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« Il est difficile d’oublier les cris des femmes et des enfants » : un rebelle raconte la révolution syrienne

Obada Dabbas a enduré certaines des pires atrocités de ces huit années de guerre en Syrie. Aujourd’hui à Idleb, il revient sur ce qu’il a vécu
Le combattant rebelle Obada Dabbas à al-Dana, ville de la province syrienne d’Idleb (MEE/Harun al-Aswad)
Par
AL-DANA, Syrie

Dans la cour poussiéreuse d’une petite maison aux murs fissurés, Obada Dabbas cuisine des œufs.

Malgré de vieilles blessures, un large sourire se dessine sur son visage.

L’histoire de Dabbas est celle de la révolution syrienne. Il fut tour à tour manifestant, détenu, combattant rebelle et il fait aujourd’hui partie des quatorze millions de Syriens déplacés.

Les premières manifestations contre le gouvernement du président Bachar al-Assad, le 15 mars 2011, remontent à huit ans, mais ces prémices de la révolution, à une époque où les manifestations renversaient les autocrates du monde arabe, sont restées gravées dans sa mémoire.

Daraya, la ville natale de Dabbas, s’est rebellée peu après le début des premières manifestations dans le sud de la Syrie, à Deraa.

« L’objectif des manifestations était de garantir les libertés publiques »

- Obada Dabbas

Surnommée « la ville des raisins », cette banlieue de Damas était réputée pour la douceur de ses fruits et la beauté de ses arbres.

C’est là que l’apôtre Paul aurait eu sa vision, sur la route de Damas. De nombreux habitants de la ville ont aussi vécu leur propre révélation lorsque des manifestations ont commencé à enflammer la Syrie comme une traînée de poudre.

« L’objectif des manifestations était de garantir les libertés publiques, d’autoriser le multipartisme, de réprimer les violations commises par les services de sécurité et de mettre fin au monopole de la famille dirigeante », explique Dabbas à Middle East Eye, à Al-Dana, une petite ville du pays, au nord de la province d’Idleb, dernier refuge de l’opposition.

Manifestation contre le gouvernement syrien dans la province d’Idleb en 2012 (AFP)

Dabbas avait alors 19 ans et travaillait comme menuisier dans la construction de meubles. Chaque vendredi, ses amis et lui participaient à l’organisation de manifestations dans les mosquées, arborant des banderoles dénonçant la corruption et distribuant des tracts faisant la promotion du mouvement révolutionnaire.

Des milliers de personnes se rassemblaient pour scander des slogans contre Assad, dont le palais présidentiel était visible au sommet d’une colline, à quelques kilomètres à peine.

« L’armée syrienne et les forces de sécurité ont passé des heures à attendre pour disperser les manifestations par la force », raconte Dabbas.

« Nous leur avons distribué de l’eau et des roses, mais en vain. Nous avons été confrontés à des tirs à balles réelles et nous étions arrêtés au hasard. »

Remplir les prisons d’Assad

Alors qu’il remettait des roses et des bouteilles d’eau aux soldats déployés pour étouffer une manifestation – un geste pacifique devenu une image emblématique des débuts de la révolution – le cousin de Dabbas, Khairou Dabbas, a été arrêté.

Peu après, le 24 février 2012, Dabbas a également été arrêté.

Alors qu’il se rendait à la mosquée pour prier, il a été intercepté par des soldats. Ils ont pris sa carte d’identité et son téléphone portable, sur lesquels ils ont trouvé une photo d’un des morts de Daraya, enveloppée dans le drapeau révolutionnaire syrien.

« Je ne peux pas oublier les cris des femmes torturées »

- Obada Dabbas

Cette photo a condamné Dabbas à 74 jours de détention au sein de la tristement célèbre Direction générale du renseignement de l’armée de l’air, un temps passé entre cellules surpeuplées et isolement.

« J’ai subi cinq sessions d’interrogatoires et de torture, chacune ayant duré environ quatre à cinq heures. Je ne peux pas oublier les cris des femmes torturées. »

Lors du dernier interrogatoire, ses ravisseurs lui ont bandé les yeux, lui ont pris le pouce et l’ont pressé sur une feuille de papier, le faisant signer implicitement des aveux dont il ignore le contenu. 

