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Les yézidies du dernier souffle du « califat »

Elles ont connu le massacre de leur communauté en Irak, l’esclavage sexuel et les sévices de l’État islamique. Aujourd’hui, alors que la défaite de leurs bourreaux est imminente, les yézidies qui sont parvenues à s’enfuir tentent de se reconstruire
Souad, 15 ans, vient de s’échapper de Baghouz, dernier refuge de l’EI en Syrie. Elle espère rentrer au Sinjar où elle n’a plus que sa sœur, le restant de sa famille ayant été tué par le groupe en 2014 (MEE/Inès Daïf) 
Par
HASSAKÉ, Syrie

Souad est peignée avec soin, porte un pull marin aux coloris roses et a verni ses ongles du même ton. On pourrait croire à une rencontre avec une jeune fille comme les autres. Pourtant, il y a cinq jours, cette yézidie a fui ses tortionnaires lors des ardents combats de Baghouz, la dernière enclave de l’État islamique (EI) en Syrie. Elle a pu retirer son niqab sous une tente ventée d’un désert dantesque. À 15 ans, Souad compte plus de quatre ans de captivité aux mains du groupe.

Assise à sa droite, se tient apeurée Jolyn, nommée Hind par ceux qui l’ont réduite à l’esclavage à seulement 6 ans. Elle en a désormais 11.

Réfugiées chez des habitants yézidis près d'Amouda, dans le gouvernorat de Hassaké, elles attendent un rapatriement inespéré au Sinjar irakien, d’où elles sont originaires. Et où, un soir d’août 2014, la famille de Souad a été massacrée, comme une grande partie de sa communauté, jugée « infidèle » par l’EI. Près de 3 000 morts et plus de 6 000 disparus.

« Il ne me reste que ma sœur, et je ne me rappelle même plus à quoi ressemble ma maison », confie Souad en arabe. Kurdophones, l’EI leur a fait perdre leur langue maternelle.

« J’ai été vendue tous les trois mois pendant quatre ans, enfermée dans des pièces, menottée, séquestrée dans des coffres de voiture, violée, et mes enfants m’ont été retirés une fois durant deux mois »

- Jane, rescapée de l’EI

Dans les attitudes de ces anciennes sabaya (esclaves sexuelles), transparaît le fantôme des bourreaux. La plus grande, au regard défensif, est incisive ; la plus jeune, muette, les yeux baissés, se touche frénétiquement les pieds.

« On ne se connaissait pas avant notre fuite. Daech nous a simplement dit : allez-y, vous êtes libres, et on a suivi des civils », relate Souad, blottie dans le salon de sa famille d’accueil.

Ces jeunes filles semblent perdues entre deux mondes en rupture, ayant quitté la violence quotidienne et les bombes pour le cadre apaisé d’une famille inconnue. Elles n’abordent pas les crimes sexuels et les atrocités du passé. Elles sont jeunes, seules face à une nouvelle existence, et traumatisées.  

Terreur nomade

« Je ne connais pas le nom de toutes les régions, mais j’en ai parcouru beaucoup. J’ai été amenée à Tall Afar, à Mossoul, Raqqa, Hajine... Baghouz », énumère Souad, le regard fixe. Toutes ces villes renferment l’ignominie des sévices et des violations perpétrés. « L’homme qui m’a le plus marquée est Abou Fayzah al-Kazakstani. Je suis restée longtemps chez lui, à Raqqa, puis il est mort ».

Emprisonnée dans un discours formaté, Souad est trop jeune pour comprendre l’inhumanité dont elle a été victime. « J’avais peur des bombardements, des avions, mais j’avais l’habitude. Maintenant, je veux rester à la maison, et ne pas aller à l’école, comme sous Daech ».

Jane et deux de ses enfants, Ahmed et Farida, à l’abri dans la famille d’accueil de Mahmoud Racho, après avoir été détenus plusieurs années par l’EI (MEE/Inès Daïf)
Jane et deux de ses enfants, Ahmed et Farida, à l’abri dans la famille d’accueil de Mahmoud Racho, après avoir été détenus plusieurs années par l’EI (MEE/Inès Daïf)

Enceinte au moment du kidnapping, Jane, une autre rescapée yézidie hébergée dans un hameau perdu de la région de Hassaké, a accouché de son dernier fils, Ahmed, sous le « califat ». Il ne connaîtra pas son père, décapité devant sa mère et ses autres enfants.

