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De la Perse à Hollywood : Les Mille et Une Nuits, l’histoire d’une transmission littéraire

Après avoir quitté son monastère, Hanna Dyab, un écrivain syrien, se rendit en France, où il joua un rôle méconnu dans la compilation de la première version européenne de l’œuvre médiévale
Les Mille et Une Nuits sont à l’origine d’une grande partie de la représentation du Moyen-Orient dans l’imaginaire occidental (Victor Vasnetsov, Le Tapis volant)
Les Mille et Une Nuits sont à l’origine d’une grande partie de la représentation du Moyen-Orient dans l’imaginaire occidental (Victor Vasnetsov, Le Tapis volant)

Il s’agit probablement du plus célèbre recueil d’histoires sur le monde arabe médiéval dans le monde occidental. Pourtant, l’origine et la paternité Mille et Une Nuits font l’objet de controverses.

Les contes furent enrichis à la suite d’une rencontre entre Hanna Dyab, un écrivain et conteur syrien né vers 1688 à Alep, et un collectionneur d’art français. Hanna Dyab espérait tout d’abord devenir un moine maronite, mais après avoir abandonné cette voie, il rentra chez lui. Il rencontra alors son compagnon de route français, qui l’engagea comme interprète.

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Au début du XVIIIe siècle, Hanna Dyab se rendit en France, sous le règne de Louis XIV auquel il fut présenté au château de Versailles en compagnie d’autres membres de la haute aristocratie.

Hanna Dyab présentait un charme indéniable et attirait la curiosité de ce nouveau milieu.

Ses mémoires, traduites en français sous le titre D’Alep à Paris – Les pérégrinations d’un jeune Syrien au temps de Louis XIV, nous apprennent qu’en 1709, il rencontra Antoine Galland, un philologue et « orientaliste » français qui effectua plusieurs visites dans l’Empire ottoman.

Antoine Galland avait traduit l’histoire de Sinbad le Marin, qui fut publiée en 1701 et devint rapidement populaire en France. Sa rencontre avec le voyageur syrien tombait à point nommé.

Lorsque les deux hommes se rencontrèrent, le Français était en train de traduire une œuvre encore plus ambitieuse, Les Mille et Une Nuits (Alf laylah wa Laylah).

Un manuscrit syrien du XIVe ou du XVe siècle

La source d’Antoine Galland était un manuscrit syrien du XIVe ou du XVe siècle qui avait besoin de plus d’histoires, et peut-être de plus de panache pour un lectorat européen. C’est là que Hanna Dyab intervint : il conta alors des histoires qu’il connaissait, s’inspirant probablement de ses propres aventures.

À l’issue de ses contributions au texte final, Antoine Galland encouragea Hanna Dyab à retourner à Alep et à savourer la gloire que le livre lui apporterait. Il ne reçut aucune marque de reconnaissance dans les volumes des Mille et Une Nuits publiés par la suite par Antoine Galland, dont le dernier sortit à titre posthume en 1717. L’auteur attesta toutefois de sa contribution dans ses carnets privés. 

L’histoire centrale des Mille et Une Nuits est celle d’une épouse royale nommée Shéhérazade, qui use d’un stratagème pour ne pas se faire exécuter par son époux meurtrier, le roi Chahriar (Wikimedia)
L’histoire centrale des Mille et Une Nuits est celle d’une épouse royale nommée Shéhérazade, qui use d’un stratagème pour ne pas se faire exécuter par son époux meurtrier, le roi Chahriar (Wikimedia)

À son retour à Alep, Hanna Dyab se maria et se lança dans le commerce de tissus. Il devint alors un marchand prospère. 

La tromperie réside au cœur même des Mille et Une Nuits, non seulement comme l’un des nombreux artifices utilisés par l’ingénieuse Shéhérazade, qui choisit d’épouser le roi meurtrier Chahriar pour sauver les autres femmes d’un terrible destin, mais aussi à travers la présentation de l’œuvre comme un recueil de récits véritablement « oriental ».

Les si précieux contes d’Aladin, du Cheval enchanté et d’Ali Baba, qui n’apparaissent nulle part dans les versions antérieures du recueil, sont-ils des inventions de Hanna Dyab ou d’Antoine Galland ?

Le recueil est si étroitement associé aux contes fantastiques dépeignant une certaine version de l’« Orient » qu’on oublie qu’il était plus populaire en Occident que dans ses terres d’origine supposées

La controverse entourant la paternité et la réception des Mille et Une Nuits a longtemps été un sujet de discorde, en particulier lorsqu’il est question de l’influence et de la résonance culturelles des histoires. Le recueil est si étroitement associé aux contes fantastiques dépeignant une certaine version de l’« Orient » qu’on oublie qu’il était plus populaire en Occident que dans ses terres d’origine supposées.