« J’ai été libéré dans des conditions déplorables à 3 h du matin, à peine capable de rejoindre mon domicile et de traverser des centaines de postes de contrôle. »

Malgré sa terrible expérience, Dabbas fut l’un des plus chanceux. Son cousin Khairou n’a pas eu sa chance.

Sur le téléphone de Dabbas se trouve une photo de Khairou. Tandis qu’il l’observe, une profonde tristesse l’envahit.

Dabbas regarde une photo de son cousin Khairou, décédé en détention (MEE/Harun al-Aswad)

Le décès en détention de Khairou a récemment été confirmé par le gouvernement syrien.

Avec l’un des frères de Dabbas, il a rejoint la liste des victimes des tristement célèbres prisons d’Assad. Un autre de ses frères, détenu par les forces pro-gouvernementales, n’a pas encore été retrouvé.

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Selon le réseau syrien des droits de l’homme, 128 000 personnes ont été arrêtées ou détenues par le gouvernement syrien depuis 2011. Ce groupe estime que 13 983 personnes au moins sont mortes des suites de tortures dans les geôles d’Assad.

« Depuis la crise de 2011, le gouvernement a systématiquement recours aux détentions arbitraires et aux disparitions forcées d’une terrible ampleur afin de faire taire ses opposants – journalistes, activistes de la société civile, avocats des droits de l’homme », précise à MEE Lynn Maalouf, directrice de recherche pour le Moyen-Orient auprès d’Amnesty International.

« C’est un problème qui touche toutes les communautés du pays et marquera sans aucun doute le tissu social pour les générations à venir. »

Le massacre de Daraya

Les tactiques autoritaires des forces d’Assad n’ont fait qu’irriter davantage les habitants de Daraya. Les habitants ont pris les armes et tenté d’arracher la ville aux soldats qui ont arrêté les manifestants en masse.

À l’été 2012, les rebelles de l’Armée syrienne libre ont pris le contrôle.

Cependant, Daraya étant située à seulement dix kilomètres du siège du pouvoir d’Assad à Damas, le gouvernement syrien n’allait pas abandonner facilement cette banlieue.

Entre le 20 et le 25 août, les forces d’Assad ont pris d’assaut la ville.

« On aurait dit le jour de la résurrection », se souvient Dabbas. « Alors que les forces gouvernementales syriennes envahissaient la zone de tous les côtés, une odeur de sang s’est répandue dans toute la ville de Daraya. »

La ville a été soumise à un bombardement continu de quatre jours et tout contact avec le monde extérieur a été coupé.

« Alors que les forces gouvernementales syriennes envahissaient la zone de tous les côtés, une odeur de sang s’est répandue dans toute la ville de Daraya »

- Obada Dabbas

« Des informations en provenance de différents quartiers racontaient comment les forces gouvernementales syriennes ont procédé à des meurtres brutaux de masse au fur et à mesure qu’ils progressaient et ratissaient les immeubles », se souvient-il.

« Il n’y avait rien d’autre à faire qu’attendre un destin inconnu. L’armée syrienne a conduit des hommes, des femmes, des enfants et des personnes âgées dans des caves, puis a lancé des grenades ou les a incendiées. »

Totalement encerclés par les forces d’Assad et piégés, les habitants de Daraya n’ont pas eu d’autre choix que de se cacher et d’espérer que tout irait pour le mieux.

« Il est difficile d’oublier le son des balles et les cris des femmes et des enfants. Ils ont chassé les jeunes des maisons et les ont torturés à mort. »

Terrifié, Dabbas a essayé de se cacher dans des réservoirs d’eau et des hangars. Mais conscient que sa famille aussi était en danger l’a conduit chez lui, à sa recherche.

« J’ai regardé la rue à travers un trou laissé par une balle dans le mur de la maison. J’ai vu des dizaines de soldats prendre d’assaut le quartier, portant des objets pointus tachés de sang. »

Cette vue est devenue trop difficile à supporter pour Dabbas.

