Aller au contenu principal

« De l’école au monde du travail, le racisme est structurel » : les jeunes Marocains racontent les discriminations vécues en Europe

Selon une étude réalisée cet été, 64 % des jeunes Marocains vivant en Europe ont trouvé des difficultés à trouver du travail, 57 % à trouver un logement et 42 % à pratiquer leur religion. Ils témoignent
« Je sais que mon nom à consonance maghrébine me porte préjudice dès l’envoi du CV. Mon nom et mon visage aussi » – Samia, chercheuse d’emploi (AFP)
Par
MARSEILLE, France

« Avant de venir en France, je ne croyais pas vraiment au racisme. L’idée que l’on puisse me juger uniquement sur mon apparence, mes origines ou ma religion me paraissait un peu ridicule… Aujourd’hui, je me rends compte que ça existe et que cela joue un rôle dans toutes les sphères de ma vie, privée et professionnelle », raconte à Middle East Eye Soufiane*, 27 ans, qui vit en Belgique depuis quatre ans.

Accès au marché de l’emploi, au logement et aux prêts bancaires, liberté de pratiquer sa religion... le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME), en partenariat avec l’Institut international d’études d’opinions IPSOS, a réalisé en juin dernier une enquête internationale sur la jeunesse marocaine résidant dans les six principaux pays européens d’immigration (France, Espagne, Italie, Belgique, Pays-Bas et Allemagne).

Une grande partie de cette enquête est consacrée aux diverses discriminations, parfois invisibles, dont la jeunesse marocaine est victime en Europe.

Généraliser le CV anonyme

Les situations décrites rendent compte des discriminations multiples auxquelles exposent les caractéristiques pouvant signaler une origine étrangère (nom, couleur de peau, religion) et qui souvent se cumulent.

Selon l’étude, les jeunes marocains en Europe estiment rencontrer plus de difficultés que les autres : 64 % déclarent avoir eu beaucoup de mal à trouver un travail, 57 % peinent à accéder au logement et 42 % à pratiquer leur religion.

En France, l’enquête révèle que les principales préoccupations sont l’accès à l’emploi (67 %) et au logement (63 % reconnaissent des difficultés), ce qui est également le cas en Italie, où la plupart des jeunes ont des difficultés à obtenir un prêt bancaire.

Samia*, 25 ans, vient d’obtenir son diplôme d’hôtesse de l’air. Cela fait maintenant sept mois qu’elle cherche un emploi.

« Je sais que mon nom à consonance maghrébine me porte préjudice dès l’envoi du CV. Mon nom et mon visage aussi. Croyez-moi, ce n’est pas facile d’être embauchée dans une compagnie aérienne européenne quand on est Arabe et que ça se voit ou que ça s’entend », déclare-t-elle à Middle East Eye.

« Je vois bien que certains clients me reçoivent très mal, voire ne me reçoivent pas du tout dans leur bureau, parce que je suis Arabe »

- Karim

Cette jeune diplômée souhaiterait que le CV anonyme soit davantage démocratisé voire généralisé pour « avoir au moins l’espoir de passer la première étape », ironise-t-elle.

« En France, le fait que je sois Marocain me nuit. Parfois, au contraire, cela m’ouvre des portes. Mais quoiqu’il en soit, c’est toujours un sujet. Et à la longue, c’est épuisant… », explique à MEE Karim*, 25 ans, cadre dans un grand groupe alimentaire français.

Lorsqu’il a pris son poste dans le Gard il y a un an, son chef l’a tout de suite prévenu : « Il m’a dit que je serais victime de racisme, qu’ici c’était monnaie courante mais qu’il fallait que je me blinde. »

Karim, qui connaît la réalité politique de ce département où le parti d'extrême droite Rassemblement national (RN) a fait 12,40 % aux dernières municipales en juin 2020, se rend très vite compte qu’il n’est pas reçu de la même façon que ses collègues blancs par les clients.

« Je vois bien que certains clients me reçoivent très mal, voire ne me reçoivent pas du tout dans leur bureau, parce que je suis Arabe », témoigne-t-il.

« C’est toujours difficile à raconter car c’est plutôt de l’ordre du ressenti, rien n’est vraiment dit, tout est sous-entendu. Mais lorsque j’évoque le sujet avec un autre collègue discriminé, on se comprend tout de suite. »

En effet, l’enquête du CCME et d’IPSOS démontre que le relationnel avec les clients (41 %) et la difficulté d’accès à de nouvelles responsabilités (55 %) sont les principaux blocages de la vie professionnelle pour ces Marocains issus de l’immigration en France.

