Aller au contenu principal

Tunisie : l’appareil sécuritaire remis en question

L'attaque dont la Tunisie a été la cible vendredi dernier fait craindre le pire au pays et dévoile au grand jour les défaillances sécuritaires
Le ministre tunisien de l’Intérieur Mohamed Najem Gharsalli pose des fleurs sur le site de l’attaque aux cotés de ses homologues allemands et français (AFP)
Au lendemain de l'attaque sur la plage d'El Kantaoui à Sousse, les habitants sont en colère. Un homme armé d'une kalachnikov a ciblé des touristes sur la plage d'un grand hôtel faisant 38 morts et 36 blessés. L'attaque sanglante intervient trois mois après l'attaque du musée du Bardo qui a fait 22 morts en mars dernier. Comment un tel carnage a pu se produire dans une zone touristique ? L'incompréhension règne.
 
« Nous aussi, ils nous ont tué. Touchés en plein cœur », lâche Mohamed, chauffeur de taxi à Sousse. « On est des enfants du tourisme et Sousse est le centre de notre activité. Ce qui s'est passé montre bien que nous n'avons aucune sécurité. Si l'Etat ne sait pas nous défendre, qu'il me donne des armes, j'irais moi-même sortir ces terroristes de leurs montagnes », poursuit-il, plein de rage.
 
Après le choc, le retour à la réalité est dur à encaisser pour les habitants. Si les pertes humaines sont nombreuses, c'est toute la Tunisie qui est fragilisée. « Avec ce genre d’attaques, c’est nos avancées démocratiques que les terroristes veulent remettre en cause », réagit Yacine, étudiant. Dans la ville côtière, les boutiques de souvenirs et les cafés en bord de mer ne cessent de rappeler que nombreux sont les habitants qui vivent du tourisme. A Sousse, la tourisme représente 70 % de l'activité, tandis que dans tout le pays, il représente 7.3 % du PIB et environ 470 00 emplois directs ou indirects. Un secteur en recul de près de 25 % depuis l’attaque du musée du Bardo.
 
« Je ne pense pas qu'on aura des touristes européens cet été. On espère avoir des clients algériens et libyens après le ramadan. Il faut être patient et attendre un miracle », lance Amine, propriétaire d'un magasin de souvenir qu'il a hérité de son père, le premier magasin d'artisanat de la ville fondé en 1965, dit-il.
 
Loin de la plage et du lieu du drame, la même rengaine. « Le ministère de l'Intérieur est responsable de ce qui s'est passé à Sousse. Le problème est que rien n'a changé à l'intérieur du ministère depuis le départ de Ben Ali. L'institution n'est pas compétente pour protéger les touristes et nous protéger », estime Slim, entrepreneur à Tunis.
 
Défaillance policière
 
Les nombreux témoignages à propos de l'attaque se contredisent, néanmoins, d'après plusieurs déclarations, elle aurait duré entre vingt-cinq à quarante minutes sans que les forces de l'ordre n'interviennent.
 
« Il y a clairement eu une défaillance. Aucun effectif de police n'était près de l'hôtel ou de la plage au moment de l'attaque. L'absence de policiers dans la zone montre l'incapacité de l'Etat à apporter une réponse rapide », explique Habib Sayah, analyste en risque politique au sein du département Afrique du Nord Moyen-Orient de l’IHS. « Le personnel de sécurité de l'hôtel devrait avoir une ligne directe avec les forces de l'ordre et une intervention ne devrait pas prendre plus de huit à dix minutes », ajoute de son côté Moncef Kartas, chercheur au Graduate Institute à Genève.
 
Comment l'assaillant est entré dans le périmètre touristique qui devrait être surveillé ? Comment a-t-il eu accès aux armes ? Où a-t-il appris à les manier ? Sont autant de questions qui restent sans réponse pour le moment. Seifeddine Rezgui est un jeune étudiant de 23 ans, issu de la localité de Gaafour dans le gouvernorat de Siliana dans le centre du pays. Tout laisse croire que Seifeddine Rezgui s’est récemment radicalisé et son maniement des armes montre qu’il s’est entraîné. Si certaines sources sécuritaires évoquent des voyages clandestins en Libye, le jeune homme n’aurait jamais quitté le pays, de source officielle. Le porte-parole du ministère de l’Intérieur, Mohamed Ali Aroui avait d’ailleurs déclaré que l’homme était inconnu de leurs services.
 
