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Maroc : le scandale « sexe contre bonnes notes » lève le voile sur une pratique répandue dans les universités

Des professeurs marocains sont jugés pour avoir profité de leur statut afin d’obtenir des relations sexuelles de leurs étudiantes en échange de bonnes notes. Un scandale retentissant qui en rappelle d’autres
Même la prestigieuse université al-Akhawayn (près de Meknès) a été au centre d’une polémique portant sur ces « failles dans la réponse de l’université aux rapports d’agression sexuelle et de harcèlement » (AFP)
Même la prestigieuse université al-Akhawayn (près de Meknès) a été au centre d’une polémique portant sur ces « failles dans la réponse de l’université aux rapports d’agression sexuelle et de harcèlement » (AFP)

Depuis le 7 décembre, le tribunal de première instance de Settat, une ville à moins de 60 kilomètres de Casablanca, capitale économique du Maroc, est le théâtre d’un procès retentissant : celui de cinq professeurs de l’université Hassan I, accusés d’avoir obtenu ou cherché à obtenir des rapports sexuels par chantage sur leurs étudiantes.

Violence sur une femme par une personne ayant autorité sur elle, attentat à la pudeur avec violence, discrimination basée sur le genre, abus de pouvoir, falsification de documents, harcèlement sexuel, incitation à « la débauche », tels sont les chefs d’accusations selon une source judiciaire contactée par Middle East Eye et d’après laquelle trois accusés sont en détention préventive.

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Après deux audiences, dont la dernière a eu lieu le 14 décembre, le juge a renvoyé le procès au 28. Certains accusés encourent jusqu’à dix ans de réclusion criminelle pour le chef d’accusation d’attentat à la pudeur avec violence, selon l’article 485 du code pénal marocain.

L’affaire remonte au mois de septembre, lorsque des conversations à caractère sexuel sur WhatsApp entre le président de la filière de droit public et des sciences politiques de l’université et une de ses étudiantes commencent à circuler au sein de la faculté des sciences juridiques et politiques de Settat.

Explicites, les échanges, que MEE a consultés, s’étalent sur plusieurs mois. Dans un message daté du 23 mars, le professeur de sciences politiques assure à l’étudiante être intervenu en sa faveur auprès d’un collègue pour qu’elle obtienne une bonne note. En contrepartie de quoi, il lui fait promettre un rapport sexuel.

Dans d’autres messages, envoyés à 23 h, le président de la filière de droit public lui fait part de son envie d’obtenir une relation sexuelle avec sa sœur et deux de ses amies, étudiantes elles aussi à la faculté des sciences juridiques et politiques de Settat.

Vidéos en caméra cachée

La boîte de Pandore ouverte, la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ) s’est saisie de l’enquête. Au fil des investigations, quatre autres enseignants ont été poursuivis, dont le président de la filière économie et gestion et un coordinateur de master.

Parmi les pièces à conviction à la disposition des enquêteurs, des vidéos filmées par une des étudiantes en licence, à l’aide d’une caméra cachée, dans un appartement à Casablanca où un des accusés lui aurait imposé des relations sexuelles à de multiples reprises.

« Il ne s’agit plus d’une affaire isolée mais clairement d’un système. La présidence de l’université et le ministère de tutelle auraient dû intervenir bien avant car des rumeurs de chantage sexuel couraient depuis longtemps »

- Un enseignant de l’université Hassan I à MEE

« L’enseignant avait promis en septembre 2020 de l’aider à obtenir sa licence en contrepartie de relations sexuelles, ce qu’elle a fini par accepter. Mais après en avoir parlé à un de ses amis qui milite dans un syndicat étudiant, elle a décidé de le filmer pour en garder la preuve », confie à MEE une source proche de l’enquête.

Selon la même source, l’enquête a révélé qu’un professeur avait falsifié une vingtaine de copies d’examen, attribuant des notes supérieures à celles réellement obtenues par les étudiantes.

« Il ne s’agit plus d’une affaire isolée mais clairement d’un système. La présidence de l’université et le ministère de tutelle auraient dû intervenir bien avant car des rumeurs de chantage sexuel couraient depuis longtemps », estime un enseignant de l’université Hassan I.

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« Ce scandale est en train de ternir la réputation de l’université. Les conséquences peuvent être graves quand on sait qu’une partie importante des candidats aux examens du barreau est issue de la faculté des sciences juridiques de Settat, qui fournit également 21 % des candidats au concours de la Conservation foncière », déplore un autre professeur.

L’affaire a eu un tel retentissement que le doyen de la faculté a été contraint de déposer sa démission. Le ministre de l’Enseignement supérieur, Abdellatif Miraoui, a quant à lui confié une enquête à une commission d’inspection de son département en septembre.

« Le scandale du sexe contre bonnes notes n’est pas le premier du genre, et il ne sera pas le dernier si des décisions drastiques ne sont pas prises », a écrit la députée socialiste Hanane Rihhab sur sa page Facebook, proposant le durcissement des peines pour ce genre de crimes, assimilables selon elle à la « traite d’êtres humains ».

Avant l’université Hassan I, d’autres établissements avaient été secoués par des scandales similaires.

En 2017, une ex-étudiante de l’université Abdelmalek Essaâdi, dans le nord du pays, avait dénoncé les pratiques d’un professeur qui exigeait des faveurs sexuelles en échange de bonnes notes aux examens.

« Après avoir décroché la maudite licence de cette maudite faculté et quatre ans d’études, j’ai décidé de démasquer ce professeur universitaire à Tétouan qui abuse sexuellement des étudiantes, dans son bureau à la faculté, son appartement à Martil [une ville balnéaire située près de Tétouan] ou encore sa maison à Tanger », affirmait-elle après sa plainte.

« Simplement muté »

Là encore, il ne s’agissait pas d’un cas isolé, selon une étudiante qui avait témoigné anonymement dans TelQuel en juillet :

« Un professeur de géologie insistait pour qu’on passe le voir si on avait des questions, donc j’y suis allée. Il me regardait bizarrement, il a fait sortir son collègue pour qu’on soit seuls et a fermé la porte. J’ai fui sans réfléchir, puis des camarades m’ont confirmé que c’était un prédateur, qu’il avait été chassé de l’université Abdelmalek Essaâdi de Tétouan pour des faits similaires, et simplement muté à Errachidia [centre ouest]. »

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En 2020, une étudiante de la faculté de Mohammedia, défendue par l’ancien bâtonnier de Casablanca Mohamed Hissi, avait porté plainte contre son professeur pour harcèlement sexuel mais c’est… elle que le tribunal a condamnée à une amende de 20 000 dirhams (un peu plus de 1 900 euros).

La prestigieuse université al-Akhawayn (près de Meknès), qui forme une partie de l’élite marocaine, n’est pas en reste. En juin, l’établissement a été au centre d’une polémique après la suspension par le département d’État américain d’une subvention d’1,2 million de dollars.

La raison : « Un récent examen de l’université al-Akhawayn à Ifrane a révélé des failles dans la réponse de l’université aux rapports d’agression sexuelle et de harcèlement », indiquait un courriel du département d’État américain publié sur Facebook par un ancien professeur d’al-Akhawayn.

Pour le professeur de l’université Hassan I joint par MEE, « il y a eu, dans les facultés de Rabat, Casablanca, Fès, Meknès, Mohammedia, Tanger, ce qu’on appelle ‘’le sexe contre les bonnes notes’’ mais beaucoup se sont tus et se taisent par peur ou par complicité. » Et de conclure : « Il faut que le ministère réagisse très vite pour préserver la réputation et la crédibilité des universités marocaines. »