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« Une trahison pour les footballeurs arrêtés et tués » : un projet de la FIFA en Syrie indigne

L’instance dirigeante du football mondial veut étudier la possibilité d’organiser des matches amicaux internationaux dans le pays déchiré par la guerre, malgré la disparition d’athlètes et la destruction de stades par les forces d’Assad
Piste criblée d’éclats d’obus dans un stade de Raqqa, ancienne capitale syrienne du groupe État islamique, le 16 avril 2018 (AFP)
Piste criblée d’éclats d’obus dans un stade de Raqqa, ancienne capitale syrienne du groupe État islamique, le 16 avril 2018 (AFP)
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PARIS, France

Lorsque les manifestations contre le président syrien Bachar al-Assad ont commencé en 2011, Samer al-Kurdi, footballeur évoluant au Al-Karamah SC à Homs, dans le centre du pays, ne savait pas encore qu’il allait tout perdre.

Il a quitté son club, dont le nom se traduit par « dignité », pour rejoindre les manifestations et réclamer, justement, la dignité. 

Abdel Basset Sarout, le gardien de but du club, a lui aussi renoncé aux foules des supporters dans les tribunes pour rejoindre celle des manifestants dans les rues de Homs.

« La Fédération syrienne de football n’est qu’un visage politique d’Assad »

– Samer al-Kurdi, footballeur syrien

Des dizaines de footballeurs ont interrompu leur carrière pour protester contre la violente répression des manifestants par les forces d’Assad, qui s’est transformée en une véritable guerre civile, dévastant la vie des habitants de Homs et de toute la Syrie.

Les attaques menées par les autorités syriennes et leurs alliés ont déplacé des millions de personnes dans le Nord du pays, dont Samer al-Kurdi et Abdel Basset Sarout, qui a été tué en 2018.

Samer al-Kurdi garde encore le souvenir de la destruction des stades de football qu’il aimait tant, causée par les forces pro-Assad qui ont ciblé les zones contrôlées par l’opposition avec des chars et des lance-missiles. 

Depuis une décennie, la Syrie n’est pas autorisée à accueillir des matchs internationaux dans ces stades en raison de la guerre qui se poursuit.

Cela pourrait toutefois changer : la FIFA, l’instance dirigeante du football mondial, a récemment annoncé l’organisation d’une nouvelle « évaluation de la sécurité », suscitant l’indignation des activistes et des anciens sportifs. 

La FIFA envoie une délégation en dépit des sanctions

Le 11 septembre, la FIFA a déclaré dans un communiqué qu’elle prévoyait d’envoyer une délégation conjointe avec la Confédération asiatique de football (AFC) à Damas, la capitale syrienne, pour étudier la possibilité d’organiser des matchs amicaux internationaux dans le pays. 

Le président de la FIFA Gianni Infantino venait alors de rencontrer le président de la Fédération syrienne de football (SFA) Salah Edeen Ramadan à Doha. À cette occasion, les deux dirigeants ont discuté du développement des infrastructures de football dans le pays déchiré par la guerre.

Ce projet intervient alors que le gouvernement syrien et ses responsables font toujours l’objet de sanctions occidentales à grande échelle pour leur implication dans des violations des droits de l’homme à l’encontre de civils, y compris des sportifs. 

Le président de la FIFA Gianni Infantino et le président de la Fédération syrienne de football Salah Edeen Ramadan, lors d’une rencontre à Doha en septembre (FIFA)
Le président de la FIFA Gianni Infantino et le président de la Fédération syrienne de football Salah Edeen Ramadan, lors d’une rencontre à Doha en septembre (FIFA)

« De mars 2011 à septembre 2022, 199 athlètes civils, dont 2 enfants, ont été tués par les forces pro-Assad », indique à Middle East Eye le Réseau syrien des droits de l’homme, établi en France.

« Au moins 497 athlètes [ont été] arrêtés au cours de la même période, dont 11 enfants et 5 femmes », ajoute le groupe, qui précise que 207 athlètes sont toujours détenus et victimes de disparition forcée. 

« La FIFA veut se réconcilier avec le régime syrien, qui a tué et arrêté des footballeurs, les a emprisonnés et a détruit leurs stades »

– Abdul Karim al-Halabi, ancien footballeur

La FIFA n’a pas répondu directement aux questions de MEE quant à savoir si son projet constituait une violation des sanctions occidentales et si l’instance avait l’intention d’enquêter sur le sort des joueurs disparus. « Toute mise à jour sera communiquée en temps voulu », a déclaré l’organisation. 

Interrogé par MEE, Peter Stano, porte-parole principal de la Commission européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, souligne que « les sanctions de l’UE qui sont toujours en place visent le régime d’Assad et ses partisans dans le but de les empêcher de recevoir des fonds et une reconnaissance politique. Les sanctions de l’UE sont contraignantes pour les citoyens de l’UE et ses entreprises. » 

Le porte-parole précise que l’organisation d’événements sportifs n’est pas interdite, tant que les recettes financières ne vont pas au gouvernement d’Assad ou à des individus faisant l’objet de sanctions de l’UE. 