Parler de son parcours d’asservissement est éprouvant pour cette jeune femme amaigrie, au visage griffé. « J’ai mal psychologiquement, ce qu’on nous a fait est trop dur à expliquer. »

« J’ai été vendue tous les trois mois pendant quatre ans, enfermée dans des pièces, menottée, séquestrée dans des coffres de voiture, violée, et mes enfants m’ont été retirés une fois durant deux mois. »

Le plus avilissant ? Les traitements de torture infligés par des femmes étrangères de l’EI, des Françaises notamment.

« Les Kurdes tuent les yézidis »

Jane se replonge dans l’évasion de Baghouz. « Pendant un couvre-feu, des camionnettes [des Forces démocratiques syriennes, FDS] sont venues nous récupérer dans la zone de Daech pour nous conduire dans le camp d’al-Hol, après des fouilles ».

Situé à l’est de Hassaké, le camp accueille des civils et des épouses de combattants de l’EI qui ont fui les combats à Baghouz. Là-bas, les yézidis n’osent déclarer leur véritable identité.

« Daech nous a répété que les Kurdes allaient nous tuer si nous dévoilions notre origine. J’y ai cru », explique Jane.

De nombreuses yézidies libérées craignent de révéler leur identité par peur d’être tuées par les FDS, comme le leur a fait croire l’EI (Reuters)
Une fois libérées, de nombreuses yézidies continuent de revêtir le niqab par crainte de révéler leurs origines et d’être tuées par les FDS, comme le leur a fait croire l’EI (Reuters)

La dissimulation a pris fin grâce à son fils Ferdi, 7 ans. Malade, il est transféré à l’hôpital de Shaddadé, où il avouera aux soignants qu’il est yézidi. « Par chance, car à cet âge, souvent, ils ne se souviennent plus de leurs origines », se désole Mahmoud Racho, qui abrite désormais cette mère et ses trois enfants.  

À l’hôpital, Ferdi s’est en effet exprimé en arabe littéraire, ce qui a interpelé le médecin, car seuls l’utilisent les étrangers de l’EI. Pour se protéger, le garçon a feint d’être maghrébin. Mais son accent l’a trompé. « Je suis un yézidi de Shingal [Sinjar en kurde] », a-t-il alors déclaré, comme un aveu.

Sa mère, Jane, l’attendait sous une tente du camp. « Des membres des FDS sont venus et ont demandé aux femmes djihadistes étrangères de sortir et m’ont ordonné de les suivre. Arrivée dans un bureau, j’ai fondu en larmes. Ils m’ont demandé pourquoi. »

« Parce que je suis yézidie et que vous allez me tuer ! », poursuit-elle, émue. « Mais après des vérifications, ils m’ont promis de me ramener à Shingal ». Elle y a encore des membres de sa famille.

« Si mon fils n’avait pas été malade, je serais encore sous une tente du camp, sans avenir. Je suis enfin délivrée », soupire Jane.

À al-Hol, elle a rendossé le niqab afin de passer inaperçue et aider les SDF à identifier les autres yézidies, « pour les sauver ». Outre la peur des forces arabo-kurdes, insufflée par l’EI, certaines d’entre elles craignent également de révéler leur identité par crainte du rejet que leurs enfants, lorsqu’ils sont nés de « l’horreur », pourraient connaître.

Réinsertion en famille d’accueil

Dès qu’elles sont retrouvées par les Forces démocratiques syriennes, la coalition arabo-kurde soutenue par les États-Unis qui combat l’EI sur le terrain, les ex-prisonnières du groupe sont escortées dans des familles d’accueil yézidies syriennes.

