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Souad Abderrahim, première femme élue maire de Tunis

Elle se définit comme « candidate indépendante », mais c’est sous l’étiquette d’Ennahdha que Souad Abderrahim, 53 ans, figure controversée de la politique tunisienne, a été élue à la tête de la municipalité de Tunis
Souad Abderrahim, tête de liste du parti islamiste Ennahdha lors des premières municipales démocratiques en Tunisie, a été élue mardi maire de Tunis, une première pour une femme (AFP)

TUNIS – « J'offre cette victoire à toutes les femmes de mon pays, à toute la jeunesse et à la Tunisie », a lancé, les larmes aux yeux, Souad Abderrahim, 53 ans, sous les applaudissements et les youyous.Le groupe d'Ennahdha présent dans la salle a scandé « Achaab yourid Ennahdha min jadid » (Le peuple veut de nouveau Ennahdha) avant d’entonner l'hymne national.

Ce mardi 3 juillet, Souad Abderrahim, tête de liste du mouvement Ennahdha aux élections municipales de mai, a été élue maire de la ville de Tunis, « cheikha de la médina », la plus grande municipalité du pays avec 60 sièges. L’élection d’une femme à la tête de la capitale est une première en Tunisie.

Traduction : « L'instant où Souad Abderrahim est officiellement installée comme maire de Tunis »

L’ex-députée au sein du bloc d’Ennahdha qui se définit aujourd’hui comme « indépendante » a remporté les élections après un deuxième tour boycotté par certains élus de gauche et du centre, se refusant de voter pour l'un ou l'autre des deux partis hégémoniques, Ennahdha et Nidaa Tounes.

Souad Abderrahim – qui a obtenu 26 voix – était en lice contre Kamel Idir, le candidat de Nidaa Tounes (22 voix), Ahmed Bouazi du Courant démocratique (huit voix) et Lotfi ben Aissa du Front populaire (quatre voix). Le candidat de l’Union civile, Mehdi Rebai, avait décidé la veille de retirer sa candidature, en faveur de Kamel Idir.

Traduction : « Après mûre réflexion, j’ai décidé de ne pas me présenter à la présidence de la municipalité de Tunis afin de soutenir la candidature de Kamel Idir pour son expérience et son professionnalisme, et pour que la direction de la municipalité de Tunis revienne à la famille civique et progressiste »

« La victoire de Souad Abderrahim n’entre pas dans le cadre de favoritisme ou d’un soutien d’un parti politique qui domine les institutions du pays, comme cela a été le cas pendant le régime de Ben Ali, mais dans le cadre d’une opération démocratique transparente », a déclaré Yamina Zoghlemi, députée d’Ennahdha, à Middle East Eye.

La possible accession de Souad Abderrahim, gérante d’une entreprise de distribution pharmaceutique, suscite la polémique depuis l’annonce des résultats des élections. 

À LIRE ► En Tunisie, la candidature d'une femme à la tête de la capitale dérange

Foued Bouslama, dirigeant au sein du parti Nidaa Tounes, avait notamment critiqué la candidature d’une femme à la tête de la mairie de Tunis. « Nous sommes un pays musulman, malheureusement […] chez nous, une femme ne peut pas être imam dans une mosquée, comme elle ne peut pas être présente la veille de la 27e nuit du Ramadan [nuit du Destin] dans les mosquées. C’est inadmissible ». Le parti s’était ensuite désolidarisé de ces propos. 

Lors de son passage à l'Assemblée nationale constituante (ANC), dans laquelle elle a siégé au sein du bloc Ennahdha de 2011 à 2014, Souad Abderrahim avait provoqué l'indignation chez les défenseurs des droits de l'homme en s'en prenant aux mères célibataires. « Les mères célibataires sont une infamie pour la société tunisienne » et « ne devraient pas aspirer à un cadre légal qui protège leurs droits », avait-elle asséné fin 2011 sur les antennes de la radio Monte Carlo Doualiya.

Des propos « sortis de leur contexte », a-t-elle assuré à l'AFP, dans son bureau orné de ses diplômes et de photos de ses enfants. Elle estime s'être excusée et avoir depuis mûri politiquement.

Si elle ne s'est lancée en politique qu'en 2011, elle milite depuis sa jeunesse, et a fait partie de l'Union générale tunisienne des étudiants (UGTE), syndicat étudiant islamiste dissout sous Ben Ali. Elle a été arrêtée et emprisonnée durant deux semaines après être intervenue dans une rixe dans un restaurant universitaire, à une époque où les tensions étaient vives entre étudiants gauchistes et islamistes. Depuis 2014, elle avait disparu du paysage public ou presque (elle a été chroniqueuse quelques mois sur une télévision privée en 2016).

Aujourd’hui, sa victoire parvient même à réjouir ceux qui ne partagent pas ses idées. Bochra Bel Haj Hmida avocate et présidente de la COLIBE (Commission des libertés individuelles et de l'égalité) s’est ainsi félicitée de cette victoire.

« Avec sa compétence et malgré les embûchés, elle a cru en elle. Elle a été soutenue par le parti Ennahdha et n’a pas cédé. Cette victoire est un exemple pour le monde arabe et pour l’Europe aussi. C’est une victoire pour la femme tunisienne. Mes collègues, même s’ils adhèrent à d’autres idéologies, nous ont félicités pour cette victoire. Il ne manque rien à la femme tunisienne pour se présenter à d’autres postes de décisions, présidente de la république ou ministre. Il faut juste que les femmes se soutiennent entre elles, travailler, et y croire », poursuit Yamina Zoghlemi.

Selon l’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE), 47 % des élus aux municipales du 6 mai 2018 sont des femmes. La Tunisie est pionnière en matière d'émancipation féminine dans le monde arabe depuis l'adoption en 1956 du Code du statut personnel qui a aboli polygamie et répudiation. La nouvelle Constitution, adoptée en janvier 2014, a inscrit l'égalité entre hommes et femmes et introduit un objectif de parité dans les assemblées élues.

Dans un entretien accordé à MEE, la nouvelle maire de Tunis a expliqué : « Rien que ma candidature à ce poste est une fierté pour la femme tunisienne. La municipalité de Tunis existe depuis 1856, et aucune femme n’est passée par ce poste alors que nous avons pourtant traversé plusieurs périodes appelant à l’émancipation de la femme, à l’égalité avec l’homme. »