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« Nous n’avons aucun rêve » : le désespoir des Rohingyas expulsés d’Arabie saoudite

Après avoir fui les violences au Myanmar et cherché une vie meilleure dans le Golfe, les Rohingyas renvoyés de force au Bangladesh doivent s’acclimater à une vie de réfugiés dans des camps de fortune
Bachir (65 ans) a été expulsé d’Arabie saoudite après avoir travaillé dans ce pays pendant vingt ans (MEE/Kaamil Ahmed)
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CAMP DE KUTUPALONG, Bangladesh

Lorsqu’il a balayé du regard les collines bangladaises pour la première fois, Mohammed Faruque a pensé à la rapidité avec laquelle il avait perdu ce pour quoi il avait passé des années à travailler. 

Il est descendu du bus les mains vides, rejoignant sa famille dans le pays étranger dans lequel ses proches vivaient désormais en tant que réfugiés, une ville de bâches en plastique en lieu et place des villages ancestraux qui étaient leur foyer au Myanmar.

« Qu’est-ce que je leur dirai quand j’arriverai chez moi ? Comment pourrais-je leur faire face ? »

- Mohammed Faruque

Mohammed Faruque, 25 ans, et des dizaines d’autres Rohingyas sont arrivés au Bangladesh au cours de l’année dernière, libérés après des mois voire des années passés dans des centres de détention saoudiens après avoir cherché la prospérité et des opportunités dans le royaume du Golfe.

Pour bon nombre d’entre eux, l’expulsion au Bangladesh – un pays dans lequel la plupart d’entre eux n’avaient jamais vécu auparavant – est un lourd fardeau qui pèse sur leur santé mentale et émotionnelle. Ils doivent s’adapter à la vie dans le plus grand camp de réfugiés au monde, sans possibilité de travailler, d’étudier et de voyager après la liberté que l’Arabie saoudite leur avait brièvement offerte. 

« Pendant le voyage en bus, j’avais envie de sauter dans la rue par la fenêtre. Qu’est-ce que je leur dirai quand j’arriverai chez moi ? Comment pourrais-je leur faire face ? », raconte Mohammed Faruque. 

« L’arrivée ici m’a parue étrange… pendant quatre jours, j’ai été incapable de parler à quiconque. Cette situation m’a rendu muet – j’étais incapable de dire quoi que ce soit. »

Depuis, il s’est à peine installé. Il lui est impossible de travailler et il passe ses journées allongé dans l’obscurité sous la bâche qui, fixée à un cadre en bambou, est devenue sa maison. Lorsqu’il est arrivé, il tuait le temps sur son téléphone, en discutant avec ses amis via des applications de messagerie – mais en août dernier, le Bangladesh a coupé l’accès internet des Rohingyas.  

Le contraste entre le sentiment d’émancipation qu’il a ressenti lorsqu’il travaillait en Arabie saoudite et l’impuissance de la vie de réfugié a occasionnellement fait naître en lui la pensée de quitter à nouveau sa famille pour chercher des opportunités à l’étranger, peut-être en Malaisie, où vivent des dizaines de milliers de Rohingyas. Mais le voyage comporte un dangereux trajet en bateau depuis le Bangladesh et beaucoup ont été arrêtés en le risquant. 

Quand on lui demande comment il va, sa réponse est toujours la même : « Physiquement, je vais bien, mais pas mentalement. »

Une liberté promise… puis perdue

Comme des centaines d’autres Rohingyas, en particulier de jeunes hommes, Mohammed Faruque a quitté le Myanmar pour l’Arabie saoudite après les émeutes communautaires de 2012, qui ont conduit plus de 100 000 Rohingyas dans des camps de déplacés pour fuir un régime sécuritaire agressif. 

Privés de nationalité au Myanmar depuis 1982, les Rohingyas – une ethnie principalement musulmane, indigène de l’ouest du Myanmar – ont dû se rendre au Bangladesh voisin et soudoyer des responsables afin d’obtenir des passeports pour se rendre en Arabie saoudite, où on leur disait qu’ils pourraient trouver refuge et des opportunités sous le règne du défunt roi Abdallah.

Un numéro d’identification délivré aux détenus rohingyas dans les centres de détention saoudiens (MEE/Kaamil Ahmed)
Un numéro d’identification délivré aux détenus rohingyas dans les centres de détention saoudiens (MEE/Kaamil Ahmed)

Pendant un moment, c’est exactement ce qu’a connu Mohammed Faruque. Il a pu travailler librement dans des usines et gravir les échelons de la hiérarchie, mettant à profit sa connaissance de l’anglais (qu’il a appris en autodidacte) et envoyant autant d’argent qu’il le pouvait à sa famille au Myanmar, laquelle s’en est servie pour se sortir de la pauvreté en achetant des terres et du bétail. 

Mais la famille à tout perdu en août 2017, lorsque l’armée birmane a contraint 700 000 Rohingyas à fuir au Bangladesh, au cours d’une campagne qualifiés par l’ONU de « génocidaire ».

« Lorsque j’ai appris que mes fils avaient été tués, j’ai pleuré pendant des jours. Je me sentais impuissant là-bas et je voulais les rejoindre »

- Bachir

Peu après, Mohammed Faruque a été arrêté par la police saoudienne de l’immigration et envoyé au centre de détention de Shumaisi, plein de Rohingyas et d’autres migrants qui travaillaient illégalement dans le royaume. 

« Lorsque le roi Salmane [est monté sur le trône], finies la pitié, l’humanité et la compassion. Elles ont désormais disparu en Arabie saoudite. Après 2014, après la mort du roi Abdallah », affirme le jeune homme.

