Aller au contenu principal

Le « réorientalisme », ou la quête d’un nouvel Orient

Le « réorientalisme » est un nécessaire recadrage multidimensionnel des perceptions erronées de l’Occident sur l’Orient

L’adage latin « ex oriente lux, ex occidente lex » (« De l’Orient vient la lumière, de l’Occident vient la loi ») exprime un équilibre semblable au yin-yang signifiant que l’Orient et l’Occident sont tous deux nécessaires pour atteindre l’harmonie. Les déséquilibres entre ces deux composantes donnent lieu à des luttes de pouvoir et à des pertes personnelles et politiques. Tel est le cas de l’orientalisme.

Si l’orientalisme est la représentation culturelle erronée de la perception de l’Orient par l’Occident, le « réorientalisme » est alors un nécessaire recadrage multidimensionnel de ces perceptions erronées. Dans une société désorientée qui, consciemment ou non, monte l’un contre l’autre l’Orient et l’Occident, les disparités et les stéréotypes sont tenaces, comme en témoignent les médias traditionnels, les blockbusters, la culture pop et la politique patriotique.

Depuis la série de guerres qui a commencé en 2001 (Afghanistan, Irak, Syrie), nous observons un phénomène migratoire sans précédent de l’Orient vers l’Occident et un nombre considérable de réfugiés, constituant le plus grand déplacement de population depuis la Seconde Guerre mondiale. En réaction, les frontières occidentales deviennent simultanément plus fluides et plus rigides alors que la population mondiale se déplace à un rythme spectaculaire et traumatisant. Une multitude de cultures, de nationalités et de religions orientales ont dû se diriger vers l’ouest. De même, dans la mesure où la vision occidento-centrique de l’Orient a toujours tendance à être globalement réductrice et caricaturale, une réorientation vers une meilleure compréhension des peuples du Moyen-Orient devient de plus en plus primordiale. Au lieu d’attendre que les gouvernements et bureaucraties du monde initient le changement, un mouvement populaire se met en place dans ce but précis. À cette fin, des communautés en Occident utilisent l’art et la culture comme un moyen de forger l’engagement social, la diplomatie citoyenne et le renforcement des capacités.

Des individus et groupes vivant à la croisée des cultures (nés dans un cadre oriental mais résidant toutefois dans un pays occidental) ont la capacité d’initier et de maintenir le dialogue interculturel. Ils sont souvent issus de la deuxième génération et ne sont pas arrivés récemment, mais ils aident à ouvrir la voie aux nouveaux arrivants. Ils ont appris à enjamber plusieurs cultures à la fois et sont peut-être devenus ainsi plus habiles pour forger l’amitié, la coopération et la diplomatie d’égal à égal. Cela s’effectue par le biais de l’art et de la culture, ce qui signifie que l’engagement entre Orient et Occident est plus souple, moins conflictuel, et apprend dans les meilleurs cas à répondre plus consciemment aux événements de notre époque au lieu de réagir.

Une partie de la méthodologie du renforcement des capacités consiste à rechercher des éléments d’accord entre des parties décalées. Dans cette mesure, c’est à travers les théâtres, les galeries d’art, les lectures de poésie, les séances de dédicaces, les spectacles, les concerts ou encore les festivals culinaires et cinématographiques que ces rencontres se produisent naturellement. On reprend là le type d’approche soutenu par le philosophe brésilien du XXe siècle Paulo Freire, qui insiste sur le fait que tout le monde a de la valeur à apporter et dispose d’un effet égalisateur ainsi que du potentiel pour dissoudre les stéréotypes ostracisants et la mentalité coloniale subconsciente. Cette approche nécessite une ouverture, une pensée créative et un certain degré de vulnérabilité, des caractéristiques communes aux arts.