L’évolution précise du recueil des Mille et Une Nuits avant la traduction d’Antoine Galland demeure opaque. Ce dernier s’appuya sur un texte syrien (l’un des quatre corpus existants), dans lequel ne figuraient pas un grand nombre des contes que lui et son éditeur ajoutèrent par la suite.

Une référence du Xe siècle à un texte persan intitulé Hazar Afsaneh (Mille récits ) peut conforter l’hypothèse selon laquelle le texte arabe a des origines plus anciennes, de Perse et probablement d’Inde, dans la mesure où les procédés littéraires et d’autres indices tirés de l’histoire de Shéhérazade renvoient à des éléments de la littérature indienne classique.

Un best-seller dans une société avide de magie

Le succès immédiat de la traduction d’Antoine Galland des Mille et Une Nuits coïncidait avec le renouveau du genre des contes de fées dans la littérature occidentale. Giovanni Francesco Straparola avait publié Les Nuits facétieuses au milieu du XVIe siècle, tandis qu’en France, les versions de Cendrillon et de La Belle au bois dormant écrites par Charles Perrault parurent en 1697.

Ainsi, sans surprise, Les Mille et Une Nuits d’Antoine Galland devinrent un best-seller littéraire dans une société avide de divertissement et de magie.

Les contes eurent une résonance culturelle qui transcenda diverses époques historiques, comme le siècle des Lumières et l’âge romantique (Wikimedia Commons)
Les contes eurent une résonance culturelle qui transcenda diverses époques historiques, comme le siècle des Lumières et l’âge romantique (Wikimedia Commons)

Une version de moindre qualité du recueil suivit celle de l’écrivain français, qui inspira également d’autres auteurs ; des versions sous forme d’épisodes étalés sur trois ans furent publiées dans des journaux allemands (à partir de 1712), italiens (1722), britanniques (1723) et russes (1763).

La résonance culturelle des Mille et Une Nuits dans la société européenne fut quasi immédiate et traversa le siècle des Lumières, mais aussi l’âge romantique, l’époque victorienne et l’ère impérialiste. Le texte fut décliné en pastiches et en pantomimes. En bref, il éveilla l’imagination.

Au cours du siècle des Lumières, le recueil inspira des écrivains tels que Montesquieu dans ses Lettres persanes ou Voltaire dans Zadig, qui reprirent un cadre « oriental » fictif dans leur dénonciation de l’oppression pour défendre des réformes politiques libérales en France.

Délestés de leur contenu davantage destiné aux adultes, les contes furent régulièrement lus aux enfants en Angleterre, au point de devenir un classique de la littérature à la fin du XVIIIe siècle.

Ils nourrirent également l’esprit romantique, animé par la soif de voyage, l’adoration de l’irrationnel et la nostalgie des sentiments intenses, qu’il s’agisse d’amour ou de trahison

Ils nourrirent également l’esprit romantique, animé par la soif de voyage, l’adoration de l’irrationnel et la nostalgie des sentiments intenses, qu’il s’agisse d’amour ou de trahison.

Ils encouragèrent les écrivains à étendre leurs pérégrinations au-delà de l’Italie et de la Grèce. Le recueil occupa également l’esprit de poètes anglais tels que William Wordsworth et de Samuel Taylor Coleridge, pour n’en citer que deux.

Théophile Gautier, Joseph Roth et Edgar Allan Poe réinterprétèrent les Mille et Une Nuits en imaginant un « mille deuxième conte » pour compléter les histoires prolifiques de Shéhérazade, nous rappelant ainsi que les textes significatifs se prêtent à de multiples imitations et réinterprétations, à l’instar des épopées homériques.

Les Mille et Une Nuits peuvent être lues à travers de multiples prismes.

Dans son introduction à The Annotated Arabian Nights: Tales from 1001 Nights, Paulo Lemos Horta, auteur de Marvellous Thieves: Secret Authors of the Arabian Nights, évoque « une source de pur plaisir narratif, un moyen de délivrer des leçons didactiques et un instrument de critique politique ».

Une approche orientaliste

Alors que la narration reste un connecteur de pouvoir et un pont entre les cultures, le succès culturel des Mille et Une Nuits en Occident peut également être compris du point de vue des entreprises coloniales, notamment française et britannique, en expansion au cours du XIXe siècle.

Pour alimenter une projection collective de ce qui était « oriental », les autorités coloniales devaient construire et exploiter un discours employant l’« altération » et l’« exotisation », la perception d’un trait unique et différent chez les peuples issus des territoires nouvellement acquis, qui justifiait des traitements inacceptables en Europe.