À cause des réformes instituées par le fils du roi Salmane, le prince héritier Mohammed ben Salmane, il est désormais difficile pour les Rohingyas d’obtenir des permis de séjour. Désormais, quiconque n’en dispose pas est sanctionné, malgré la protection qui avait été précédemment accordée à cette minorité en raison de son statut d’apatride.  

Comme beaucoup, Faruque se lamente de cette situation. « C’est une immense tragédie pour les Rohingyas car les Indiens, les Pakistanais, les gens d’autres pays peuvent heureusement rentrer dans leur pays, leurs ambassades viennent les chercher. Mais pour les Rohingyas, il n’y a personne », explique-t-il.

« Je me sentais impuissant »

Alors que l’armée birmane progressait, en août 2017, tuant au passage des milliers de Rohingyas et brûlant leurs villages, la diaspora rohingya qui travaillait dans des endroits tels que l’Arabie saoudite redoutait constamment le type d’appel que Bachir*, 65 ans, allait fini par recevoir.

« Lorsque j’ai appris que mes fils avaient été tués, j’ai pleuré pendant des jours. Je me sentais impuissant là-bas et je voulais les rejoindre », confie-t-il. 

Bachir ne s’est pas alimenté pendant une semaine. Il avait passé vingt ans en Arabie saoudite, travaillant librement et faisant même venir son fils adolescent, jusqu’à ce que la situation change pour les Rohingyas dans le royaume. 

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Le fils de Bachir a été arrêté en premier ; son père a été arrêté peu de temps après alors qu’il se rendait au travail, à un barrage de la police de l’immigration sur une route régulièrement fréquentée par les travailleurs migrants se rendant au travail.

Bachir a présenté un vieux permis de séjour, qui lui avait été accordé à l’époque où tout allait bien, mais il a découvert qu’il ne pouvait pas le faire renouveler et a été emmené à Shumaisi. 

Père et fils ont passé plusieurs mois en détention, sous l’éclairage constant des LED dans des pièces où la climatisation n’était jamais éteinte. Ils dormaient sur des lits superposés et l’accès à l’air frais et à la lumière naturelle leur était refusé.  

Rejetés par le Myanmar, ils n’ont bénéficié d’aucun soutien consulaire, ce qui fait que des centaines de personnes ont passé des années dans les centres de détention saoudiens, d’après des activistes rohingyas. La seule façon d’en sortir consistait à soudoyer des intermédiaires qui fournissaient des passeports bangladais. 

C’est ainsi que Bachir a au fond payé sa propre expulsion, dépensant toutes ses économies pour assurer sa libération et celle de son fils. Il a été emmené, menotté, à l’aéroport et retenu dans une pièce avec d’autres Rohingyas jusqu’à ce que leur vol pour le Bangladesh soit prêt au décollage. Lorsqu’il est arrivé, il a passé l’immigration en se présentant comme un Bangladais et est immédiatement monté dans un bus en direction des camps de réfugiés. 

« J’ai réalisé que la vie ici serait difficile », raconte-t-il. Il était revenu auprès des siens, mais ceux-ci devaient encore s’acclimater à leur nouvelle vie, non seulement comme réfugiés mais aussi sans les deux fils tués par l’armée birmane. 

Coupure d’internet

Bachir a dû s’habituer à une vie oisive et à dépendre de simples rations de riz et de lentilles distribuées par l’aide internationale au million de réfugiés rohingyas qui vit désormais au Bangladesh. Travailler leur est interdit, hormis dans le cadre de certains projets d’infrastructure du camp pour lesquels les volontaires reçoivent un modeste salaire. 

Certains Rohingyas gagnent leur vie en tant qu’ouvriers dans de petites usines locales ou chez des fermiers aux alentours des camps de réfugiés, mais même cela est devenu difficile ces derniers mois après que le Bangladesh a renforcé la sécurité dans la région. 

« Il y a tant de gens instruits comme moi mais, ici, on se sent inutiles »

- Mohammed

Internet a également été coupé aux abords du camp et les téléphones et ordinateurs ont été confisqués par la police, perturbant certaines des activités que des jeunes rohingyas innovants étaient en train de mettre en place pour combler les fossés dans l’information et les communications au sein du camp.

C’est dans cet environnement que Mohamed*, 27 ans, est arrivé en septembre, expulsé d’Arabie saoudite après six années là-bas. 

Comme Faruque, Mohammed avait assez bien réussi pendant ses premières années en Arabie saoudite. Il réussissait à envoyer de l’argent à sa famille et vivait avec plus de confort que ce qu’il avait connu dans la campagne du Myanmar, en particulier après l’interdiction quasi totale de circuler mise en place par l’armée, entravant ainsi davantage les déplacements des Rohingyas, qui étaient déjà étroitement contrôlés par la police après les émeutes de 2012. 

Bien qu’ayant perdu sa liberté lors de son arrestation, Mohammed était au départ content de retrouver sa famille au Bangladesh. Il pensait qu’il pourrait monter un magasin dans le camp pour vendre des téléphones portables et des accessoires de téléphonie mobile tout en offrant une gamme de services internet auxquels la plupart des réfugiés n’avaient pas accès.

Mais à cause de la coupure d’internet, Mohammed doit se contenter de fournir des services de base aux autres réfugiés, les aidant avec les formulaires administratifs pour obtenir, par exemple, des certificats de santé, et mettant à disposition des services d’impression avec une photocopieuse dissimulée au fond de son magasin. 

« Il n’y a aucun espoir pour le peuple rohingya… où que nous allions, nous sommes chassés », déplore-t-il. « Il n’y a pas d’espoir pour moi. Il y a tant de gens instruits comme moi mais, ici, on se sent inutiles. Nous n’avons aucun rêve. »

* La personne n’a pas souhaité révéler son nom de famille.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.