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« En fait, je ne suis pas un héros, j’ai complètement perdu conscience. Quand je me suis réveillé, ma famille m’a dit que les soldats n’étaient pas entrés dans la maison. Ils ont tiré sur la porte de l’immeuble et ont ordonné à tous les jeunes hommes de partir, menaçant de démolir l’immeuble s’ils refusaient. Après l’arrestation de la plupart des jeunes hommes, ils sont partis. »

Inquiets du retour des soldats, Dabbas et sa famille ont déménagé dans une autre maison, uniquement pour voir les forces armées se rassembler à l’extérieur de celle-ci.

« Les soldats étaient sur le point d’entrer dans la maison, mais ils étaient occupés à pourchasser de jeunes hommes qui couraient à travers les champs. J’étais encore plus consterné par l’annonce que de nombreux amis et parents avaient été brutalement tués. »

Près de 500 personnes ont été tuées dans cette offensive, l’une des plus sanglantes de la guerre.

Imposition du siège

Après le massacre, Dabbas n’a pas vu d’autre choix que de prendre les armes et de rejoindre la Brigade des martyrs de l’islam de l’Armée syrienne libre (ASL).

En novembre, les rebelles avaient repris Daraya et le gouvernement avait assiégé la banlieue. Ce que Dabbas et ses camarades ne savaient pas, c’est que le siège de Daraya allait durer quatre longues années.

Au cours de la guerre, les sièges ont constitué une arme brutale utilisée par les forces gouvernementales syriennes, l’opposition et le groupe militant de l’État islamique.

Selon Siege Watch, un organisme de surveillance, 2,5 millions de Syriens ont subi des sièges entre 2012 et 2018, année où les derniers ont été brisés.

Dans la campagne de Damas, les forces d’Assad ont maintenu un confinement total dans plusieurs zones urbaines telles que Daraya, les privant ainsi de nourriture, de médicaments et d’autres produits de première nécessité.

« La stratégie d’assiègement s’est développée et répandue en raison de son efficacité pour les assiégeants », note Siege Watch dans son rapport final publié ce mois-ci. « Aujourd’hui, le gouvernement syrien et ses alliés ont repris le contrôle de toutes les zones qu’ils ont autrefois assiégées. »

Dabbas et les habitants de la ville morts en martyrs de l’islam se sont toutefois défendus et ont tenté de maintenir les voies de communication ouvertes entre Daraya et la ville voisine sous le contrôle des rebelles, Mohamadieh.

Ce faisant, Dabbas a été grièvement blessé.

« J’ai trouvé une main tendue et j’ai essayé de réveiller le propriétaire, mais elle n’était plus reliée au corps »

- Obada Dabbas

« Nous avons été visés par un obus de char et j’ai été touché. Je sentais que j’avais été tué, je me demandais si j’allais revoir mon frère et si la victime ne sentait pas ses blessures après la mort. »

Des bruits de coups de feu ont sorti Dabbas de son hébètement.

« J’ai essayé de ramper et de chercher dans le noir les survivants qui m’entouraient. J’ai trouvé une main tendue et j’ai essayé de réveiller le propriétaire, mais elle n’était plus reliée au corps. »

Dabbas, blessé aux yeux et aux pieds par des éclats d’obus, a été sauvé de la mêlée et emmené à l’hôpital.

« Les médecins m’ont dit que je perdrais la vue. Je ne sais pas comment j’ai guéri. C’est un miracle. »

Daraya en Syrie en état de siège (AFP)

Selon Dabbas, les batailles menées dans la campagne de Damas ont été plus féroces qu’aucune autre dans tout le pays.

Mal équipés et sans la moindre formation professionnelle, les rebelles de Daraya se sont battus, entre autres, contre les combattants aguerris du groupe libanais du Hezbollah.

« Nous nous sommes affrontés très violemment », se souvient Dabbas.

« La distance entre les forces du gouvernement syrien et l’opposition n’était pas de plus d’un kilomètre et nous avons combattu rue après rue. »

Finalement, les rebelles ont cédé.

En août 2016, l’Armée syrienne libre a négocié un accord de retrait avec Damas, cédant Daraya à Assad en échange d’un passage sécurisé vers le nord de la Syrie sous contrôle de l’opposition.

