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Deux ans après, le bilan controversé du hirak

Le hirak a remis en cause l’ordre ancien, un peu à la manière de mai 1968. Mais ni les leaders, ni l’élite politique, ni l’armée n’ont su capitaliser sur le mouvement pour jeter les bases d’un nouveau projet national
Des Algériens se rassemblent à Alger, le 22 février 2021, pour le deuxième anniversaire du hirak (AFP)
Des Algériens se rassemblent à Alger, le 22 février 2021, pour le deuxième anniversaire du hirak (AFP)

Le hirak a ébranlé l’ancien ordre politique en Algérie, mais il n’a pas réussi (pas encore) à imposer un ordre nouveau. C’est toute la controverse au sujet du bilan de ce mouvement inédit, en ce second anniversaire, le 22 février.

À cette date, en 2019, des millions d’Algériens ont envahi la rue, dans une atmosphère festive, pacifique, pour refuser une fatalité qui semblait proche, celle d’un cinquième mandat pour le président Abdelaziz Bouteflika, un homme pourtant diminué physiquement, incapable de se mouvoir, de faire un discours ou d’assister à une réunion. 

Un désaccord au sommet du pouvoir sur sa succession avait provoqué cette paralysie du pays depuis 2013, lorsque le chef de l’État avait été victime d’un AVC qui lui avait laissé de graves séquelles. Cette situation absurde avait ouvert à des réseaux informels la possibilité de faire main basse sur les institutions, sur les centres de décision et sur les richesses du pays. Au cœur de ces réseaux, Saïd Bouteflika, frère et conseiller du chef de l’État.

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Le hirak a fait exploser ces montages. L’armée, dirigée alors par le général-major Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major et vice-ministre de la Défense, était initialement partie prenante dans le processus devant maintenir le président Bouteflika pour un cinquième mandat. 

Mais sous la pression de la rue, elle a été contrainte à de déchirantes révisions. 

À l’issue d’un conclave dont des images ont été diffusées par la télévision publique, l’armée, seule institution en mesure de peser réellement sur la vie politique du pays, a tracé le nouveau cap : pas de cinquième mandat, fin immédiate du quatrième mandat, pas de répression des manifestations, et promesse d’une grande campagne de lutte contre la corruption

En contrepartie, l’armée formulait une seule exigence : que la crise trouve sa solution dans le cadre des institutions existantes.

D’abord un mouvement de refus

C’était alors l’euphorie. La rue bouillonnait, l’armée endossait largement les revendications du peuple, et le tout se passait dans une atmosphère de liesse. C’était l’époque « peuple, armée, khawa khawa » (frères).

Qu’est-ce qui s’est passé ensuite pour provoquer les clivages ultérieurs ? Qu’est-ce qui a donné naissance à cette tension qui a monté au fil des jours pour aboutir à un moment de crispation inquiétant lors de la présidentielle du 12 décembre 2019 ?

En fait, c’est le contenu et la nature même du hirak qui sont à l’origine de ce désaccord. Pour les uns, le hirak était d’abord un mouvement de refus, et c’est pour cela qu’il a drainé des millions de personnes, qui étaient forcément d’obédiences politiques différentes. 

Une Algérienne offre des roses aux forces de l’ordre lors de manifestations des instituteurs, avocats et fonctionnaires dans plusieurs villes du pays le mercredi 13 mars 2019 (Reuters)
Une Algérienne offre des roses aux forces de l’ordre lors de manifestations des instituteurs, avocats et fonctionnaires dans plusieurs villes du pays le mercredi 13 mars 2019 (Reuters)

Ce qui unissait tout ce monde, c’était le refus de l’humiliation que constituaient le quatrième mandat et le projet d’un cinquième mandat du président Bouteflika, le refus de la corruption devenue endémique, et le rejet d’un pouvoir exercé de manière informelle, en dehors des institutions, par des cercles et des oligarques d’une rare arrogance.

Pour cette frange du hirak, la plus nombreuse, il fallait mettre fin à l’humiliation, et aller vers l’établissement d’un système nouveau dont les contours étaient plutôt vagues : on parlait de libertés, de séparation des pouvoirs, de respect des droits de l’homme et d’indépendance de la justice. 

