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Faute d’accès aux soins, les Irakiennes des régions conservatrices sont mises en danger

Des médecins sont menacés de mort par des proches des patientes qui refusent de laisser les femmes seules à l’hôpital par peur du « scandale »
Un médecin prend la température d’une Irakienne, cherchant des symptômes du coronavirus (AFP)
Par
BAGDAD, Irak

L’équipe médicale était venue dans cette maison modeste de la banlieue de Bassorah pour prendre en charge une femme infectée par le coronavirus. À la place, ils ont été tenus à distance par ses proches masculins. La scène a été filmée.

« Elle va bien. Son état s’améliore. Si vous voulez, je vous autorise à lui parler au téléphone », a défendu Muthana al-Sudani, le beau-frère de la femme en se tenant dans l’embrasure de la porte. 

Lorsque l’équipe médicale a refusé de partir sans avoir vu cette femme, son mari, Ali al-Sudani, s’est mis à crier. 

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« Retournez à l’ambulance et partez maintenant, sinon je jure que je ramène mon arme et que je vous descends », a-t-il menacé. « Partez maintenant où je vais tirer sur l’ambulance et même sur la voiture de police garée là. »

Si ces images ont été largement vues dans tout le pays après leur diffusion la semaine dernière. Pourtant, il ne s’agit pas des premières menaces de mort adressées aux médecins ces dernières semaines.

Un médecin d’Al-Shattra, une ville située à environ 300 kilomètres au sud de Bagdad, a été menacé de mort par la famille d’une patiente après l’avoir diagnostiquée, dimanche, positive au coronavirus, indiquent des sources médicales locales à Middle East Eye.

Un autre médecin a reçu des menaces similaires lundi après avoir diagnostiqué une patiente dans le gouvernorat de Diyala, à 60 kilomètres à l’est de la capitale, selon des sources locales de MEE.

« Un déshonneur »

Certains Irakiens empêchent les femmes de leur famille d’avoir accès à tout traitement car ils refusent qu’elles soient en contact avec des hommes ou qu’elles restent seules à l’hôpital, expliquent des professionnels de santé à MEE.

Dans les régions les plus traditionalistes du pays, en particulier celles qui sont contrôlées par les tribus et les régions conservatrices, les femmes sont considérées comme des symboles de l’honneur de la famille, laquelle pourrait être stigmatisée par le virus.

« Franchement, tous les Irakiens non pas le même niveau de sensibilisation ou de culture en matière de santé », confie à MEE le Dr Radhwan Kamel al-Kindi, directeur général de la direction de la santé de Nadjaf et membre de la cellule de crise du gouvernement irakien dédiée au coronavirus.

« Certaines familles sont vraiment réticentes à révéler que leurs membres sont malades »

- Radhwan Kamel al-Kindi, directeur général de la direction de la santé de Nadjaf

« Malheureusement, certaines personnes considèrent l’infection comme un déshonneur ou un scandale. »

Après la diffusion de la vidéo et les critiques généralisées à l’encontre des autorités irakiennes dans les médias, des agents des renseignements ont été envoyés arrêter Ali al-Sudani, ce qui a également été filmé samedi, quelques heures seulement après la première vidéo. 

Tout de suite après, sa femme – dont l’identité n’a pas été dévoilée pour protéger sa vie privée – a été emmenée à l’hôpital par une équipe médicale et une ambulance qui attendaient. 

Mais toutes les histoires ne se terminent pas ainsi. 

L’Irak est le deuxième pays de l’est de la Méditerranée, après l’Iran, avec le taux de mortalité au coronavirus le plus élevé, selon un communiqué de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) publié cette semaine.  

Un taux de mortalité quatre fois plus élevé que le taux mondial

Selon les dernières statistiques communiquées par le ministère irakien de la Santé vendredi, 820 personnes étaient infectées par le virus, pour 54 décès.

Le taux de mortalité en Irak est toutefois quatre fois plus élevé que le taux mondial : les gens arrivent à l’hôpital aux derniers stades de l’infection car leurs familles craignent la quarantaine et la honte d’être associées à la maladie, expliquent des membres de la cellule de crise à MEE.

Les professionnels de santé estiment que 5 % des Irakiennes pourrait se voir privées d’accès au traitement en temps opportun à cause des coutumes et des traditions, tandis que des Irakiens – homme et femmes – risquent de ne pas recevoir les soins dont ils ont besoin par crainte d’être déshonorés.

« Certaines familles sont vraiment réticentes à révéler que leurs membres sont malades », affirme Dr Radhwan Kamel al-Kindi.

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« Le problème et qu’environ 5 % des femmes pourraient ne pas être soignées à cause de cela, donc nous nous efforçons actuellement par tous les moyens de trouver des solutions pour satisfaire les familles et veiller à ce que les femmes affectées reçoivent un traitement. »

Selon le droit irakien, les autorités ne peuvent intervenir en imposant le traitement à un adulte sans son consentement, mais en raison de l’épidémie, le Haut conseil judiciaire a autorisé les services de sécurité à intervenir lorsque quelqu’un refuse le traitement ou la quarantaine.  

Une des solutions utilisées par les hôpitaux de Bagdad consiste à placer les membres d’une même famille dans la même pièce « pour les soulager et les relations et assurer aux hommes que leurs femmes ne sont pas seules », rapporte un médecin de l’hôpital Ibn al-Khatib dans la capitale, à MEE.

De nombreux patients actuellement sous traitement à l’hôpital Ibn al-Khatib et contactés par MEE ont confirmé qu’il reste avec les membres de leur famille.

Dans une installation à Nadjaf, le Dr Kindi explique que le personnel de santé a autorisé le père d’une fillette malade à rester avec elle à l’hôpital après avoir échoué à le convaincre de la laisser là toute seule.

« Nous acceptons toute solution avec les familles touchées pour veiller à ce que les femmes impactées soient soignées », ajoute-t-il. « Les femmes affectées doivent être soignées. Cette affaire n’est pas sujette à discussion car elle affecte la sécurité de la société et en partie la sécurité nationale. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.