Les autobus verts, qui allaient devenir célèbres avec la chute de toujours plus de quartiers tenus par les rebelles, se sont arrêtés pour emmener les rebelles et le reste des habitants de Daraya.

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« Je ne peux pas décrire le sentiment d’avoir dû quitter Daraya, la ville où je suis né et où j’ai grandi. Ce pour quoi je m’étais battu et où j’avais perdu tant de mes amis. C’est la ville qui nous a portés en ces temps difficiles », commente Dabbas.

« Quitter Daraya, c’était comme séparer le corps de l’esprit. Toutes ces maisons détruites, témoins de la criminalité du gouvernement syrien et de la ténacité de Daraya. J’aimerais pouvoir mourir à Daraya et être enterré dans sa terre pour toujours. »

Les habitants de Daraya sont arrivés dans la province d’Idleb salués en héros. Ils se sont rendus, mais seulement après avoir tenu pendant plus de quatre ans, affamés, épuisés et seuls.

« Nous n’avons pas abandonné, nous n’avons pas rendu nos armes et notre équipement, et nous n’avions aucune arme lourde dans le fond. »

Nouvelle vie à Idleb

En descendant de leur bus vert, les habitants de Daraya ont découvert un tout nouveau monde dans leur propre pays.

« Quand nous avons atteint le nord, cela ressemblait à une forteresse qui ne pouvait pas s’effondrer, car il y avait de vastes zones, des fronts vastes et larges », témoigne Dabbas.

« Il y avait des milliers de combattants dans le nord et beaucoup d’armes lourdes et moyennes dont rêverait tout combattant. Nous n’avions pas vu d’équipement de ce genre, sauf du côté du gouvernement syrien. »

Environ quatre millions de Syriens résident désormais dans la province d’Idleb, la plupart d’entre eux étant des déplacés en provenance de tout le pays.

Daraya a été le premier centre rebelle d’importance à négocier le passage à Idleb. Mais au début de l’année 2017, Alep-Est est tombé. Après cela, ce fut la Ghouta orientale près de Damas, puis Deraa, le berceau de la révolution.

Daraya en Syrie en état de siège (AFP)

Idleb est aujourd’hui un méli-mélo de civils de toutes les régions. Les dialectes et la cuisine de toute la Syrie s’y mélangent.

Mais elle abrite également des combattants rebelles aux degrés divers de militantisme, notamment Hayat Tahrir al-Cham (HTS), ancienne section syrienne d’al-Qaïda.

« La composition des factions de l’opposition est très chaotique, même si elles sont toutes issues de la même terre. Je ne sais pas pourquoi elles sont dispersées avec des affiliations différentes », admet Dabbas.

Au cours des derniers mois, HTS a cherché, par la violence et des négociations, à placer toutes les factions rebelles sous son commandement et à contrôler toute la province.

Cela a mis en péril un accord précaire signé par la Turquie, pays qui soutient les rebelles, et la Russie, allié à Assad, qui a mis en place une zone de désescalade autour d’Idleb. Les attentats à la bombe sont redevenus courantsdans le sud d’Idleb.

Quant à Dabbas, il a décidé de suivre un cours de médecine et travaille maintenant dans un centre d’al-Dana où il soigne des combattants blessés.

« Ayant été blessé deux fois dans le passé, j’ai préféré suivre un cours d’ambulancier de terrain », explique-t-il. « Le combattant doit s’y connaître en tout pour s’aider lui-même ou aider ses amis sur le champ de bataille. »

Dabbas s’occupe d’un combattant rebelle blessé à al-Dana, dans le nord de la Syrie (MEE/Harun al-Aswad)

Beaucoup à Idleb prévoient une bataille, en particulier avec la montée de la violence dans le sud. Dabbas dit qu’il sera prêt le cas échéant.

« Avec de la volonté, nous pouvons résister au régime pendant des années, comme nous avons résisté à Daraya avec seulement des Kalachnikov », affirme-t-il. « Tout ce dont le nord a besoin, c’est la volonté de se battre et rien de plus, nous pourrons alors résister. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.