« Je pense que la plus âgée, Souad, est endoctrinée. À ces âges, l’idéologie de Daech s’imprègne aisément. Certains enfants ne se rappellent même plus qu’ils sont yézidis »

- Ilyasse Ibrahim Seydo, Comité de la maison des yézidis

« À leur arrivée, on les loge chez des habitants de la communauté. On ne veut pas les laisser dans des centres ou des camps, pour leur permettre de se réadapter et leur apporter un soutien psychologique avant de regagner le Sinjar », précise Ilyasse Ibrahim Seydo, membre du Comité de la maison des yézidis de la région d'Amouda.

« Il est difficile de connaître leurs histoires et les tortures subies. Ce que l’on sait, c’est que selon les lois de Daech, on peut être esclave sexuelle dès 7 ans », dénonce Ilyasse, qui héberge actuellement Souad et Jolyn. Avec sa famille, ils mettent tout en œuvre pour rassurer les yézidis qu’ils prennent sous leur aile.

« Je m’entretiens principalement avec les garçons et je laisserai le soin au Comité des yézidis du Sinjar d’aider à délivrer la parole des filles. Aujourd’hui, il est trop tôt », dit-il.

Grâce à ses enfants, les deux jeunes filles rient, jouent et écoutent même de la musique. Impensable sous l’EI. « Elles n’avaient pas le droit de sortir. Je pense que la plus âgée, Souad, est endoctrinée. À ces âges, l’idéologie de Daech s’imprègne aisément », commente Ilyasse. « Certains enfants ne se rappellent même plus qu’ils sont yézidis. »

Jelil, 15 ans, et Ayémen, 16 ans, des « lionceaux » de l’EI utilisés par le groupe pour combattre (MEE/Inès Daïf)
Jelil, 15 ans, et Ayémen, 16 ans, des « lionceaux » de l’EI utilisés par le groupe pour combattre (MEE/Inès Daïf)

En attendant l’organisation difficile de son retour, Jane, elle, cohabite avec deux adolescents yézidis récemment libérés. « On voulait faire de nous des lionceaux du califat. On nous a appris à manier les armes, et on nous a donné une kounya [surnom]. Moi c’était Anes Abou Khatab », raconte Jelil, 15 ans.

Selon lui, 80 % des « lionceaux », jeunes yézidis contraints de combattre dans les rangs de l’EI, sont morts au combat. Traité comme un serviteur armé, Jelil a réussi à s’échapper du joug de son maître, un Syrien.

« Le mien, un Saoudien, Abou Bassir al-Jezire, a chez lui des ceintures d’explosives, de l’artillerie, il ira jusqu’au bout », enchérit Ayémen, 16 ans, blessé à la jambe gauche. « Il avait choisi ma kounya en raison de ma provenance : Abou Younes al-Sinjari », ajoute-t-il tout en crapotant une cigarette, acte prohibé sous l’EI.

Retour compromis

Plus de 3 000 yézidis ont été sauvés depuis le début de l’expansion territoriale de l’EI, dont une soixantaine de femmes et d’enfants dans la dernière zone du groupe à Baghouz. Mais pour eux, la spirale kafkaïenne continue.

Depuis près de deux mois, les retours en Irak se font en sous-main : « Le gouvernement irakien nous a fermé l’accès au Sinjar », affirme Ilyasse. « Depuis trois jours, les accompagnateurs du dernier convoi de 21 personnes vers le Sinjar sont bloqués côté irakien ».

« Ils nous ont détruits » : les survivants yézidis reconstruisent leur vie après l’horreur de Daech
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La cause, selon lui ? « Des disputes territoriales entre les forces en présence. Bagdad nous empêche de passer. »

Des dissensions régionales irakiennes qui entravent l’avenir des survivantes du dernier souffle de l’État islamique. Combien de temps va devoir patienter la mère de Jolyn, tout juste revenue au Mont-Sinjar d’Allemagne, où elle était réfugiée, pour retrouver sa fille ? Avec sa seule connaissance de l’arabe, Jolyn ne veut pas communiquer au téléphone.

Ilyasse estime à 250 le nombre de yézidis encore coincés à Baghouz. Et l’annonce, la semaine dernière, de la découverte d’un charnier contenant une cinquantaine de corps décapités, qui pourraient être ceux de yézidis, dont de nombreuses femmes, laisse présager le pire : « Les yézidis vont être le dernier bouclier humain », pense-t-il.