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L’Irak peut-il vaincre la sécheresse et redevenir le grenier du Moyen-Orient ?

Malgré une crise environnementale, l’expert primé Azzam Alwash pense que l’Irak peut relancer son agriculture
Un groupe d'hommes coiffent leur abri d'un toit de roseaux récoltés dans les marais du sud de l’Irak, que les experts disent menacée (Nature Iraq)

La région au sud de l’Irak, entre le puissant Tigre et l’Euphrate, réputée depuis des millénaires pour la richesse de ses sols alluviaux, est l’une des régions agricoles les plus fertiles de la planète. Or, elle est frappée par la sécheresse et beaucoup d’agriculteurs quittent la région.

Dans le sud à Bassora et ailleurs l’été dernier, des émeutes ont été provoquées par un manque chronique d’eau potable et de problèmes croissants d'assainissement.

Azzam Alwash, dans une maison d’hôtes en roseau traditionnelle, le 9 novembre 2012 à Chibaish (avec l’autorisation du Prix Goldman pour l’environnement)

Pourtant, au milieu de cet effondrement environnemental, Azzam Alwash, conservationniste, ingénieur civil et l’une des figures de proue du mouvement écologique irakien, en plein essor, reste optimiste. 

« Les gens sous-estiment la résilience de la nature », affirme-t-il. « Avec les politiques appropriées, l’Irak pourrait gérer son approvisionnement en eau et redevenir le grenier du Moyen-Orient, comme aux temps anciens. »

Alwash, 60 ans, est né à Nassiriya, au sud-est de l’Irak. Enfant, il se souvient avoir pagayé à bord d’un petit bateau dans les marais du sud de l’Irak, avec son père, ingénieur en irrigation.

« C’était un coin de paradis, plein de poissons, d’oiseaux et de buffles d’eau broutant sur la terre ferme parmi les roseaux. »

Retour à la vie

Azzam Alwash est parti à la fin des années 1970 en Californie, où il a obtenu un doctorat en ingénierie et s’est bâti une brillante carrière d’ingénieur civil. Il s’est marié, a eu deux filles et, pendant un certain temps, a vécu le rêve américain.

« C’est aux États-Unis que j’ai fait mon apprentissage en optimisme », raconte Azzam Alwash. « On m’y a insufflé une attitude ''volontariste'' qui m'est restée malgré tous les revers et problèmes rencontrés au fil des ans ».

Au milieu des années 1990, Saddam Hussein a lancé sa campagne brutale contre les chiites du sud : il a bombardé, drainé et empoisonné de vastes zones des marais qu’affectionne tant Alwash.

Après la chute de Saddam Hussein en 2003, Alwash – après plus de vingt ans de carrière en Californie, où il habitait – est retourné en Irak. Il a fondé le groupe environnemental Nature Iraq et mis à profit ses compétences en génie hydraulique, devenant l’un des principaux artisans de la remise en eau de la région des marais.

En 2016, les marais irakiens ont été inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO (Nature Iraq)

« La population locale – baignée de l’ancienne culture sumérienne – a fait elle-même une grande partie du travail : creusé les digues et remis en eau une grande partie des marais », raconte Alwash. « C’était merveilleux de voir revenir la vie dans toute sa riche biodiversité. »

En reconnaissance de son travail de conservation, Alwash a reçu en 2013 le prestigieux prix Goldman pour l’environnement.

En 2016, l’UNESCO a inscrit au patrimoine mondial de l’humanité ces marais, zone décrite comme « unique, l’un des plus grands deltas intérieurs du monde au milieu d’un environnement extrêmement chaud et aride ». 

Menaces imminentes

Cependant, les marais – ainsi que des centaines de milliers d’hectares de terres agricoles autrefois fertiles au sud de l’Irak – sont à nouveau menacés.

Les changements climatiques affectent toute la région : l’été 2018 fut l’un des plus chauds et secs jamais enregistrés dans la région. Le gouvernement a été contraint d’interdire les cultures gourmandes en eau – riz et blé – tandis que sols et cours d’eau devenaient de plus en plus salés. 

Pendant les guerres en Irak, de nombreux systèmes de canaux et de stockage d’eau ont été détruits. Investissements inexistants dans les infrastructures, corruption et bureaucratie étouffante ont également aggravé les problèmes de la région.  

Les pénuries d’eau ont été exacerbées par un vaste programme de construction de barrages qui se poursuit depuis des années sur le cours supérieur de l’Euphrate, ainsi que sur le Tigre et ses affluents, en Turquie, en Iran et au Kurdistan irakien.

L’Irak s’inquiète tout particulièrement de l’impact du projet de barrage d’Ilısu, sur le Tigre, dans le sud-est de la Turquie, dont la réalisation vient de commencer.  

