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La mort de la jeune Mahsa Amini après son arrestation par la « police des mœurs » enflamme l’Iran

La répression des manifestations provoquées par la mort d’une jeune femme après son arrestation pour « port de vêtements inappropriés » a déjà fait plusieurs morts
Téhéran a connu une série de manifestations de jour et de nuit ces dernières 48 heures (AFP)
Téhéran a connu une série de manifestations de jour et de nuit ces dernières 48 heures (AFP)

Cinq personnes ont été tuées lundi dans la région kurde d’Iran lorsque les forces de sécurité ont ouvert le feu lors de manifestations contre la mort d’une femme, Mahsa Amini, en garde à vue, a déclaré un groupe de défense des droits kurdes, au troisième jour de troubles suscités par un incident qui a déclenché la colère nationale.

Deux des personnes ont été tuées lorsque les forces de sécurité ont ouvert le feu sur des manifestants dans la ville kurde, a déclaré l’Organisation des droits de l’homme Hengaw sur Twitter.

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La même source indique que deux autres personnes ont été tuées dans la ville de Divandarreh « par les tirs directs » des forces de sécurité, et qu’une cinquième a été tuée à Dehgolan, également dans la région kurde.

Il n’y a eu aucune confirmation officielle des décès et Middle East Eye n’a pas pu vérifier les informations de manière indépendante.

Plusieurs manifestations ont eu lieu en Iran, notamment à Téhéran et à Mashhad, contre la mort d’une jeune femme détenue par la « police des mœurs », la police rejetant à nouveau lundi toute responsabilité dans ce décès.

Une manifestation a eu lieu dimanche soir à Sanandaj, capitale de la province du Kurdistan dans le Nord-Ouest du pays, d’où la jeune femme est originaire, et d’autres protestations se sont déroulées lundi dans plusieurs universités de la capitale, selon les médias locaux.

Lundi soir, dans la rue Hejab (« voile musulman » en persan) au centre de Téhéran, plusieurs centaines de personnes ont scandé des slogans contre les autorités, certaines d’entre elles ont enlevé leur hijab, a annoncé l’agence Fars. 

Traduction : « C’est l’Iran d’aujourd’hui. Une femme brûlant fièrement le symbole le plus visible de la dictature religieuse : le hijab obligatoire. La police du hijab a tué #MahsaAmini mais maintenant il y a des millions de Mahsa en Iran qui crient NON au hijab forcé, NON au régime d’apartheid sexuel. »

Une courte vidéo diffusée par l’agence montre une foule de plusieurs dizaines de personnes, notamment des femmes ayant retiré leur voile, criant « mort à la République islamique ».

La police a arrêté plusieurs personnes et dispersé la foule à l’aide de matraques et de gaz lacrymogènes, a indiqué Fars.

Un rassemblement similaire a eu lieu à Mashhad, première ville sainte du pays située dans le Nord-Est, a rapporté l’agence Tasnim.

Traduction : « Les étudiants de l’Université Beheshti ont scandé : ‘’Basij [forces paramilitaires], vous êtes comme l’État islamique’’ aujourd’hui. »

Ouverture d’une enquête

Le 13 septembre, Mahsa Amini a été arrêtée à Téhéran pour « port de vêtements inappropriés » par la police des mœurs, une unité chargée de faire respecter le code vestimentaire strict de la République islamique d’Iran pour les femmes.

En Iran, se couvrir les cheveux est obligatoire pour les femmes en public. Cette police interdit en outre aux femmes de porter des manteaux courts au-dessus du genou, des pantalons serrés et des jeans troués ainsi que des tenues de couleurs vives, entre autres. 

La jeune femme est tombée dans le coma après son arrestation et est décédée le 16 septembre à l’hôpital, selon la télévision d’État et sa famille.

Traduction : « Vidéos montrant de violents affrontements entre des manifestants iraniens et les forces de sécurité dans la ville de Divandarreh, dans la province du Kurdistan. Au moins dix personnes ont été blessées, dont une grièvement. »

Des militants ont jugé sa mort « suspecte » mais la police de Téhéran a affirmé qu’il n’y avait « pas eu de contact physique » entre les policiers et la victime.

Le décès de la jeune femme a suscité une vague de colère en Iran. Et le président iranien Ebrahim Raïssi a demandé l’ouverture d’une enquête.

Après une première manifestation samedi à Saghez, la ville natale de Mahsa Amini, une protestation d’environ 500 personnes a eu lieu à Sanandaj, selon Fars.