Le département du Trésor des États-Unis, qui impose également des sanctions à Damas, n’a pas répondu à la demande de commentaires formulée par MEE.

« Incroyablement problématique »

Selon un journaliste sportif à Damas interrogé par MEE, cette proposition aura des effets tangibles et servira à la fois la Syrie et l’image de la FIFA, au chevet d’un pays ravagé par la guerre.

« Les clubs syriens ont besoin d’un soutien financier […] pour améliorer leurs stades, pour pouvoir subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs joueurs », explique-t-il.

À travers sa délégation, la FIFA affirme vouloir envoyer « un message d’espoir au peuple syrien ». Cependant, pour Fadel Abdul-Ghany, président et fondateur du Réseau syrien des droits de l’homme, il serait préférable que l’instance rencontre les familles des footballeurs détenus. 

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« La FIFA pourrait faire pression sur les autorités syriennes pour qu’elles libèrent les footballeurs détenus et empêcher l’arrestation d’athlètes en raison de leur orientation politique », affirme-t-il à MEE. « Les services de sécurité syriens contrôlent les footballeurs et autorisent uniquement les pro-Assad à intégrer les équipes. » 

La délégation conjointe sera la première envoyée en Syrie depuis 2012. L’équipe nationale participe toujours à des matchs internationaux mais ne peut pas accueillir de rencontres à domicile. 

Les détracteurs d’Assad considèrent cette fin éventuelle de l’interdiction comme une tentative de réhabilitation de la part de son gouvernement après des années d’isolement et de sanctions.

« Cette décision de la FIFA est incroyablement problématique, puisque fondamentalement, elle clame haut et fort qu’elle juge la Syrie suffisamment sûre, une idée que chaque attaque aveugle et chaque nouveau cas d’arrestation et de disparition forcée ne cessent de démentir », affirme à MEE Hiba Zayadin, chercheuse spécialiste de la Syrie pour l’ONG Human Rights Watch.  

« Le projet de la FIFA visant à soutenir la SFA dans la reconstruction des infrastructures de football ignore également les recherches menées sur [l’appropriation] par le gouvernement syrien de l’aide humanitaire et des fonds de reconstruction pour financer ses violations des droits de l’homme. » 

Une « violation des valeurs humaines » 

Pour Abdul Karim al-Halabi, activiste déplacé et ancien joueur d’Al Ittihad Alep, la question ne porte pas sur une violation des sanctions internationales, mais sur une « violation des valeurs humaines ».

« La FIFA sait que les forces pro-Assad ont utilisé le stade al-Hamdaniah et le stade international d’Alep pour des bombardements contre des enfants dans les quartiers d’Alep-Est, et pourtant, elle veut désormais reconstruire ces stades », affirme-t-il à MEE.

Les forces gouvernementales syriennes se sont également servies du stade des Abbassides de Damas pour bombarder des quartiers dans la Ghouta orientale, selon des activistes locaux.  

Vue de citadelle historique d’Alep et d’un stade municipal, alors que de la fumée s’élève en arrière-plan au cours de combats entre les forces gouvernementales syriennes et les combattants rebelles, le 3 décembre 2016 (AFP)
Vue de citadelle historique d’Alep et d’un stade municipal, alors que de la fumée s’élève en arrière-plan au cours de combats entre les forces gouvernementales syriennes et les combattants rebelles, le 3 décembre 2016 (AFP)

« Le stade Bassel al-Assad dans le quartier de Baba Amr à Homs était une caserne de chars et le stade municipal adjacent à la Direction de la sécurité militaire à Homs a été transformé en centre de détention », explique Samer al-Kurdi.

Des stades du littoral syrien ont été reconvertis en centres de détention gouvernementaux puis en élevages de moutons, d’après des médias locaux.

« La FIFA veut se réconcilier avec le régime syrien, qui a tué et arrêté des footballeurs, les a emprisonnés et a détruit leurs stades », déplore Abdul Karim al-Halabi.

« Damas emploie tous les moyens pour mettre fin à son isolement politique, y compris le football, malgré ses échecs dans sa gestion des affaires, notamment en ce qui concerne les footballeurs », poursuit Samer al-Kurdi.

L’ancien footballeur fait référence à l’exclusion de l’ex-footballeur Firas al-Khatib par les autorités sportives pour des allégations d’atteinte à leurs valeurs. Firas al-Khatib a rencontré Assad en 2017 lorsqu’il a réintégré l’équipe nationale syrienne après avoir quitté l’Al-Karamah SC en 2012 et passé plusieurs années en exil. 

« La Fédération syrienne de football n’est qu’un visage politique d’Assad, et le projet de la FIFA constitue une trahison pour les footballeurs qui ont été arrêtés et tués, ainsi que pour les autres joueurs qui se sont levés contre l’injustice », conclut Samer al-Kurdi.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

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