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L’Union européenne a fourni au Maroc de puissants systèmes de surveillance numérique

Officiellement employés pour la lutte contre l’immigration clandestine, ces moyens d’espionnage peuvent être utilisés contre les opposants et les journalistes, révèle une enquête journalistique
La police marocaine a bénéficié de plusieurs formations pour maîtriser des logiciels espion (AFP/Fadel Senna)
La police marocaine a bénéficié de plusieurs formations pour maîtriser des logiciels espion (AFP/Fadel Senna)
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L’Union européenne (UE) a livré au Maroc de « puissants systèmes de surveillance numérique » pour, officiellement, lutter contre l’immigration clandestine et le trafic d’êtres humains, mais des doutes persistent quant à la finalité de cet important transfert de technologie.

Selon une enquête du site d’investigation Disclose, en partenariat avec l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, le Maroc a obtenu de l’UE des logiciels conçus par deux sociétés spécialisées dans le piratage des téléphones et l’aspiration de données, MSAB et Oxygen Forensics.

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D’origine suédoise, MSAB a donc « fourni à la police marocaine un logiciel baptisé XRY capable de déverrouiller tous types de smartphones pour en extraire les données d’appels, de contacts, de localisation, mais aussi les messages envoyés et reçus par SMS, WhatsApp et Signal », révèlent les deux médias.

Pour sa part, Oxygen Forensics, une société américaine, a livré « un système d’extraction et d’analyse de données baptisé ‘’Detective’’ ». Ce dernier permet de « contourner les verrouillages d’écran des appareils mobiles afin d’aspirer les informations stockées dans le cloud [Google, Microsoft ou Apple] ou les applications sécurisées de n’importe quel téléphone ou ordinateur ».

« La différence notable avec le logiciel [israélien] Pegasus [est que] les deux logiciels nécessitent d’accéder physiquement au mobile à hacker, et ne permettent pas de surveillance à distance. »

Mais surtout, ces logiciels ne laissent aucune trace sur les terminaux ciblés.

Des doutes sur l’utilisation des logiciels espions

Le système Pegasus a été massivement employé par le Maroc dans le but d’espionner des journalistes, des militants des droits humains et des responsables politiques étrangers de premier plan, comme l’a révélé le consortium de journalistes Forbidden Stories en 2021.

L’accord entre Bruxelles et Riyad est accompagné d’un programme de formation de la police marocaine par les collaborateurs d’Intertech Lebanon, qui a réalisé la transaction, et les salariés de MSAB et Oxygen Forensics. L’UE a également envoyé ses propres experts issus du Collège européen de police, le CEPOL, pour une formation de quatre jours à Rabat entre le 10 et le 14 juin 2019.

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« Reste à savoir, s’interroge Disclose, si ces outils de surveillance sont réellement, et exclusivement, utilisés à des fins de lutte contre l’immigration illégale. Or, d’après notre enquête, aucun contrôle n’a jamais été effectué. Que ce soit de la part des fabricants ou des fonctionnaires européens. Dit autrement, le Maroc pourrait décider d’utiliser ses nouvelles acquisitions à des fins de répression interne sans que l’Union européenne n’en sache rien. »

 « Au Parlement européen, ces exportations sont loin de faire l’unanimité », note le site d’investigation, qui cite l’eurodéputée tchèque Markéta Gregorová (groupe des Verts) : « Sous prétexte de sécuriser nos frontières, nous ne pouvons pas nous contenter des promesses d’un régime autoritaire. C’est une négligence délibérée et moralement inacceptable de la part de l’Europe. » 

La société MSAB a été accusée « d’avoir équipé la police birmane en 2019, à un moment où des exactions contre des civils étaient connues et documentées ».

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