« Les manifestants ont crié des slogans hostiles aux responsables, brisé les vitres de voitures et incendié des poubelles », a précisé l’agence. La police a utilisé « des gaz lacrymogènes pour disperser la foule » et arrêté « plusieurs personnes ».

« De nombreux manifestants sont convaincus que Mahsa est morte sous la torture », a écrit Fars.

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Dans la capitale iranienne, des étudiants ont lancé des mouvements de protestation dans plusieurs universités, dont celles de Téhéran et Shahid Beheshti, d’après Tasnim.

Ils ont exigé des autorités « des éclaircissements » sur la mort de la jeune femme.

Le chef de la police de Téhéran, le général Hossein Rahimi, a de nouveau rejeté les « accusations injustes contre la police ».

« Il n’y a eu aucune négligence de notre part. Nous avons mené des enquêtes […] Et toutes les preuves montrent qu’il n’y a pas eu de négligence, ou de comportement inapproprié de la part des policiers », a-t-il dit.

« Il s’agit d’un incident regrettable et nous souhaitons ne jamais plus être témoins de tels incidents », a-t-il ajouté. 

Le général Rahimi a de nouveau souligné que la jeune femme avait violé le code vestimentaire, et que les policiers avaient demandé aux proches de Mahsa de lui apporter des « vêtements décents ».

Le jour de son décès, la télévision d’État a diffusé une courte vidéo de surveillance montrant une femme présentée comme Mahsa Amini s’effondrer dans les locaux de la police après une discussion avec une policière. 

Lundi, Amjad Amini, le père de la victime, a déclaré à Fars que la « vidéo a[vait] été coupée » et affirmé que sa fille avait « été transférée tardivement à l’hôpital ».

Le ministre iranien de l’Intérieur, Ahmad Vahidi, a avancé samedi que « Mahsa avait apparemment des problèmes antérieurs » et qu’elle « avait subi une opération au cerveau à l’âge de 5 ans ».

Des informations démenties par le père, qui a assuré que sa fille était « en parfaite santé ». La jeune femme a été arrêtée alors qu’elle était à Téhéran en visite avec sa famille.

L’ONU s’inquiète

Ces derniers mois, la « police des mœurs » a été critiquée pour des interventions violentes.

De nombreux cinéastes, artistes, personnalités sportives, politiques et religieuses ont exprimé leur colère sur les réseaux sociaux après la mort de la jeune femme. 

Un parlementaire iranien, dans une prise de position inhabituelle, a critiqué la « police des mœurs », connue en Iran sous le nom de Gasht-e Ershad (patrouille d’orientation), au lendemain des manifestations. « Gasht-e Ershad n’obtient aucun résultat, sauf causer des dommages au pays », a déclaré le député Jalal Rashidi Koochi à l’agence de presse ISNA. « Le principal problème, c’est que certaines personnes ne veulent pas voir la vérité », a-t-il regretté.

« Gasht-e Ershad [la ‘’police des mœurs’’] n’obtient aucun résultat, sauf causer des dommages au pays. Est-ce que les gens qui sont conduits par cette police d’orientation à ces séances d’explications reprennent conscience et se repentent quand ils en sortent ? »

- Jalal Rashidi Koochi, député

« Est-ce que les gens qui sont conduits par cette police d’orientation à ces séances d’explications reprennent conscience et se repentent quand ils en sortent ? », a interrogé le député.

Par ailleurs, l’ONU s’est inquiétée mardi de la violence de la répression des autorités iraniennes contre les manifestations provoquées par la mort de Mahsa Amini.

« La Haute Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme par intérim, Nada Al-Nashif, a exprimé aujourd’hui [mardi] son inquiétude face à la mort en détention de Mahsa Amini et à la réaction violente des forces de sécurité aux manifestations qui ont suivi », souligne un communiqué du Haut-Commissariat.

« La mort tragique de Mahsa Amini et les allégations de torture et de mauvais traitements doivent faire l’objet d’une enquête rapide, impartiale et efficace par une autorité compétente indépendante, qui veille, en particulier, à ce que sa famille ait accès à la justice et à la vérité », a déclaré Nada Al-Nashif. 

De son côté, le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell a condamné lundi le décès « inacceptable » de la jeune femme et appelé les autorités à punir les responsables.

La France a qualifié de son côté de « profondément choquantes » l’arrestation et la mort en détention de Mahsa Amini, appelant également à une « enquête transparente pour faire toute la lumière sur les circonstances de ce drame », selon son ministère des Affaires étrangères.