Les marais irakiens jouent un rôle important pour les buffles d’eau et la biodiversité (avec l’aimable autorisation de Nature Iraq)

Les niveaux d’eau en aval ont atteint des creux record l’été dernier. Pour la première fois de mémoire d’homme, les habitants de Bagdad traversent à pied le lit du Tigre au centre de la ville.

« Autrefois, les eaux qui coulaient dans l’Euphrate et dans le Tigre inondaient chaque année les terres au sud de l’Irak », explique Azzam Alwash.  « Ces inondations déposaient du limon, qui reconstituait la terre, outre qu’elles la lavaient du sel accumulé par évaporation. Ce cycle annuel du débit de l’eau était un miracle de la nature, qui a entretenu 8 000 ans d’agriculture. Les eaux de crue ont également alimenté les marais, favorisant la croissance des roseaux, le frai des poissons et la nidification des oiseaux. »

Ces dégâts ne sont pas seulement dus, selon lui, à la construction de barrages et au changement climatique. « Il y a des années, on a construit des canaux autorisant la navigation maritime à remonter l’Euphrate. Le sel est ainsi remonté de la mer. Résultat : ces mouvements annuels de l’eau dans l’Euphrate et le Tigre ont été interrompus. »

Troc pétrole contre eau : serait-ce la solution ?

Alwash, incurable optimiste, a-t-il des réponses à ce qui ressemble beaucoup à une véritable crise environnementale ? 

Selon lui, le seul remède aux problèmes d’eau en l’Irak passe par un accord de grande envergure avec les pays voisins, la Turquie surtout.   

«  Le fait est que les Turcs contrôlent l’Euphrate et le Tigre.» 

- Azzam Alwash, conservationniste 

«  Le fait est que les Turcs contrôlent l’Euphrate et le Tigre. On ne peut pas faire autrement. Alors pourquoi ne pas envisager une fédération transfrontalière de l’eau ? » 

Alwash affirme que l’évaporation fait perdre à l’Irak des milliards de mètres cube d’eau chaque année. Les réservoirs de la Turquie, nichés dans des vallées profondes et souvent ombragées, sont beaucoup plus adaptés au stockage de l’eau que ceux de l’Irak. 

« Nous pourrions instaurer un troc avec la Turquie : en échange de son eau, nous lui fournirions gaz et pétrole. Certains me traitent de rêveur, mais quelle alternative me propose-t-on ? D’autres conflits à cause de l’eau ? Les Irakiens sont lassés de se battre. Ils sont de plus en plus conscients de la gravité des enjeux. Notre population est en forte croissance. Il nous faut produire plus de nourriture. Comme tous les gens sensés partout dans le monde, les Irakiens demandent simplement de reprendre leur vie en main – et de vivre en paix ».

Azzam Alwash croit non seulement que l’agriculture irakienne peut être relancée, mais aussi que le pays pourrait devenir une puissante source d’énergie solaire.

« En moyenne, nous [en Irak] jouissons de 340 jours de soleil par an – plus de trois fois plus que dans les pays de l’Union européenne. Songez à ce que nous pourrions faire si nous domestiquions toute cette énergie. Nous pourrions fournir de l’énergie solaire à la Turquie, voire à l’Europe de l’Est. »

Le seul moment où les perspectives généralement encourageantes d’Alwash semblent s’assombrir, c’est lorsqu’on évoque le barrage de Mossoul, la plus grande installation du genre en Irak, construite sur le Tigre et qui contrôle l’approvisionnement en eau de millions de gens, dont les habitants de Bagdad. 

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Le barrage – mégaprojet approuvé par Saddam Hussein, construit au début des années 1980 sur des sols meubles et poreux – est depuis longtemps source de préoccupations.

Un rapport de la Commission européenne de 2016, fondé sur une simulation de son effondrement, indique qu’une vague d’au moins douze mètres de haut atteindrait Mossoul en une heure et quarante minutes. Selon l’un des scénario, le déferlement des eaux toucherait six millions de personnes, dont deux millions seraient menacées par des vagues de deux mètres de haut et 270 000 par une lame pouvant atteindre dix mètres, emportant tout sur son passage.

Azzam Alwash compare le barrage à une bombe nucléaire au détonateur imprévisible. Afin de boucher les trous et cavités qui s’ouvrent sous la surface du barrage, un programme constant d’injection de joint doit être appliqué. 

« L’occultation est irréalisable. Il est impossible de colmater toutes les brèches », déplore Alwash. « En ce moment, les pluies et les masses d’eau qui coulent dans le Tigre remplissent Mossoul aux trois quarts. Le barrage ne tiendra pas capable à un tel niveau : la situation est désastreuse ».

Il semble que même pour les plus optimistes, comme Alwash, certains problèmes apparaissent insurmontables.

Traduit de l’anglais (original) par Dominique Macabies