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Tunisie : la police fait irruption dans un spectacle satirique qui critique le président Saied

Les Tunisiens s’inquiètent pour la liberté d’expression après l’interruption par les forces de sécurité d’un spectacle mentionnant la crise politique qui touche le pays
Lotfi Abdelli a fait part de sa décision de quitter définitivement le pays (AFP/Fethi Belaïd)
Lotfi Abdelli a fait part de sa décision de quitter définitivement le pays (AFP/Fethi Belaïd)

Dimanche au Festival international de Sfax, en Tunisie, la police est intervenue pour mettre un terme à un spectacle satirique qui critiquait le président Kais Saied et les forces de sécurité, suscitant un débat sur les réseaux sociaux concernant les limites à la liberté d’expression dans le pays.

Le one man show du comédien Lofti Abdelli, auquel assistait environ 10 000 spectateurs, a été interrompu à plusieurs reprises par les autorités, au motif d’« expressions illégales » insultant le président et l’establishment sécuritaire.

La police est montée sur scène pour tenter d’interrompre le one man show d’Abdelli, avant de battre en retraite face à la colère du public.

Traduction : « Indépendamment de votre opinion concernant Lofti Abdelli, rien ne justifie l’intervention des forces de sécurité pour évaluer le spectacle… Il est strictement interdit de stopper un spectacle et de tenter de contraindre le public à quitter le théâtre et le mettre en danger… »

Les vidéos partagées sur la page Facebook d’Abdelli montrent le comédien s’adressant à Saied après son accrochage avec la police, lui demandant de « se rendre compte de l’état du pays », tout en soulignant l’importance de la liberté d’expression en Tunisie et que « la sécurité n’a pas le droit d’interférer avec le contenu des œuvres ». 

Traduction : « Jamais auparavant la police n’est intervenue dans un spectacle et n’a réagi comme elle l’a fait ce soir… Dieu merci, aucune catastrophe n’est à déplorer. » 

Bassam al-Tarifi, vice-président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme, voit dans les événements de dimanche un dangereux indicateur de la perte de libertés dans le pays, et explique : « Lorsqu’un groupe de policiers armés décide de ce qui peut être présenté et ce qui est inacceptable et doit être interdit, sache mon ami, que tu es toujours dans un État policier ». 

Quoi qu’il en soit, de nombreux internautes notent l’ironie des commentaires d’Abdelli, étant donné que le comédien avait exprimé son soutien à la nouvelle Constitution et à la nouvelle République sur ses réseaux sociaux.

Traduction : « Rappel à tous : Lofti Abdelli a témoigné son soutien à la nouvelle Constitution et Kais Saied, bien que les forces de sécurité aient attaqué le syndicat des journalistes et les manifestants. » 

Traduction : « À l’apogée de ce coup d’État, Lofti se moquait de ceux qui se sont élevés contre Saied, allant même jusqu’à tourner en ridicule le docteur Marzouki. Mais après avoir voté “oui” à cette nouvelle Constitution, y trouvera-t-il ses droits ? » 

Le Syndicat national des forces de sécurité intérieure a réagi par un communiqué, affirmant que le spectacle « méprisait, prenait pour cible et diffamait l’establishment sécuritaire… ce qui touche à la dignité de chaque Tunisien » et précisant qu’il respecte les artistes « quand leur contenu n’offense personne ». 

La société qui produit le spectacle d’Abdelli, À 50 ans, je le dis comme je le pense a annulé le reste des spectacles prévus jusqu’à nouvel ordre par « crainte pour la vie de l’artiste et dans l’intérêt de l’intégrité physique du public ».

Il a plus tard été annoncé que le producteur du spectacle, Mohamed Bouzina, avait été agressé par les forces de sécurité et Abdelli a fait part de sa décision de quitter définitivement le pays

Retour de la propagande politique

Cet incident fait suite à la circulation de photos montrant d’immenses portraits de Saied suspendu au plus haut des minarets d’une mosquée de Sidi Bouzid (Centre), épicentre de la révolution de 2011

Un journaliste écrit que cette scène « rappelle » l’ère de la « propagande politique officielle avant la révolution de 2011 ». Les autorités locales ont retiré le portrait de Saied vendredi, avec « l’autorisation du président » selon le gouvernorat de Sidi Bouzid citant son « rejet catégorique de la personnalisation du pouvoir ».

Le festival de Sidi Ali Ben Aoun a pris ses distances de cette image en réponse aux allégations concernant son implication et a indiqué dans un communiqué que « cette mosquée ne s’inscrit pas dans les activités du festival, ses spectacles ou ses responsabilités administratives ». 

Traduction : « Est-ce vraiment la même Tunisie que nous qualifiions de “démocratique” ? Comment se fait-il que les gens ne soient pas opposés à Kais Saied ? » 

Mais peu après, la presse locale a rapporté que le commissaire de la région de Sidi Ali Ben Aoun, Haider al-Timoumi, avait été renvoyé en lien avec la suspension de ce portrait. 

Des activistes ont manifesté contre l’affichage du portrait de Saied, citant le « retour aux stratégies de propagande politique des précédents régimes » et le développement d’un « culte de la personnalité » présentant Saied comme quelqu’un ayant un but spécifique pour l’islam ». 

D’autres affirment que ce portrait s’oppose à l’idée de neutralité des institutions et des lieux publics vis-à-vis de la propagande politique des autorités, et souligne le problème de la neutralité des mosquées vis-à-vis de la propagande partisane et politique. 

Traduction : « Les Tunisiens n’avaient-ils pas convenus de la neutralité des mosquées vis-à-vis de la propagande politique ? Même lors des règnes de Bourguiba et Ben Ali, il n’y a pas eu cette transgression misérable du caractère sacré des maisons de Dieu. Est-ce une étape malveillante pour implanter de nouvelles normes qui n’ont aucune histoire politique ou religieuse en Tunisie ? »

Depuis sa prise de pouvoir du 25 juillet 2021, Saied dirige par décret. D’après ses détracteurs, ses actes sapent les acquis démocratiques de la Tunisie après la révolution du de 2011 qui a chassé du pouvoir le dirigeant de longue date Zine el-Abidine Ben Ali.

Au cours de l’année écoulée, le président a imposé de nombreuses mesures controversées, notamment la dissolution du Parlement, la fermeture de l’Instance nationale indépendante de lutte contre la corruption, et la mise sur la touche de l’Instance supérieure indépendante pour les élections.

En juillet, la Tunisie a approuvé une nouvelle Constitution malgré la faible participation et les accusations de fraude. Cette nouvelle Constitution met un terme au régime hybride parlementaire-présidentiel convenu après la révolution et met en place un régime présidentiel. 

Le président a le pouvoir de désigner le Premier ministre et les autres ministres de son cabinet et de dissoudre unilatéralement le Parlement.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.