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Boycott : des musulmans de France inquiets d’une « surenchère »

Face aux appels au boycott de produits français en provenance du monde arabo-musulman, la communauté musulmane de France est partagée entre défense de son pays contre les injonctions étrangères et crainte d’une stigmatisation de plus en plus insistante
Manifestation à Strasbourg, le 18 octobre 2020, pour dénoncer l’assassinat de l’enseignant Samuel Paty (AFP)
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L’appel au boycott de produits français au nom de la défense de l’islam, lancé dimanche dans plusieurs pays du monde arabo-islamique, fait redouter à la communauté musulmane de France une « surenchère », dans un climat politique, religieux et identitaire perçu comme pesant.

Premier officiel à rompre le silence, Mohammed Moussaoui, le président du Conseil français du culte musulman (CFCM), principal interlocuteur des pouvoirs publics français sur l’islam, a appelé lundi les musulmans de l’Hexagone à « défendre l’intérêt » de la France.

« Nous savons que les promoteurs de ces campagnes disent défendre l’islam, et les musulmans de France, nous les appelons à la sagesse […], toutes les campagnes de dénigrement de la France sont contreproductives et créent de la division », a-t-il déclaré à l’AFP.

« La France est un grand pays, les citoyens musulmans ne sont pas persécutés, ils construisent librement leurs mosquées et pratiquent librement leur culte », a-t-il tenu à mettre au point.

Le discours prononcé par le président Emmanuel Macron lors de l’hommage national rendu la semaine dernière à un professeur décapité le 16 octobre pour avoir montré des caricatures du prophète Mohammed à ses élèves a suscité de la colère dans le monde musulman.

Une prise de parole qui s’inscrit dans une vague d’attentats sans précédent, amorcée en 2015 avec l’attaque contre la rédaction de Charlie Hebdo en janvier puis par celle du Bataclan à Paris en novembre, qui a fait 259 morts au total.

Emmanuel Macron a notamment promis que la France continuerait de défendre la publication de ces caricatures du prophète de l’islam, au nom de la liberté d’expression.

Fer de lance de la fronde antifrançaise, son homologue turc Recep Tayyip Erdoğan a appelé lundi au boycott des produits tricolores, après avoir mis en cause la « santé mentale » d’Emmanuel Macron à deux reprises pendant le week-end.

Les tensions provoquées par les attaques commises par des extrémistes se revendiquant de l’islam sont régulières en France, déclenchant une réplique des autorités visant à préserver les valeurs laïques de la République. Une réplique elle-même dénoncée par certains organismes musulmans comme islamophobe.

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« La laïcité à la française reste très difficile à expliquer dans le monde arabe et musulman, avec des retours fréquents d’interlocuteurs qui nous demandent si on n’est pas martyrisés dans notre pays et des organisations qui font tout pour faire croire que les musulmans ne se sentent pas bien dans ce pays », note Mohammed Colin, éditorialiste et cofondateur du site communautaire Saphir News.

« On trouve ce boycott complètement injustifié vis-à-vis de la situation de musulmans de France qui vivent bien dans ce pays, et qu’une immense majorité des musulmans comprennent la démarche sécuritaire, sur des enjeux de terrorisme qui touchent tout le monde, y compris les musulmans », ajoute-t-il.

Ismaïl Mounir, prédicateur musulman à succès aux 250 000 abonnés sur les réseaux sociaux, exprime également une méfiance vis-à-vis de toute injonction étrangère dans la structuration, en pleine mutation, du culte musulman en France.

« Le fait de surenchérir et de passer au boycott est en train d’accroître les tensions, alors que cela serait dans notre intérêt à nous, pour les musulmans et tous les Français, de désamorcer cette crise », dit-il à l’AFP.

Mais pour d’autre voix influentes de la communauté musulmane de France, notamment sur les réseaux sociaux, la multiplication des injonctions à embrasser une laïcité à la française, notamment au travers du projet de loi contre le séparatisme ou la mise en avant des caricatures de Mohammed comme pilier de la liberté d’expression, franchit une ligne rouge.

« Le climat est très anxiogène, on ne peut plus s’en cacher, on sent qu’un glissement a commencé : on a commencé par parler de terrorisme, puis d’islamisme et maintenant d’islam. Ce n’est pas la France universaliste ça, ce n’est pas la promesse républicaine », s’insurge Ali, un acteur associatif qui ne souhaite pas donner son nom de famille.

« Qui dit exclusion dit recroquevillement. Ce ressenti peut-être malheureusement bien plus fort que toute réalité sociologique sur l’état véritable de l’intégration des musulmans dans ce pays », avertit-il.

Par Daphne Rousseau