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Charlie Hebdo republie les caricatures du prophète Mohammed : provocation ou liberté d’expression ? 

Le Conseil français du culte musulman a appelé à « ignorer » ces caricatures et à penser aux victimes du terrorisme
Une femme passe devant un tableau de l’artiste de rue et peintre français Christian Guemy, connu sous le nom de C215, en hommage aux membres du journal Charlie Hebdo tués par des islamistes extrémistes armés en janvier 2015, à Paris (AFP)
Une femme passe devant un tableau de l’artiste de rue et peintre français Christian Guemy, connu sous le nom de C215, en hommage aux membres du journal Charlie Hebdo tués par des islamistes extrémistes armés en janvier 2015, à Paris (AFP)
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« Nouvelle abomination », « Charlie Hebdo fait à nouveau dans la provocation » : de l’Algérie à l’Arabie saoudite, plusieurs journaux du monde arabe ont réagi négativement à la republication par l’hebdomadaire satirique français des caricatures du prophète Mohammed. 

Cette publication est intervenue la veille de l’ouverture du procès de l’attentat qui avait fait douze morts le 7 janvier 2015 au siège du journal, et des attaques qui avaient ciblé une policière à Montrouge et un supérette casher.

« La haine qui nous a frappés est toujours là et, depuis 2015, elle a pris le temps de muer, de changer d’aspect pour passer inaperçue et poursuivre sans bruit sa croisade impitoyable », écrit le directeur de l’hebdomadaire satirique, Riss, dans le numéro dont la couverture reprend ces caricatures, en kiosques ce mercredi 2 septembre et accessible en ligne depuis mardi.

Face à cette haine et à la crainte qui l’accompagne, « nous ne renoncerons jamais », ajoute-t-il. 

Ces douze dessins reproduits par Charlie Hebdo en une avaient été publiés initialement par le quotidien danois Jyllands-Posten le 30 septembre 2005, puis repris par Charlie Hebdo en 2006. 

Ils montrent le prophète portant une bombe au lieu d’un turban ou en personnage armé d’un couteau flanqué de deux femmes voilées de noir.

« On nous a souvent demandé depuis janvier 2015 de produire d’autres caricatures [du prophète Mohammed]. Nous nous y sommes toujours refusés, non pas que cela soit interdit, la loi nous y autorise, mais parce qu’il fallait une bonne raison de le faire, une raison qui ait un sens et qui apporte quelque chose au débat », a expliqué la rédaction du journal, dans un article publié au sein du dernier numéro.

Outre ces caricatures danoises, la une du prochain Charlie Hebdo, sous le titre « Tout ça pour ça », reproduit également une caricature du prophète signée par son dessinateur Cabu, assassiné dans l’attentat du 7 janvier 2015.

Mardi, le président du Conseil français du culte musulman (CFCM), Mohammed Moussaoui, a appelé à « ignorer » ces caricatures et à penser aux victimes du terrorisme. « Rien ne saurait justifier la violence », a-t-il ajouté, appelant à se concentrer sur le procès.

« Les caricatures, nous avons appris à les ignorer et nous appelons à garder cette attitude en toutes circonstances », a déclaré à l’AFP Mohammed Moussaoui.

Tareq Oubrou, grand imam de Bordeaux, a déclaré sur la chaîne d’information LCI : « Nous sommes dans un État de droit et le droit protège la liberté d’expression tant que celle-ci ne trouble pas l’ordre public […] S’il y a conflit, c’est dans les tribunaux qu’il faut le régler. »

Mais en même temps, Tareq Oubrou « ne croit pas » que la réaction de Charlie Hebdo « sera efficace », estimant qu’il y a « une communauté assez vulnérable et susceptible » qu’il « faut prendre en considération ». « Le prophète lui-même n’est pas touché par les caricatures puisqu’il a pardonné, même ceux qui l’ont insulté », a-t-il conclu.

Le Pakistan, lui, a condamné avec « la plus grande fermeté » la décision de Charlie Hebdo. « Un tel acte délibéré visant à heurter les sentiments de milliards de musulmans ne peut être justifié comme un exercice de la liberté de la presse ou de la liberté d’expression », s’est indigné sur Twitter le ministère des Affaires étrangères du pays.

La plus haute autorité musulmane égyptienne, al-Azhar, a aussi condamné cette réimpression des caricatures, jugeant que « l’insistance sur l’acte criminel pour republier ces caricatures offensantes enracine davantage le discours de haine et enflamme les émotions des fidèles ».

Pour rappel, les doctrines islamiques dominantes interdisent la représentation graphique du prophète Mohammed.

« Je pense qu’il ne s’agit absolument pas d’une provocation », estime pour sa part Guillaume Doizy, historien des caricatures. 

« Il y a eu des morts, toute une rédaction touchée et blessée, qui a mis des mois, sinon des années, à se reconstruire. Parler de provocation quand il s’agit de dessins qui sont devenus historiques, c’est presque être du côté des terroristes », a-t-il commenté sur France Culture.

Depuis Beyrouth mardi soir, le président Emmanuel Macron a défendu « la liberté de blasphémer » en France. « Demain, nous aurons tous une pensée pour les femmes et les hommes lâchement abattus » en janvier 2015, a ajouté le président français.

Les Français soutiennent à 59 % la publication en 2006 des caricatures du prophète Mohammed, selon un sondage de l’Institut français d’opinion publique (IFOP).