.

Les progrès réalisés par les femmes au sein du PKK ont inspiré les femmes kurdes de toutes les régions, mais surtout du Kurdistan turc, où, suite aux récentes élections législatives, les femmes pro-kurdes du HDP sont devenues une nouvelle force politique importante.

« Il existe des similitudes entre le PKK et le HDP dans la vision égalitaire du monde et des femmes qui en font partie, estime Rashat. Cependant, ils agissent au sein d’un parti politique tandis que nous sommes un groupe de combat armé : il ne peut donc y avoir aucun contact. »

L’idée de vivre toute sa vie cachée dans les montagnes et d’être constamment en marge de la société ne semble pas particulièrement libératrice ; toutefois, le PKK a façonné un concept de liberté qui se révèle être une très grande réussite dans une région où les droits des femmes sont souvent ignorés.

Dans les faits, le PKK a accordé aux jeunes femmes une chance discutable mais concrète de fuir les restrictions fondées sur le sexe qui leur sont imposées par leur société, mais aussi de servir leur propre peuple.

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.