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Algérie : le FLN, un parti impossible à réformer ?

Faute d’avoir échoué à s’affranchir du pouvoir et à s’adapter au jeu démocratique, miné par des luttes intestines, le Front de libération nationale sombre un peu plus à chaque crise qui le secoue
Abou El-Fadhl Baadji, secrétaire général du FLN, après la victoire du parti aux législatives de juin (AFP/Ryad Kramdi)
Abou El-Fadhl Baadji, secrétaire général du FLN, après la victoire du parti aux législatives de juin (AFP/Ryad Kramdi)
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ALGER, Algérie

Jeudi 9 septembre, une image a fait le tour des réseaux sociaux : on y voit un jeune homme, au visage ensanglanté, défier des militants venus occuper le siège du Front de libération nationale (FLN) à Alger.

Cet incident n’est pas le premier pour ce vieux parti, fondé pour libérer l’Algérie de la colonisation française avant de sombrer dans des luttes intestines pour le pouvoir, 60 ans après l’indépendance du pays.

L’image, devenue virale en quelques heures, a renvoyé le FLN à ses vieux démons. Car, comme à chaque fois que les militants du parti se querellent, il est en fait question de lutte pour le pouvoir.

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À deux mois des élections locales, très convoitées par de nombreux cadres et militants du parti qui attendent d’être investis par leur direction pour postuler à la tête d’une mairie ou d’une assemblée départementale, les appétits s’aiguisent.

Et forcément, cela crée des tensions, d’autant que depuis un an, l’ancien parti unique, arrivé en tête lors des élections législatives de juin – sans pour autant obtenir une majorité des sièges au Parlement – est dans l’illégalité.

Son secrétaire général, Abou El Fadhl Baadji, avocat quinquagénaire dont les détracteurs critiquent le manque de charisme et d’expérience politique, ne devrait, selon les statuts du parti, plus être à ce poste. Désigné par le comité central du FLN en mai 2020, il aurait dû céder sa place en novembre de la même année. À cette date, le parti aurait dû par ailleurs organiser son congrès.

« Baadji est dans l’illégalité », souligne à Middle East Eye Fouad Sebouta, vice-président du Sénat et opposant au secrétaire général du parti.

« Il devait organiser le congrès et céder sa place, il n’est plus légitime », insiste aussi auprès de MEE Mohamed Issad, un responsable départemental du parti à Blida (sud d’Alger).

Coups d’États permanents

Comme ses prédécesseurs – Amar Saadani, Djamel Ould Abbès ou encore Abdelaziz Belkhadem – Abou El Fadhl Baadji refuse de quitter son poste.

S’il reconnaît exercer sa fonction au-delà des délais fixés lors de sa désignation, il tient à se défendre. Lors d’une conférence de presse tenue le 7 septembre, il soutient que des résolutions adoptées par le comité central en mai puis en août lui permettent d’aller au-delà des délais statutaires.

Et de noter qu’à l’époque, ses détracteurs, recrutés parmi « ceux qui ne peuvent plus placer leurs pions » dans les listes du parti pour les élections, « n’avaient fait aucune objection ».

« Il font partie de la ‘’issaba’’ [bande menée par le frère de l’ex-président déchu Saïd Bouteflika, de hauts responsables et des oligarques] qui a géré le pays durant le règne de Bouteflika », accuse-t-il encore.

Dimanche 12 septembre, des partisans des deux clans (soutiens et opposants à Baadji) ont failli s’affronter devant le siège du parti situé sur les hauteurs d’Alger.

L’intervention en force de la police a permis d’éviter une bagarre. Mais la tension est toujours vive.

Abdelaziz Belkhadem est resté secrétaire général du FLN de 2005 à 2013 (AFP/Farouk Batiche)
Abdelaziz Belkhadem est resté secrétaire général du FLN de 2005 à 2013 (AFP/Farouk Batiche)

Alors que les opposants affirment qu’une réunion du comité central, décidée par la majorité de ses membres, a déclaré vacant le poste de secrétaire général, Abou El-Fadhl Baadji décide de résister. « C’est moi qui préparerai les liste des élections locales [du 27 novembre prochain] », a-t-il prévenu.

De l’ancien dirigeant de la guerre d’indépendance Abdelhamid Mehri au fantasque ministre d’Abdelaziz Bouteflika, Djamel Ould-Abbès, en passant par le sulfureux Amar Saadani, tous les secrétaires généraux qui ont géré le parti ont été destitués par la violence.

Le seul d’entre eux qui a tenté de s’affranchir du pouvoir pour inscrire le FLN dans l’opposition après l’ouverture du pays au multipartisme en 1989, Abdelhamid Mehri, a été poussé vers la sortie en 1996 par les tenants du pouvoir.

En 2003, Ali Benflis, Premier ministre et secrétaire général du FLN, s’est retrouvé en concurrence à l’élection présidentielle face à celui qui l’avait nommé : Abdelaziz Bouteflika, qui briguait un second mandat.

Le chef de l’État lâchera ses partisans contre le chef du gouvernement. Une rébellion, menée par Abdelaziz Belkhadem, plongera le parti dans une grave crise.

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Ce dernier fut en effet désigné secrétaire général lors d’un congrès où les statuts du parti n’avaient pas été respectés. Cela se reproduira avec la destitution d’Amar Saadani en 2016. Après trois ans de présence à la tête du parti, durant lesquelles il s’était notamment attaqué au tout puissant patron des services secrets de l’époque, Mohamed Mediène dit « Toufik », cet ancien syndicaliste, aujourd’hui réfugié au Maroc, a fait face à une révolte violente, menée – encore une fois – par Abdelaziz Belkhadem. Mais ce dernier ne parviendra pas à reprendre les rênes du parti, confiées à Djamel Ould-Abbès.

Ces soubresauts s’expliquent, selon le politologue Laid Zeghlami, interrogé par MEE, par le fait que le FLN « n’arrive pas à s’adapter au jeu démocratique » après l’instauration du multipartisme au début des années 1990. Autrefois parti unique, cette formation abritait « plusieurs tendances qui agissaient sous son parapluie », ajoute-t-il. Depuis, il peine « à trouver un fonctionnement démocratique », d’où « l’intervention de lobbies extérieurs ».

« Mettre le FLN au musée de l’histoire »

L’histoire mouvementée du FLN est sans doute à mettre en relation avec son statut particulier : plus qu’un parti, il est un « appareil » que les gouvernants ont toujours utilisé au gré des intérêts politiques du moment.

Conspué par les Algériens sortis manifester contre « le système Bouteflika » en février 2019, le FLN est entré en hibernation avant de se réveiller pour retrouver les mêmes modes de fonctionnement durant l’année 2020.

Pour l’historien Mohamed El-Korso, cette survie du FLN est liée à la confusion entre le Front qui a libéré le pays et celui utilisé comme parti unique, puis comme parti du pouvoir, depuis l’indépendance.

« Nos meilleurs étudiants n’arrivent que difficilement à faire la différence entre l’un et l’autre, tant leur esprit a été pollué par une phraséologie qu’ils portent comme une camisole », a-t-il écrit dans une récente contribution dans le quotidien Liberté.

Comme lui, l’ancien combattant de la guerre d’indépendance et actuel secrétaire général de l’Organisation nationale des moudjahidines (ONM), Mohand-Ouamar Benelhadj, a plaidé pour que le FLN soit « définitivement mis au musée de l’histoire ».