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Algérie : le président Tebboune à la recherche d’un dialogue avec la classe politique

À l’exception d’une partie de l’opposition, la classe politique algérienne a accepté de rencontrer le chef de l’État pour un cycle de consultations dont les objectifs restent encore flous
 Le président algérien Abdelmadjid Tebboune a rencontré plusieurs chefs de partis cette semaine (AFP/Jacquelyn Martin)
 Le président algérien Abdelmadjid Tebboune a rencontré plusieurs chefs de partis cette semaine (AFP/Jacquelyn Martin)
Par Ali Boukhlef à ALGER, Algérie

« Donner un nouveau souffle à son mandat. » Deux ans et demi après son arrivée au pouvoir, le président algérien Abdelmadjid Tebboune a lancé un dialogue avec les partis politiques et des « personnalités nationales ». En attendant de livrer tous ses secrets, cette démarche a pour but « de reprendre contact avec la classe politique », résume à Middle East Eye le politologue Laid Zeghlami.

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Car ce cycle de consultations survient dans un contexte politique quasiment inerte où subsistent de profonds clivages politiques : face au pouvoir qui poursuit sa feuille de route, l’opposition radicale, issue essentiellement du hirak (mouvement populaire ayant conduit en 2019 à la démission d’Abdelaziz Bouteflika), refuse de céder et réclame toujours la mise en place d’une période de transition.

Le tout sur fond d’un malaise social né de l’érosion du pouvoir d’achat des couches populaires et moyennes.

L’agence officielle APS évoque « une main tendue » du chef de l’État à ceux qui sont « restés sur le rivage ». La « nouvelle Algérie » leur « tend les bras pour ouvrir une nouvelle page », est-il précisé.

À l’occasion de la commémoration de la répression meurtrière du 8 mai 1945 dans le nord du Constantinois, au cours de laquelle des milliers d’Algériens ont été tués par les autorités françaises, le président insistait sur sa volonté de « rassembler » les Algériens et de voir aboutir cette initiative d’ici au 5 juillet, date célébrant cette année le soixantenaire de l’indépendance.

Mais les contours de cette initiative n’étant pas encore clairs, le projet a alimenté plusieurs rumeurs.

Au sujet des activistes exilés

 Le président « veut juste écouter » la classe politique, commente pour MEE un homme politique qui a rencontré récemment Abdelmadjid Tebboune.

Notre source assure que le chef de l’État « n’a rien dévoilé de ses intentions même s’il a insisté sur la nécessité de réconcilier les Algériens pour faire face aux défis ensemble ». Une référence à la crise économique provoquée par la guerre en Ukraine, à l’instabilité de la situation sécuritaire aux frontières algériennes, menacées par les conflits en Libye et au Mali, et aux tensions avec le Maroc sur la question du Sahara occidental.

Des médias panarabes ont laissé entendre que cette politique de la main tendue pourrait s’adresser aux activistes exilés dans certains pays européens, d’où ils s’attaquent régulièrement aux autorités. Comprendre : les islamistes exilés de l’ex-Front islamiste du salut (FIS) ou les indépendantistes du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK), considéré par Alger comme « terroriste ».

Le 10 mai, le président Abdelmadjid Tebboune a reçu le ministre des Affaires étrangères russe Sergueï Lavrov à Alger (AFP)
Le 10 mai, le président Abdelmadjid Tebboune a reçu le ministre des Affaires étrangères russe Sergueï Lavrov à Alger (AFP)

Ces militants « vont rentrer au pays et seront autorisés à y être actifs », conjecture un chef de parti proche de la présidence algérienne auprès de MEE. Certains d’entre eux affirment d’ailleurs que des contacts ont été établis entre des militants du mouvement Rachad (proche des milieux islamistes et également considéré par les autorités comme « terroriste ») et du MAK et des responsables algériens.

Si ces informations se confirmaient, elles ressembleraient à deux initiatives entreprises par les autorités algériennes au début des années 2000, via la politique de « réconciliation nationale » qui a permis à des milliers d’islamistes impliqués dans les violences de la décennie noire de déposer les armes en contrepartie d’une amnistie. Cette politique a suscité beaucoup de controverses, n’ayant pas permis de juger les auteurs des actes terroristes commis durant les années 1990.

Mais plusieurs voix à l’intérieur du système excluent cette option, estimant qu’une distinction doit être faite entre « ceux qui ont trahi le pays en se mettant au service des puissances étrangères » et des « militants politiques qui sont libres d’exercer dans le pays ». Un discours que le chef de l’État a développé devant certains de ses invités.  