Adaptation cinématographique de la vie de l’héroïne-narratrice (Alchetron)
Adaptation cinématographique de la vie de l’héroïne-narratrice (Alchetron)

L’orientalisme est une bibliothèque d’idées qui « expliquent le comportement des Orientaux ; elles leur donnent une mentalité, une généalogie, une atmosphère ; plus encore, elles permettent aux Européens de traiter les Orientaux, et même de les voir, comme un phénomène doué de caractéristiques régulières », a ainsi écrit Edward Saïd.

À bien des égards, les personnages des Mille et Une Nuits « orientalisent l’Orient » et affichent une formidable palette d’émotions humaines, portant les lecteurs occidentaux vers des individus rusés, cruels, fourbes et licencieux.

Le texte avait plus d’importance pour les institutions et les sociétés européennes et leur estime d’elles-mêmes que pour la réalité vécue par les Arabes au cours de ces siècles.

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Entre 1838 et 1840, Edward Lane produisit une traduction anglaise des Mille et Une Nuits basée sur un recueil égyptien (le Boulaq, ou manuscrit du Caire). Celle-ci gagna encore en popularité lorsque le Royaume-Uni envahit l’Égypte en 1882. Le texte servait alors quasiment de guide des coutumes et de la société égyptiennes.

La traduction d’Edward Lane fut ensuite éclipsée par la version non expurgée de Richard Burton (1885), qui offrait sexe, scandales et pornographie de l’ère victorienne (Richard Burton fut accusé d’avoir plagié l’œuvre).

Les contes furent adaptés aux médias de l’époque, des in-folio (forme de livre où la feuille imprimée a été pliée une fois, donnant ainsi deux feuillets, soit quatre pages) aux illustrations visuelles enrichies, en passant par les commentaires universitaires.

Une réinterprétation moderne ?

Dans Les traducteurs des « Mille et Une Nuits » (1934), Jorge Luis Borges aborde ces histoires et soulève des problèmes de véracité et d’hybridation dans la « production » d’une telle littérature.

La fin du XIXe siècle fut également marquée par l’émergence de thèmes « orientaux » inspirés des Mille et Une Nuits dans la musique, par exemple dans Schéhérazade de Nikolaï Rimski-Korsakov (1888), ainsi que dans des tableaux d’artistes tels qu’Eugène Delacroix et Jean-Léon Gérôme.

Femmes d’Alger dans leur appartement, un tableau d’Eugène Delacroix (Wikiart)
Femmes d’Alger dans leur appartement, un tableau d’Eugène Delacroix (Wikiart)

Mais plus récemment, des écrivains arabes, occidentaux et sud-asiatiques ont porté leur regard créatif sur Les Mille et Une Nuits, dont ils racontent les histoires à travers le prisme de leurs propres souvenirs et de leur patrimoine culturel.

Naguib Mahfouz, lauréat égyptien du prix Nobel de littérature, a apporté une telle contribution. D’autres ont abordé le rôle des femmes dans le recueil.

« La transmission de ces histoires a toujours été propulsée par des femmes », a déclaré Yasmine Seale, première traductrice en langue anglaise des Mille et Une Nuits (version publiée en 2021), dans une interview récente.

Salman Rushdie, qui a basé l’un de ses livres sur un récit rappelant Les Mille et Une Nuits, a relevé l’absence de motifs religieux dans les contes.

« Beaucoup de sexe, d’espièglerie, de sournoiserie. Des monstres, des djinns, des rokhs [oiseau fabuleux des contes d'origine persane et indienn] géants. Parfois, énormément de sang et de gore. Mais pas de Dieu », a-t-il écrit

Will Smith a incarné le génie dans une version récente d’Aladdin (Disney)
Will Smith a incarné le génie dans une version récente d’Aladdin (Disney)

Les Mille et Une Nuits sont en effet l’histoire d’une migration littéraire, de l’Inde aux terres arabes en passant par la Perse, jusqu’en France, en Grande-Bretagne et au reste du monde, mais aussi celle d’une transmission de Hanna Dyab à l’acteur hollywoodien Will Smith, qui a incarné le génie dans une version récente d’Aladdin.

À chaque étape de ce voyage, les auteurs ont ajouté leurs propres éléments. Ce travail d’imagination comportait des partis pris, des préjugés et des visions du monde propres à chacun d’eux. 

Du point de vue des lecteurs, Les Mille et Une Nuits ont changé notre appréciation de la narration menée par une intrigue et notre vision des histoires, échafaudage sans fin pour l’imagination.

Shéhérazade demeure la voix intemporelle d’une narratrice peu fiable mais passionnante, qui fait naître la notion de possibilités et de destins raccommodés – et dont l’histoire est loin d’être terminée.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.