« Ils ne louent pas à des étrangers »

Une discrimination qui s’applique également lorsqu’il s’agit de trouver un appartement.

Soufiane* sort tout juste d’une école de commerce belge. Il est encore en alternance et a deux bons garants. Malgré ça, il peine à trouver un appartement.

France : contre les discriminations, les femmes voilées choisissent de créer leur entreprise
Lire

« C’est simple, il suffit que l’agent immobilier ou le propriétaire voient mon nom ou mon visage et tout d’un coup, mon dossier n’a plus aucun poids. Soit ils ne me rappellent jamais, soit ils trouvent des excuses qui ne tiennent absolument pas la route, soit ils sont francs et me disent qu’ils ne louent pas à des étrangers », raconte-t-il à MEE.

Selon l’étude, 50 % des jeunes Marocains peinent à trouver un logement en Belgique. Mais les chiffres montrent également qu’ils ont le plus mauvais accès au logement en Allemagne (69 %) et en Italie (65 %).

Nezha*, 33 ans, confirme. Elle vit en Italie depuis plusieurs années et cherche aujourd’hui à acheter un appartement avec son conjoint, lui aussi marocain.

« On a un dossier plutôt bon. Pourtant, quand les propriétaires nous voient arriver à la première visite, je sens parfois que le fait qu’on soit étrangers, arabes notamment, pose problème. Deux fois, les propriétaires nous ont avoué qu’ils ne pouvaient pas vendre à des Arabes. Ils ne disent jamais que c’est eux qui ne veulent pas mais que ça pourrait poser problème dans la résidence », rapporte-t-elle à MEE.

« Des petites agressions quotidiennes »

Pour Nezha, si c’est leur origine qui pose problème, le rapport à la religion suscite notamment des inquiétudes : « Je porte le voile et je peux vous assurer qu’il y a une grande différence dans le comportement des gens quand je suis derrière le téléphone ou en face d’eux », regrette-t-elle. 

« Il y a un vrai racisme structurel, de l’école au monde du travail en passant par les cercles familiaux et amicaux », affirme Reda, 30 ans, directeur d’une agence de voyage.

Pour lui, ce racisme s’est particulièrement déplacé sur le champ religieux ces dernières années. « Si on est pratiquant mais qu’on boit de l’alcool et qu’on mange un peu de porc de temps en temps, ça passe. On est un Arabe musulman acceptable. Si on ne fait pas ça, on devient suspects… », se désole-t-il.

Selon l’étude, en France, 41 % des sondés peinent à pratiquer leur religion en France. Bien que les obstacles à la pratique de la religion ne soient pas le problème le plus courant auquel sont confrontés les jeunes Marocains en Europe, comparé à l’accès à l’emploi et au logement, cette question est encore assez présente chez les jeunes en Allemagne et aux Pays-Bas. 

« Si on est pratiquant mais qu’on boit de l’alcool et qu’on mange un peu de porc de temps en temps, ça passe. On est un Arabe musulman acceptable. Si on ne fait pas ça, on devient suspects… »

- Reda, directeur d’une agence de voyages

Pour les femmes, à cette discrimination raciale et religieuse s’ajoute une discrimination de genre.

Hanane*, 23 ans, étudiante en management en Espagne, raconte que lors de son dernier stage, certains de ses collègues lui faisaient régulièrement des remarques sexistes et racistes.

« Je suis habituée au racisme ordinaire, que ce soit à la fac ou pendant mes stages, mais là c’était différent », note-t-elle.

« Le fait que je sois une femme arabe posait doublement problème. Certains de mes collègues faisaient des allusions sexuelles sur les femmes marocaines devant moi, utilisaient le mot ‘’beurette’’ pour en parler… Des petites agressions quotidiennes qui m’ont finalement obligée à ne pas poursuivre mon stage avec eux. »

Des témoignages qui se sont vus confirmés par ce que le Défenseur des droits français Jacques Toubon avait dénoncé dans son rapport publié le 22 juin, « Discriminations et origines : l’urgence d’agir ». Ce texte souligne notamment « la dimension systémique » des discriminations à l’emploi, au logement, à l’éducation ou encore aux contrôles policiers en France.

Le même mois, le Conseil d’analyse économique publiait sa note, « Lutter contre les discriminations sur le marché du travail », montrant que le ressenti des discriminations était beaucoup plus fort en France que dans le reste de l’Union européenne.

* Les prénoms ont été modifiés à la demande des témoins.