Aller au contenu principal

Les défis internes poussent le Hezbollah à de nouvelles règles d’engagement avec Israël

Israël et le puissant groupe armé du Liban tiennent à garder leur ligne de front relativement calme
Des combattants du Hezbollah participent à un défilé militaire marquant la « Journée du martyr » du groupe dans la ville méridionale d’Al Ghazieh, au sud de la ville portuaire de Sidon, le 12 novembre 2019 (AFP)
Par
BEYROUTH, Liban

L’attaque de drone israélien contre un véhicule du Hezbollah mi-avril, laquelle semblait avoir intentionnellement évité de tuer les membres du parti présents dans le véhicule, faisait partie d’une politique militaire consistant à « sauver la face » adoptée le groupe libanais et Israël depuis l’été dernier.

Deux combattants du Hezbollah expliquent à Middle East Eye qu’Israël ne souhaite pas provoquer de flambée à la frontière libanaise, tout en admettant que le groupe est devenu plus vulnérable en raison de divers défis auxquels il est confronté sur le front libanais.  

« Il est clair qu’Israël veut éviter une confrontation directe avec le Hezbollah »

- Brahim Beyram, expert du Hezbollah

Un véhicule civil appartenant au Hezbollah a donc été détruit le 15 avril du côté syrien de la frontière syro-libanaise, par un drone présumé israélien lors d’une double frappe.

L’attaque, qui a été filmée, a clairement montré un laps de temps important entre la première frappe et la seconde, soulevant plus de questions qu’elle n’apporte de réponses quant à l’objectif réel de l’attaque et les règles d’engagement suivies.

Brahim Beyram, un expert du Hezbollah libanais, souligne qu’au sein des cercles du Hezbollah, certains sont convaincus que le drone a intentionnellement manqué les combattants en raison de la volonté d’Israël de maintenir le statu quo au Liban voisin.

« Il est clair qu’Israël veut éviter une confrontation directe avec le Hezbollah », affirme-t-il.

Abou Hadi, un combattant du Hezbollah qui s’est exprimé à condition que sa véritable identité ne soit pas dévoilée, le rejoint : « Israël ne veut pas déclencher une réaction militaire du Hezbollah sur le front libanais. Il a testé les capacités de ses combattants à de nombreuses reprises, la dernière en 2006. »

« Le délai entre les deux attaques a donné aux combattants assez de temps pour sortir du véhicule, puis pour revenir chercher leurs effets personnels, avant que la deuxième frappe ne fasse sauter la voiture », ajoute-t-il.

Les experts affirment que la façon dont l’attaque a eu lieu souligne la volonté d’Israël de maintenir certaines limites, compte tenu de la proximité de l’attaque avec la frontière libanaise, pour éviter de saper le calme relatif là-bas.

Il y a une semaine, le New York Times, citant plusieurs actuels et anciens responsables israéliens et du Moyen-Orient, a confirmé qu’Israël avait délibérément évité de tuer des membres du Hezbollah au cours de cette frappe.

Défis internes

Selon Avi Melamed, un analyste des renseignements stratégiques au Moyen-Orient, l’attaque n’avait pas pour but d’éliminer les combattants ennemis mais visait deux objectifs majeurs.

« D’abord, éliminer un dispositif ou de l’équipement dans la voiture, sans tuer les passagers. L’autre objectif était de montrer que le Hezbollah est profondément vulnérable aux services de renseignement israéliens », explique-t-il.

L’attaque à la frontière et plusieurs autres attaques mystérieuses qui ont eu lieu au Liban au cours des mois précédents indiquent que, malgré ses capacités militaires, le Hezbollah est de plus en plus vulnérable aux défis internes qui se reflètent sur son niveau de menace pour la sécurité.

Pourquoi et comment le Hezbollah se « libanise »
Lire

Début avril, un combattant du Hezbollah a été retrouvé poignardé et abattu dans le sud du Liban. Le Hezbollah a salué Mohammed Ali Younes comme un « martyr », alléguant qu’il avait été tué dans l’exercice de ses fonctions.

En août, un drone israélien est tombé à Dahieh Janoubiyé, une banlieue sud de Beyrouth connue pour être un bastion du Hezbollah.

