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Pour Alger, la France « joue avec le feu » au Sahel

La libération de 200 prisonniers par le Mali en octobre n’en finit pas de mettre en rage Alger, qui dénonce le paiement de rançons par Paris et le risque de retour en arrière de la lutte antiterroriste au Sahel
Un soldat français de la force Barkhane, au nord du Mali, en mars 2019 (AFP)
Un soldat français de la force Barkhane, au nord du Mali, en mars 2019 (AFP)
Par
ALGER, Algérie

Selon les informations recueillies par Middle East Eye, les forces de sécurité algériennes seraient en train de « rechercher activement » vingt membres de groupes islamistes armés parmi les quelque 200 prisonniers libérés par Bamako début octobre. 

Parmi eux se trouveraient quatorze Algériens et six Algéro-Maliens. « Certains sont des membres de l’ex-MUJAO [Mouvement pour l’unicité du djihad et de l’Afrique de l’Ouest] et de la katiba [phalange] des Enturbannés », explique une source sécuritaire. « Ils avaient été arrêtés à partir de 2013. »

Depuis la libération de ces prisonniers, les autorités algériennes ne cachent pas leur colère, accusant officieusement « des parties étrangères » – comprendre : la France – d’être derrière cette décision qui a permis en échange la libération d’otages dont la Franco-Suisse Sophie Pétronin, le 8 octobre.

Selon l’armée algérienne, une rançon aurait aussi été versée. 

Sophie Pétronin, 75 ans, à Bamako avec son fils, Sébastien, après sa libération le 8 octobre 2020 (AFP) 
Sophie Pétronin, 75 ans, à Bamako avec son fils, Sébastien, après sa libération le 8 octobre 2020 (AFP) 

Fin octobre, le ministère algérien de la Défense a ainsi publié un communiqué pour annoncer l’arrestation d’un de ces prisonniers libérés à Tlemcen (ouest), en soulignant que « ledit criminel avait rallié les groupes terroristes en 2012 et été libéré début octobre à la suite des négociations menées par des parties étrangères ». Le communiqué indiquait que l’accord avait non seulement permis la libération de plus de 200 prisonniers, mais qu’« une rançon conséquente a[vait] été versée contre la libération de trois otages européens ».

Si officiellement, le Premier ministre français Jean Castex a démenti tout paiement de rançon par la France, des sources maliennes citées par des médias français évoquent « une rançon de six millions d’euros ».

« Il va de soi que la libération de l’otage française arrivée à Paris ce jeudi soir est le fruit d’un accord tripartite entre la France, le Conseil militaire malien et le groupe terroriste auteur de l’enlèvement », dénonce aussi le quotidien privé algérien Ennahar. « Cette entente secrète est perçue à Alger comme un coup de poignard dans le dos des pays de la région qui luttent contre l’extrémisme violent. »

« Ces pratiques inadmissibles et contraires aux résolutions de l’Organisation des Nations unies incriminant le versement de rançons aux groupes terroristes entravent les efforts de lutte contre le terrorisme et de tarissement de ses sources de financement », a dénoncé le ministère de la Défense algérien. 

Le quotidien arabophone Echorrouk rapporte que c’est pour « apaiser la colère des Algériens » que le chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian se serait rendu à Alger mi-octobre, officiellement « pour faire le point sur les relations bilatérales et les crises régionales ». 

Dans ce contexte, le fait que Jean-Yves Le Drian ait été reçu non pas par son homologue Sabri Boukadoum mais par le directeur du département Europe, Mohamed Hannache, a été interprété comme une illustration de la mauvaise humeur des Algériens. 

Le « précédent » MUJAO 

Ces derniers sont revenus à la charge le 18 novembre, dans un nouveau communiqué du ministère de la Défense annonçant l’arrestation d’un des prisonniers libérés début octobre à Tamanrasset (sud) : « Il compte parmi ceux qui ont bénéficié de l’accord ayant abouti, après des négociations conduites par des parties étrangères, à la libération par les autorités maliennes de plus de 200 terroristes, et ce, en plus du versement d’une importante rançon au profit des groupes terroristes, en échange de la libération de trois otages. »

Le 17 novembre, l’agence de presse officielle ne s’est pas privée de rapporter les propos d’une délégation américaine au Conseil de sécurité des Nations unies selon lesquels les États-Unis se sont « alarmés » de la libération des prisonniers par Bamako, « dont la plupart étaient détenus pour des actes de terrorisme ». 

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Ces islamistes radicaux armés représentent pour l’Algérie une « véritable menace », insiste auprès de MEE cette source militaire. « Le risque, c’est que ceux qui ont été libérés constituent une nouvelle organisation, comme ils l’ont fait en 2011. Cette année-là, des prisonniers libérés à la suite d’un deal entre Paris, Bamako et les groupes terroristes avait conduit à la création du MUJAO. »

Selon les procédures suivies par ces groupes, les combattants, une fois libérés, sont isolés jusqu’à parfois une année pour s’assurer qu’ils n’ont pas été recrutés par les services secrets. Ils ont le choix entre trois options : se plier à cet isolement, ce qu’acceptent la plupart des responsables afin de pouvoir revenir à leur activité, rejoindre un autre groupe armé ou constituer le leur. 

En 2011, Hamada Ould Ahmed al-Kheirou et Ahmed al-Tilemsi ont ainsi choisi la troisième option et participé à la création du MUJAO. 

Une menace de forte intensité

Malgré la disparition de chefs importants, comme Abou Zeid, tué en mars 2013 par un bombardement aérien conduit par l’armée française, ou Abdelmalek Droukdel, tué lui aussi par les Français en juin 2020, l’Algérie continue à voir dans les groupes radicaux au Sahel – qui progressent d’ailleurs vers le centre du Mali et les pays voisins, le Burkina Faso et le Niger – une menace de forte intensité à ses frontières. 

En août dernier, le coup d’État militaire au Mali avait suscité de vives inquiétudes sur la propagation de l’insécurité au nord du Mali, où sévit le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), dirigé par Iyad Ag Ghaly.

Si les officiels à Alger parlent de « terrorisme résiduel » pour décrire le pouvoir de nuisance désormais limité de ces groupes en Algérie, les experts algériens de la lutte antiterroriste insistent sur la nécessité « de ne pas baisser la garde ». 

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« Il existe encore des éléments dangereux sur notre sol », explique l’un d’entre eux en prenant en exemple le successeur d’Abdelmalek Droukdel, désigné récemment comme le nouvel émir d’al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) : Abou Oubaïda Youssef al-Annabi, ancien membre du Groupe islamique armé (GIA) puis du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), contre lequel l’État algérien s’est battu dans les années 1990. 

Au regard de tous ces éléments, pour les forces de sécurité algériennes, il ne fait aucun doute que les Français « jouent avec le feu ». L’arrestation de ces deux membres de groupes islamistes armés sur leur territoire en octobre et en novembre « a permis de recueillir de nombreuses informations sur l’accord passé en octobre », notamment le fait que la libération des prisonniers s’est négociée « nom par nom ». 

Et notre source de conclure : « Faire mine de négocier alors qu’ils payent une rançon, c’est une stratégie qui risque de ramener la lutte antiterroriste au Sahel dix ans en arrière. »