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Troisième piste : Abdelmadjid Tebboune, qui a publiquement critiqué le rendement de certains de ses ministres, aurait en tête de remanier le gouvernement et souhaiterait associer les partis politiques à la désignation d’une nouvelle équipe gouvernementale.

La majorité de la classe politique soutient en tout cas cette stratégie de dialogue.

Soufiane Djilali, leader de Jil Jadid (laïc), a indiqué, entre autres, que cette rencontre avait permis d’examiner un « nombre important de questions », soulignant que le président Tebboune avait « expliqué les positions de l’État algérien dans tous les domaines », à l’instar de la gestion publique, l’économie, les médias et la lutte contre la corruption.

« J’ai évoqué avec franchise les sujets que j’ai toujours défendus, comme la nécessité d’ouvrir le champ politique et médiatique, et de respecter les libertés », a-t-il affirmé à MEE.

Méfiance dans l’opposition

Ces thèmes avaient largement été abordés, quelques jours auparavant, dans un long communiqué de son parti, critique à l’égard du gouvernement. « Les poursuites judiciaires avec détentions préventives excessives pour activisme politique, le manque flagrant de communication de l’appareil judiciaire et politique, la fermeture inexpliquée des médias, renforcent le sentiment de malaise dans le pays », était-il énuméré. 

Pour Soufiane Djilali, « le président Tebboune s’est montré attentif » à ces revendications. Une remarque partagée par Abdelkader Bengrina, président du parti El Bina (islamiste), qui a préféré axer ses remarques sur les sujets économiques, selon un communiqué diffusé par son parti.

Pour l’ex-ministre Abdelaziz Rahabi, « la question qui se pose de façon récurrente est celle de savoir comment établir des mesures de confiance de nature à rendre possible et concrète la volonté de rassemblement exprimée dans le discours politique » (AFP/Ryad Kramdi)
Pour l’ex-ministre Abdelaziz Rahabi, « la question qui se pose de façon récurrente est celle de savoir comment établir des mesures de confiance de nature à rendre possible et concrète la volonté de rassemblement exprimée dans le discours politique » (AFP/Ryad Kramdi)

En plus de partis de l’opposition, les formations politiques qui ont fait partie de l’Alliance présidentielle sous Abdelaziz Bouteflika sont concernées par ces consultations. Le Front de libération nationale (FLN) et le RND, Rassemblement national démocratique, vont ainsi se remettre en selle après une éclipse de plusieurs mois. Ils étaient la cible des manifestants qui se sont opposés au pouvoir en 2019.

Une partie de l’opposition a toutefois affiché sa méfiance.

« La question qui se pose de façon récurrente est celle de savoir comment établir des mesures de confiance de nature à rendre possible et concrète la volonté de rassemblement exprimée dans le discours politique, et comment la décliner de façon concrète dans la vie politique quotidienne, d’autant que les contours de l’offre indirecte du chef de l’État gagneraient à être explicités pour que cette initiative soit comprise et entendue », note l’ancien ministre Abdelaziz Rahabi dans une déclaration transmise à MEE.

Il a été reçu, mercredi 11 mai, par le chef de l’État, avec lequel il a parlé « essentiellement de la nécessité de constituer un front interne fort » et d’instaurer la « culture de la concertation et du dialogue » entre les autorités et la classe politique.

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« Nous ne pouvons pas faire confiance à la tentative de ‘’réunification‘‘ avant que tous les prisonniers d’opinion ne soient libérés et que la décision ne soit prise de relancer l’ensemble du processus électoral, car elle ne représente que la volonté de quelques Algériens », explique à MEE Mohamed Hennad, professeur de sciences politiques à l’Université d’Alger.

« La soi-disant réconciliation ne sera rien d’autre qu’une réconciliation sécuritaire comme celle menée par le président déchu », tranche-t-il. « Tout le monde sait que les loups ne se mangent pas entre eux. »

Mohcine Belabbas, président du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD, laïc), est dans le même état d’esprit.

« Il n’y a aucune crédibilité pour un pouvoir qui a excellé dans la propagation de la discrimination et la dispersion des Algériens », a-t-il commenté. « S’il y avait eu une réelle volonté, il aurait œuvré pour réunir les familles des emprisonnés injustement et en violation de la Constitution et des traités internationaux en libérant tous les détenus politiques et prisonniers d’opinion et en arrêtant les poursuites arbitraires contre les militants politiques. »

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