Un deuxième drone a explosé au même moment, causant des dommages à un centre de presse du Hezbollah. Le Times britannique avait rapporté à l’époque que les deux drones visaient des caisses qui tenaient des machines pour mélanger le propergol de haute qualité pour les missiles guidés de précision.

Abou Hadi et un autre combattant nommé « Hassan », qui s’expriment également sous couvert d’anonymat, conviennent que le Hezbollah est confronté à deux grands défis enracinés dans la corruption interne et les réductions de financement.

Abou Hadi regrette que les réseaux de parrainage soient devenus monnaie courante au sein du parti, ce qui a conduit à ce que de puissants commandants accordent uniquement leur soutien à leurs proches.

Hassan ajoute que ces commandants ont des relations d’affaires au Liban. Ils sont impliqués dans la distribution lucrative de l’électricité par le biais de générateurs qu’ils possèdent dans leurs régions, ou dans les affaires impliquant internet ou l’eau, assure-t-il.

« Avec la corruption viennent les failles de sécurité, et c’est très inquiétant », déclare une source proche du Hezbollah.  « Nous nous souvenons tous de ce qui est arrivé à l’Organisation de libération de la Palestine [OLP] au Liban. Elle est passée de puissante force de combat résistant à Israël à organisation impliquée dans des transactions parallèles. »

« Avec la corruption viennent les failles de sécurité et c’est très inquiétant »

- Une source proche du Hezbollah 

Le Hezbollah souffre également de coupes budgétaires résultant des sanctions américaines visant à la fois le parti et l’Iran, son sponsor, également aux prises avec sa propre crise économique.

Hassan et Abou Hadi reconnaissent que la diminution des ressources a entraîné une réduction ou une complication de l’accès des combattants du Hezbollah aux services sociaux. Les compressions budgétaires se sont également reflétées sur la collecte de renseignements du parti à travers le pays, en raison de la fermeture de certains de ses avant-postes.

Ces dynamiques internes ont été aggravées par la situation économique et financière catastrophique qui prévaut au Liban, qui s’est déclaré en défaut de paiement en mars sur une dette de 90 milliards de dollars, poussant le Hezbollah à éviter davantage un conflit militaire avec Israël sur le front libanais. 

Règles d’engagement

Dans le même temps, explique l’analyste stratégique Melamed, Israël continuera à défendre ses intérêts militaires, qui consistent principalement à entraver les plans iraniens visant à établir des capacités militaires et des infrastructures en Syrie, et à empêcher Téhéran « de fournir au Hezbollah des capacités de missiles de haute précision ».

Au Liban et dans ses environs, Melamed relève : « Israël se concentre sur le travail de collecte d’informations et de reconnaissance, afin de renforcer ses capacités de dissuasion. »

Israël a choisi de restreindre les attaques directes qui provoqueraient de lourdes pertes dans les rangs du Hezbollah et des forces iraniennes en Syrie, où la Russie est capable d’entraver leur réaction militaire.

La mort de Qasem Soleimani, un coup dur pour le Hezbollah
Lire

Un autre avantage de l’arène syrienne est la capacité de maintenir l’ambiguïté lors des attaques, compte tenu de la multiplicité des acteurs, tels que la Turquie, la Russie, l’Iran, les États-Unis et Israël, qui soutiennent tous un certain nombre d’acteurs armés non étatiques.

Le 27 avril, une attaque israélienne dans la région de Damas a visé des bases militaires appartenant à l’Iran, au Hezbollah et à des milices alliées, tuant quatre combattants.

La dernière attaque israélienne à grande échelle contre les intérêts iraniens et du Hezbollah a eu lieu en mars en Syrie, lorsqu’une série de frappes aériennes a visé des sites liés au groupe libanais dans les régions occidentale et méridionale de Homs et Qouneitra.

La politique consistant à sauver la face du Hezbollah et d’Israël se reflète dans leurs réactions limitées à leurs attaques mutuelles au Liban et dans les régions environnantes. 

Deux jours après l’attaque de drone contre son véhicule à la frontière, le Hezbollah a endommagé la clôture séparant Israël du Liban en trois endroits.

Après l’attaque de drone israélien du mois d’août, le Hezbollah a riposté à l’époque en tirant plusieurs missiles antichars dans le nord d’Israël sans faire de victimes.  

Les réactions mesurées par le Hezbollah et Israël au Liban et à ses frontières soulignent leur volonté de maintenir les règles d’un engagement limité et indirect.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.