Ainsi, s’exprimer en tant que musicien, poète ou chef cuisinier est moins menaçant et moins aliénant que s’exprimer par exemple en tant que nationaliste ou religioniste. Dimitris Mahlis, du projet Wahid Music, incarne ce concept même en touchant des destinations aussi divergentes que la Turquie et le sud des États-Unis, avec une passion pour la musique et une volonté de partager. Opposée aux gesticulations ethniques ou nationalistes, cette position transcende les frontières. La musique essentiellement ottomane proposée par Wahid est une riche collaboration de style jazz entre traditions musicales grecques, arméniennes, turques, juives et arabes. « Les musiciens sont à l’avant-garde, ils franchissent les frontières et atteignent les autres qui sont autrement inaccessibles », a expliqué Mahlis à MEE. Ses expériences au fil des ans confirment de façon répétée la véracité de cela, même dans les États-Unis post-11 septembre, où le citoyen moyen est devenu plus prudent ou plus méfiant à l’égard du Moyen-Orient.

Mahlis a donné un exemple datant de 2011, lors d’un concert de musique du monde dans un campus universitaire du sud des États-Unis, où la plupart des élèves sont blancs et peu familiarisés avec d’autres cultures. Au début du spectacle, la plupart des visages dans le public exprimaient un certain ennui et s’adressaient les uns les autres des regards exaspérés. À la fin du spectacle, pourtant, les étudiants étaient pleinement engagés. Un étudiant a transmis à Mahlis une note après le spectacle, dans laquelle il faisait part de son scepticisme et expliquait qu’il était venu par obligation, mais qu’il avait trouvé la musique étonnamment inspirante. Cela lui avait ouvert l’esprit, et il a en réalité remercié Wahid d’avoir joué.

« C’était gratifiant dans le sens où nous avons touché quelqu’un, ce qui nous montre que la musique [et l’art] a le pouvoir de transformer. Je crois fermement que malgré nos différences, nous voulons au fond tous les mêmes choses. Néanmoins, il y a pour ainsi dire les "gardiens" qui décident de ce qui est conventionnel, et c’est ce que la majorité reçoit. Cette musique ne fait pas partie du marché de masse. Ainsi, en général, les gens n’y sont pas facilement exposés. Mais une fois qu’ils le sont, ils répondent et se souviennent. Parce que cette musique est ancienne et née du berceau de la civilisation, elle est dans notre ADN », a soutenu Mahlis.

De même, Jordan Elgrably, fondateur du Markaz Arts Centre basé à Los Angeles (Californie), s’est également exprimé en ce sens pour MEE : « Nous vivons dans une culture de consommation ; les idées sont consommées comme des produits. Nous devons donc nous demander qui sont les producteurs d’idées. Après la chute de l’Union soviétique, l’Occident avait besoin d’un nouveau méchant. Nous avons eu la guerre contre la drogue, puis la guerre contre le terrorisme, qui engendre la peur prenant par exemple la forme de l’islamophobie. »

Dans une enquête réalisée en 2014 par le Pew Research Center, des Américains ont été invités à évaluer diverses religions à travers un « thermomètre sentimental », la température étant proportionnelle à la chaleur des sentiments éprouvés, avec 100 comme maximum. Le Huffington Post et YouGov ont effectué une étude similaire en 2015. Les résultats des deux études ont révélé de la même manière que près de la moitié de la population américaine réserve l’avis le moins favorable à l’islam. En outre, les personnes ayant exprimé une opinion négative ne semblaient pas fonder cette dernière sur une connaissance ou relation réelle avec des musulmans. Il est entendu que le manque de compréhension et la peur sont la source d’une mentalité de type « nous contre eux ».

« Nous avons donc besoin de musées et de lieux culturels pour contrer la culture de consommation afin d’encourager l’engagement social. Ce que nous [le Markaz] proposons est le contraire des têtes parlantes qui vous disent ce que vous devez penser, a indiqué Elgrably. Ici, nous avons des non-musulmans qui rencontrent des musulmans, qui engagent des conversations et nouent des relations. Le Markaz constitue un espace de curiosité culturelle, qui encourage l’empathie et la compassion, et nous donne en fin de compte des outils pour interagir avec les autres. Nous réorienter nous oblige à nous ouvrir. »

Les programmes culturels du Markaz servent les intérêts du rapprochement et de la diplomatie d’égal à égal en accueillant des personnes sans distinction de nationalité et de religion dans l’espoir de renforcer la prise de conscience de l’Occident à l’égard du grand Moyen-Orient. « C’est pourquoi nous choisissons de présenter le travail d’artistes iraniens », a expliqué Elgrably pour illustrer cela. « L’Iran est un pays du premier monde dans le Moyen-Orient, mais il est très improbable que l’Américain moyen pense de cette manière au sujet de l’Iran. »