Le jour de l'attaque, la président Béji Caid Essebsi s'est rendu à l'hôtel Imperial Marhaba accompagné de quelques-uns de ses ministres. « Nous prendrons des mesures, certes douloureuses mais désormais nécessaires », avait-il déclaré. Le lendemain, après la réunion de la cellule de coordination sécuritaire, le gouvernement a annoncé une série de mesures. Le Premier ministre Habib Essid s'est engagé à fermer toutes les mosquées hors du contrôle de l'Etat, soit au total quatre-vingts lieux et de prendre des mesures à l'encontre de certains partis et associations qui ne respectent pas la constitution. Le Premier ministre a également annoncé faire appel à la réserve militaire pour renforcer les forces de sécurité et intensifier les patrouilles dans les zones touristiques.
 
Crise de confiance
 
Cependant, pour l'analyste Habib Sayah, les mesures annoncées par le gouvernement sont des « mesures prises à chaud pour rassurer la public, mais qui manquent de pertinence et qui ne sont pas en mesure d'assurer réellement la sécurité de la population ». La fermeture des mosquées hors du contrôle de l'Etat avait d'ailleurs été annoncée il y a un an déjà par le gouvernement de Mehdi Jomâa et n'a pas été mise en œuvre depuis. « La fermeture des mosquées est une mauvaise solution, car elle ne ferait que renforcer la radicalisation et la clandestinité. Il faut au contraire surveiller et infiltrer les mosquées pour en faire une source d'information », assure Moncef Kartas.
 
Pour le chercheur, faire appel à la réserve militaire pose également problème car « les militaires sont formés pour protéger des agressions extérieures et n'ont pas la capacité à travailler à l'intérieur du pays. Il y a aussi un problème de juridiction puisqu'ils ne sont pas habilités à faire des arrestations ou des interrogatoires », poursuit-il. « Les réservistes de l'armée tunisienne sont tous ceux qui ont passé leur service militaire et qui ont moins de 35 ans. Après leur service, ils sont lâchés dans la nature et ne sont pas aptes à des missions sécuritaires. C'est une mesure irréaliste », ajoute Habib Sayah.
 
Par ailleurs, si l'effectif de police doit être renforcé notamment au niveau des zones touristiques, l'Etat doit d'abord améliorer la formation de ses agents pour que la protection soit effective, estime Moncef Kartas. « Il y a une multitude de projets de réforme, mais pas de vision cohérente de la réforme. Par exemple, des mesures ont été prises dans la lutte contre le terrorisme avec un investissement important des Etats-Unis. Ces mesures seraient plus efficaces avec en parallèle une réforme de la police », dit-il. Moncef Kartas insiste sur le fait que la police doit travailler main dans la main avec la population, notamment dans des régions comme Kairouan où les mouvances salafistes sont très actives.
 
Pour Habib Sayah, la Tunisie n'a pas de stratégie antiterroriste à proprement parler car « les mesures et les objectifs sont définis de manière intuitive à l'instar de ceux annoncés au lendemain de l'attaque par le gouvernement à Sousse. La réflexion n'est pas solide. Le ministère de l'Intérieur n'a pas de conseil stratégique, c'est-à-dire une structure capable d'élaborer une stratégie, de faire son suivi et son évaluation », explique-t-il.
 
Pour le moment, les mesures annoncées font plutôt craindre un délitement de la confiance entre le peuple et ses institutions au regard des défaillances sécuritaires révélées au grand jour. Concernant les mesures annoncées, certains Tunisiens appréhendent un retour à l'Etat policier comme au temps de Ben Ali. D’ailleurs, ces mêmes questions ont récemment été soulevées par le projet de loi antiterroriste qui prévoit de remettre en vigueur la peine de mort ou le projet de loi sur la répression des atteintes aux forces armées qui remet en cause certaines acquis de la révolution, notamment la liberté d'expression. « Il y a toujours un risque de l'Etat policier et une dominance à résoudre les problèmes par des moyens sécuritaires. Le grand challenge pour tout Etat démocratique est de comprendre que liberté et sécurité vont de pair, mais que la liberté est la précondition pour la sécurité », conclut Moncef Kartas.