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Nés dans le « califat » : les enfants apatrides irakiens

L’Irak est confronté à un cauchemar administratif dans le sillage de l’État islamique : des bébés nés sans les documents nécessaires pour les aider à naviguer dans la vie
Wijdan Mohammad Sultan porte son fils, Anas, né à Mossoul (Sebastian Castelier/MEE)

À environ 30 kilomètres à l’est de Mossoul, derrière la clôture de barbelés qui entoure le camp de déplacés internes de Khazer, une ville a émergé.

Les tentes, fournies à titre d’aide humanitaire, abritent 33 000 Irakiens, qui vivent isolés dans le désert depuis novembre.

Le camp de Khazer, qui abrite 33 000 personnes, le 6 avril 2017 (Sebastian Castelier/MEE)

Une réplique de la vie quotidienne a été reproduite au milieu d’une longue allée de boue et de rochers. Des conserves de tomates, des œufs et d’autres produits alimentaires en surplus sont revendus aux côtés de recharges téléphoniques et d’écharpes multicolores. À côté d’une épicerie, une foule se précipite vers une petite caravane temporaire.

Un homme, vêtu d’un costume et d’une cravate colorée, sort d’un pick-up et s’y dirige également. Il est juge au tribunal de Ninive et est venu passer quelques heures dans la caravane pour aider les déplacés à résoudre des problèmes juridiques complexes. Un assistant demande que son nom ne soit pas révélé : en aidant des apatrides, le juge sera ciblé par des groupes islamistes.

« Il y a un mois et demi, lorsque je suis arrivée ici, on m’a dit que je ne pouvais pas recevoir de lait et de couches si je n’avais pas d’acte de naissance valide à présenter »

– Huda Abdullah Fathe, mère de famille

Les traits fatigués mais déterminée, Huda Abdullah Fathe, 24 ans, attend son tour dans la queue. Dans ses bras, elle porte Thuraya, sa fille de six mois, qui est enveloppée dans une couverture pour enfants avec un motif à fleurs.

Thuraya a passé la nuit à pleurer et à vomir après avoir bu dans son biberon. Huda explique qu’elle est incapable de produire son propre lait pour nourrir son enfant en raison du stress de la guerre et qu’elle a donc mélangé de l’eau avec des gâteaux.

Mais Huda est confrontée à un autre problème.

Des Irakiens font la queue devant le tribunal mobile du camp de Khazer (Sebastian Castelier/MEE)

« Il y a un mois et demi, lorsque je suis arrivée ici, on m’a dit que je ne pouvais pas recevoir de lait et de couches si je n’avais pas d’acte de naissance valide à présenter », explique-t-elle.

Thuraya est née à Mossoul lorsque la ville était occupée par l’État islamique. Il n’existe aucune trace juridique de son existence.

Des milliers d’enfants ont besoin d’aide

L’Irak est désormais confronté à un cauchemar administratif, dans la mesure où les enfants nés dans le califat autoproclamé à partir de juin 2014 se retrouvent apatrides.

Les limitations vont au-delà des préoccupations immédiates pour se procurer du lait et des couches. Si la situation n’est pas réglée d’urgence, une génération grandira alors sans accès à l’éducation ou à la sécurité sociale, rencontrera des difficultés pour trouver du travail et sera vulnérable aux réseaux de trafic d’êtres humains.

Un couple reçoit un acte de naissance pour son enfant dans le tribunal mobile (Sebastian Castelier/MEE)

Mariele Hernandez est chargée des rapports d’intervention d’urgence à Mossoul pour l’ONG suédoise Qandil, qui travaille avec les Nations unies pour protéger et aider les personnes déplacées.

« Il y avait deux millions d’habitants à Mossoul [lorsque l’État islamique en a pris le contrôle], avec une croissance démographique d’environ 2,5 %, a-t-elle déclaré. Statistiquement, cela signifie 50 000 naissances chaque année. »

Qandil a demandé à un juge irakien de venir une fois par semaine dans chacun des quatre camps dans lesquels elle travaille et de traiter les documents.

Huda, son mari Ammar Ahmad Ibrahim et leur enfant se tiennent devant le juge et présentent leur carte d’identité et leur certificat de mariage.

« Jurez-vous sur le Coran que ce que vous dites est correct ? », demande le juge au couple. Comme tous les autres, ils répondent par l’affirmative.