« Nous constatons qu’il y a beaucoup de manières de décrypter notre identité, et cela vient de la compréhension du fait que nous ne sommes pas composés d’un seul être : chacun de nous est un être à plusieurs facettes, a-t-il poursuivi. Il n’est plus possible de s’identifier trop étroitement avec un seul aspect de soi-même. Des exemples de xénophobie, de repli sur soi et d’extrémisme sont observés aux États-Unis avec les migrants d’Amérique centrale, ou avec l’État islamique de l’autre côté du globe. Le concept d’identité s’accompagne du besoin de savoir ce que l’on ressent à l’intérieur mais aussi à l’extérieur. »

Pour cela, il nous faut quelque chose qui puisse contribuer à combler ce fossé. Les politiques du sommet à la base parviennent rarement à établir des connexions d’égal à égal entraînant une réelle compréhension humaine. Le mouvement « Black Lives Matter » coïncide avec ce postulat. De façon comparable, un mouvement visant à « réorienter » émane de la nécessité de répondre de manière réfléchie et créative au profilage et à ses effets néfastes. Comme « Black Lives Matter », le réorientalisme prend de l’ampleur sur le terrain par le biais d’une conversation décentralisée à travers les arts qui s’adresse à notre système de valeurs.

S’exprimant à ce sujet, Torange Yeghiazarian, fondatrice de Golden Thread Theatre Productions à San Francisco (Californie), a expliqué qu’elle interprète l’Orient et l’Occident de manière plutôt symbolique que géographique : « C’est plutôt une question de systèmes de valeurs. Par exemple, rien n’est plus oriental que la Chine en termes géographiques, mais en termes de système de valeurs, les valeurs de la Chine adoptées plus récemment sont plus alignées avec celles de l’Europe occidentale et des États-Unis. Quand je parle de réorientation, je pense à ce qui est oriental sur le plan symbolique, comme la chaleur (celle du soleil également), l’esprit de communauté et la générosité. Telles sont les valeurs avec lesquelles je vis et sur lesquelles la compagnie de théâtre se base. »

« Cela informe mon esprit de communauté, de partage, de dialogue et de questionnement. Dans la communauté de Golden Thread, il y a un investissement mutuel dans la vie de l’autre et un questionnement continu de nos propres perceptions ainsi que de celles des autres. La dynamique est en constante évolution. De même, l’idée de réorientation est dynamique et changeante, et se dirige vers une manière de vivre plus inclusive plutôt que vers le soutien à un seul groupe au détriment d’un autre. »

Née en 1996, la compagnie de théâtre Golden Thread a été portée par un besoin de laisser cours à l’expression personnelle et de faire de la place pour les artistes du Moyen-Orient sur la scène américaine, a expliqué Yeghiazarian. « Et aujourd’hui, près de vingt ans plus tard, le théâtre moyen-oriental américain est un genre reconnaissable. Des histoires importantes sont racontées par de nombreuses voix du Moyen-Orient, et le caractère poignant du théâtre réside dans le fait qu’il ne s’agit pas d’une conférence. »

« Le théâtre est une confession d’histoires humaines et personnelles, et cela peut être effrayant, dans la mesure où regarder l’histoire de quelqu’un d’autre dans l’intimité d’un théâtre revient à être entraîné dans ce que cette autre personne éprouve et à commencer à comprendre cela. Le théâtre est capable de souligner nos points communs, et nous nous rendons compte que nous sommes tous vulnérables. »

L’art n’est pas compartimenté ou tiré d’une source extérieure au soi. L’expression artistique, qu’il s’agisse d’art visuel ou performatif, de musique, de danse, de littérature ou de cuisine, fait partie d’une société démocratique et socialement juste, et a le pouvoir en tant que telle de se transformer en une forme de diplomatie interculturelle. L’art a la capacité d’engager des cultures polarisées d’une manière que les phrases choc ou les politiques gouvernementales sont incapables de reproduire. Le partage de l’art et de la culture a le pouvoir d’éduquer, d’inspirer des rencontres riches de sens, de cultiver des points communs et d’envisager des possibilités qui n’existent pas encore.

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.