Mais ce n’était pas défini de manière précise, ni très élaborée ; il s’agissait plutôt d’idées consensuelles, excluant les sujets clivants et les désaccords, forcément nombreux, le tout animé par cet espoir qu’une aussi forte mobilisation permettrait l’émergence d’une nouvelle carte et d’une nouvelle génération politiques.

Pour ces courants, les choses s’annonçaient plutôt bien. La gestion des manifestations était, à ce moment-là, ferme, mais sans excès de violence. Les choses se sont ensuite accélérées quand a débuté une campagne anticorruption inédite. 

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Deux anciens Premiers ministres, plus de vingt ministres et autant d’officiers généraux, un ancien patron de la police et celui de la gendarmerie, des dizaines de chefs d’entreprises, de hauts responsables, de walis (préfets), ainsi que les oligarques les plus connus étaient traduits en justice, et nombre d’entre eux placés en détention ou condamnés : ce qui se passait était tout simplement inouï. 

Au fil des procès, l’Algérie découvrait l’ampleur incroyable de la corruption, des passe-droits et du gâchis caractéristiques de l’ère Bouteflika.

De l’autre côté, une frange du hirak affichait un refus presque total de ce qu’engageait le pouvoir. Il s’agissait de partis regroupés dans le Pacte de l’alliance démocratique (PAD), d’islamistes, de personnalités et d’activistes de tous bords, jouissant d’une forte présence médiatique.

Pour eux, le système voulait juste se régénérer après avoir coupé les branches pourries, la campagne anticorruption relevait d’un simple règlement de comptes, et le régime était toujours aussi liberticide. 

Dans l’attente du Grand Soir

Ces courants refusaient les échéances électorales proposées – ils ont tenté d’empêcher la tenue de la présidentielle du 12 décembre 2019 –, remettaient totalement en cause l’ordre institutionnel en vigueur, et exigeaient un processus constituant.

Profitant d’une force de frappe médiatique redoutable et d’une forte présence sur les réseaux sociaux, ils ont réussi, jusqu’à un certain point, à décrédibiliser l’action des autorités. 

Leur poids est particulièrement visible en Kabylie, où le taux de participation à la présidentielle de décembre 2019 était quasi nul. C’est un courant qui sublime la rue, et veut à tout prix reprendre les marches, dans l’attente du Grand Soir.

Les autorités appellent ce courant « néo-hirak », par opposition au hirak originel. Par couches successives, cette frange du hirak a imposé des revendications, des exigences, des thèmes qui ont progressivement poussé la masse des manifestants à s’en éloigner. 

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Mais ce qui s’est passé avec le hirak est un processus sociologique des plus classiques. Un grand mouvement populaire a remis en cause l’ordre ancien. Un peu à la manière de mai 1968, qui a rejeté les codes, les valeurs, l’ordre institutionnel et moral en vigueur en France et ailleurs en Europe jusque-là.

Mai 1968 n’a pas débouché sur l’établissement d’un nouvel ordre politique et institutionnel tout de suite : la droite est restée au pouvoir jusqu’en 1981. Mais il a imposé des règles, des codes, des valeurs qui ont laissé une empreinte très forte, et qui continuaient de régir la société française plus d’un demi-siècle plus tard. D’une manière ou d’une autre, les grandes avancées sociétales en Europe sont largement le résultat de mai 1968.

En Algérie, le hirak a mis fin à une ère, celle de Bouteflika, et ouvert la voie à la construction d’autres projets. Deux grands acteurs ont émergé : le peuple et l’armée. Ils ont semblé marcher ensemble un moment, avant que le hirak ne se fracture, laissant une frange prendre possession du label « hirak » et présenter ses choix comme étant ceux du peuple algérien. 

L’armée était de son côté partie sur une autre trajectoire, imposant un respect formel des règles institutionnelles, ce qui a débouché sur le clivage qui s’est étendu du second semestre 2019 jusqu’à l’heure actuelle. 

La formidable mobilisation d’avril-juin 2019 n’a pas débouché sur l’émergence de nouveaux leaders politiques, ni sur l’apparition de partis nouveaux, alors que les partis dominateurs de l’ère Bouteflika sont en lambeaux

Malgré ces clivages, rien d’irréversible ne s’est produit. Il n’y a pas eu de sang versé, pas de choc frontal. Cela peut paraître cruel, mais dans un pays aux traditions aussi violentes, l’irrémédiable ne s’est pas produit.