« Jurez-vous sur le Coran que ce que vous dites est correct ? », demande le juge au couple. Comme tous les autres, ils répondent par l’affirmative

Tous deux voient ensuite leur nom et leur numéro de téléphone être enregistrés sur une feuille de papier blanche par l’assistant du juge. Deux témoins, leurs voisins, participent également à la procédure. « Oui, nous connaissons les parents du bébé, ils sont mari et femme, confirment-ils. Cet enfant est le fruit de leur union. »

Après que les quatre personnes ont apposé tour à tour leur empreinte digitale sur le document en guise de signature, les formalités sont terminées et le juge confirme l’authenticité du nouvel acte de naissance.

Parfois, il est nécessaire de mettre à jour les documents des parents avant même de s’occuper de ceux de leurs enfants. La procédure peut prendre plusieurs mois avant de finir sur le bureau d’un juge.

Qandil a identifié officiellement 4 000 cas d’actes de naissance nécessitant une attention, dont seulement 1 000 ont été résolus au cours des quatre derniers mois. Le problème est de taille : il y a 45 000 enfants à Khazer et dans trois autres camps voisins alors que Qandil n’a que vingt équipes mobiles composées de 60 employés.

« Il y a un taux élevé d’analphabétisme et il est parfois très difficile d’expliquer la procédure aux parents », a déclaré Hernandez. Il existe également de nombreux enfants apatrides au-delà des camps, dans des zones qui ne sont pas couvertes par l’ONG ou qui sont encore contrôlées par l’État islamique.

Deux sœurs, deux destins ?

Le cas d’un bébé apatride vient d’être identifié dans un camp proche du village partiellement détruit de Hassan Sham, qui abrite environ 9 000 personnes.

Nous rencontrons Nadia Jasm Muhammad, 23 ans, dans sa tente. Elle prend Mariam, 3 ans, entre ses genoux.

Amna Jasm Muhammad est née sous l’État islamique sans documents officiels (Sebastian Castelier/MEE)

Sa fille est née à Mossoul en juin 2014, quelques semaines avant que la ville ne tombe entre les mains de l’État islamique, où elle a été enregistrée correctement et gratuitement. Mais sa sœur cadette, Amna, qui dort à ses côtés, la tête calée sur un coussin orange, n’a pas eu autant de chance. Elle est née en mai 2015 dans un hôpital de Mossoul. À l’époque, l’État islamique avait pris le contrôle de la ville et commencé à facturer les services publics (seules les familles des membres de l’État islamique étaient exonérées).

« La naissance de ma fille m’a coûté 100 000 dinars irakiens [environ 80 euros], a raconté Nadia. Mon mari a emprunté cette somme à son patron et a travaillé gratuitement pour la lui rembourser. »

Sept jours plus tard, Nadia a dû se rendre dans un autre hôpital afin de se procurer l’acte de naissance, pour 10 000 dinars.

Les documents d’Amna sont de couleur rose, comme dans le cas de sa sœur aînée, mais le design et le cachet officiel sont différents. En arabe, il est écrit « al-dawla al-islamiya » (« État islamique »), ce qui montre à quel point le groupe terroriste avait établi la base d’une administration primitive en l’espace de quelques mois.

« Sans papiers, ma fille n’a aucun droit. Je cherche à quitter le camp pour m’installer à Erbil. Mais la procédure est gelée tant que je n’obtiens pas de documents pour Amna »

– Nadia Jasm Muhammad, mère de famille

Les familles qui possèdent uniquement des certificats estampillés par l’État islamique encourent le risque d’être considérées comme des partisans de l’État islamique, en particulier aux multiples postes de contrôle répartis sur les routes irakiennes.

« Sans papiers, ma fille n’a aucun droit, déplore Nadia. Je cherche à quitter le camp pour m’installer à Erbil. Mais la procédure est gelée tant que je n’obtiens pas de documents pour Amna. »

« Il est de mon devoir de les aider »

À Khazer, il est 15 heures lorsque le juge clôt finalement son dernier dossier. Aujourd’hui, il a délivré dix certificats de naissance.

« Tant que l’État islamique contrôle des territoires, le flux de déplacés internes se poursuivra, a-t-il déclaré. Chaque fois que je viens ici, je m’imagine dans leur situation. Il est de mon devoir de les aider. »

Le juge a fui Mossoul peu avant la chute. Comme tous les autres fonctionnaires du gouvernement irakien, il savait qu’il risquait d’être tué, mais il espère retourner dans la ville un jour.

« En Europe, il y avait des guerres de religion par le passé. Un jour, mon pays connaîtra le même niveau de coexistence religieuse que celui qui y règne aujourd’hui. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.