L’armée a su tenir sa promesse selon laquelle « pas une goutte de sang ne va couler », les manifestants ont su rester dans les limites de l’affrontement pacifique. La « silmiya » (terme utilisé pour décrire le caractère pacifique du mouvement) est une grande nouveauté dans la contestation en Algérie, et elle s’est imposée de manière remarquable.

Cela ne peut cependant effacer le sentiment d’inachevé auquel est confronté le hirak. Un sentiment nourri par de nombreux éléments objectifs.

La formidable mobilisation d’avril-juin 2019 n’a pas débouché sur l’émergence de nouveaux leaders politiques, ni sur l’apparition de partis nouveaux, alors que les partis dominateurs de l’ère Bouteflika sont en lambeaux. 

Dire que le hirak a échoué n’a pas de sens

Une culture du « takhwine » (suspicion de trahison) a paralysé nombre d’acteurs politiques, soucieux de conserver une image soft auprès des médias et sur les réseaux sociaux. Aucun leader potentiel, comme Mustapha Bouchachi, n’a osé s’affranchir de la tutelle de la rue, pour aller à son propre destin. Résultat : les figures du hirak se sont recroquevillées pour plaire à quelques cercles d’activistes insignifiants.

Aucun média alternatif crédible n’a émergé. Seuls les réseaux sociaux continuent de faire l’opinion, aux côtés d’une presse publique et parapublique sans consistance. 

Des personnages sans consistance particulière, parfois de simples créateurs d’ambiance de foire, sont présentés comme des leaders politiques, avant d’être aussitôt descendus en flammes.

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L’armée, de son côté, n’a pas su capitaliser sur le hirak pour jeter les bases d’un nouveau projet national. Certes, elle a opéré un virage remarquable en avril 2019, en abandonnant les anciens deals avec Bouteflika, et en décidant de faire le ménage dans ses propres rangs. 

Ce faisant, l’armée pensait que ses cinq engagements d’avril 2019 (pas de cinquième mandat, fin immédiate du quatrième mandat, lutte contre la corruption, pas de sang versé, respect des institutions) seraient suffisants pour entraîner l’adhésion des Algériens. 

Mais tout ceci manquait cruellement de consistance, alors que les opposants, soutenus en sous-main par les perdants de l’ancien pouvoir, réussissaient des campagnes d’une rare habileté pour remettre en cause la démarche officielle.

L’élection de Abdelmadjid Tebboune à la présidence de la République recèle tout le contraste de ce bilan : M. Tebboune a été publiquement humilié par les puissants de l’ère Bouteflika, mais il a été lui-même un serviteur discipliné du pouvoir pendant quatre décennies de carrière.

Toujours est-il que l’armée n’a pas su faire ce qu’il fallait pour obtenir l’adhésion des Algériens à un projet enthousiaste. Peut-être, comme l’a dit son chef d’état-major, le général Saïd Chengriha, parce qu’elle n’a pas la formation pour cela.

Le hirak a débloqué une situation figée depuis une décennie. Il a ouvert des pistes, laissé entrevoir des perspectives

Dans le même temps, les élites politiques n’ont pas réussi, elles non plus, à innover pour créer du nouveau. Les réseaux sociaux ont tout interdit : toute velléité d’organisation, de pensée autonome, de recherche de solution était considérée comme une trahison, et son auteur définitivement disqualifié.

Mais de là à dire que le hirak a échoué, cela n’a pas de sens. 

Le hirak a débloqué une situation figée depuis une décennie. Il a ouvert des pistes, laissé entrevoir des perspectives. Les élites politiques étaient appelées à prendre le relais. Elles n’ont pas beaucoup avancé en deux ans, mais ce délai est relativement modeste. Il sera toujours temps de reprendre le chemin de l’innovation dans un pays qui réussit à garder sa stabilité et ses institutions. 

Et c’est probablement cela qui a dicté la démarche de l’armée et qui explique ses hésitations : les modèles syrien et libyen ont montré que le mirage démocratique peut s’avérer fatal en cas d’effondrement de l’État national.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Abed Charef
Abed Charef est un écrivain et chroniqueur algérien. Il a notamment dirigé l’hebdomadaire La Nation et écrit plusieurs essais, dont Algérie, le grand dérapage. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @AbedCharef