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Cinq scientifiques en dix ans : les physiciens nucléaires iraniens, principales cibles des assassins

Le récent assassinat de Mohsen Fakhrizadeh, un des plus éminents physiciens d’Iran, met en lumière la liste sanglante de scientifiques iraniens ayant été éliminés
Lieu de l’assassinat de Mohsen Fakhrizadeh, près de Téhéran, le 27 novembre (AFP)

Être un scientifique nucléaire en Iran, c’est courir un danger. Ces dix dernières années – jusqu’à cette semaine –, au moins quatre personnes ont été tuées dans des attentats à la voiture piégée et des fusillades, et plusieurs autres ont été ciblées mais ont survécu. 

Vendredi, l’architecte présumé du programme nucléaire militaire iranien a rejoint la liste des victimes. Des hommes armés ont abattu Mohsen Fakhrizadeh dans sa voiture dans une embuscade dans la ville d’Absard, près de la capitale.

Cet officier du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), est connu comme l’un des plus célèbres physiciens du pays en raison de ses travaux sur le programme nucléaire, le Projet 111. 

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Lorsque son collègue Majid Shahriari a été assassiné en 2010, l’ONU a décrit Mohsen Fakhrizadeh comme un chef de file dans les efforts de Téhéran pour acquérir une ogive nucléaire. 

Les détails de l’attaque de vendredi restent flous, mais Hossein Salami, chef des Gardiens de la révolution, accuse ceux qui ont pris pour cible Fakhrizadeh de travailler pour empêcher l’Iran « d’accéder à la science moderne ». 

L’assassinat de scientifiques par les puissances mondiales est depuis longtemps une forme de guerre : de la Seconde Guerre mondiale à la guerre froide, les physiciens et les ingénieurs sont connus pour inverser le cours des capacités militaires, ce qui en fait des cibles de choix. 

L’Iran a imputé à Israël et aux États-Unis les assassinats passés de ses scientifiques, bien que les deux pays aient nié toute implication. 

Masoud Alimohammadi

Masoud Alimohammadi, professeur de physique des particules à l’université de Téhéran, a été tué en janvier 2010 par une bombe apparemment télécommandée qui avait été attachée à sa moto. 

À l’époque, le gouvernement iranien, ainsi que ses collègues à l’université, juraient qu’Alimohammadi, qualifié d’« apolitique », n’avait rien à voir avec le programme nucléaire du pays.

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« C’était un professeur très connu, mais il n’était pas actif sur le plan politique », selon les propos attribués à Ali Moghari, directeur du département des sciences de l’université de Téhéran à l’époque. 

L’année précédant son assassinat, Alimohammadi avait toutefois signé une lettre – avec des centaines d’autres personnes – pour exprimer son soutien au principal candidat de l’opposition, l’ancien Premier ministre Mir Hossein Moussavi, à l’élection présidentielle de cette année-là.

Pourtant, après sa mort, les autorités iraniennes ont présenté Alimohammadi comme un fidèle du gouvernement et arrêté plusieurs suspects, les accusant de travailler pour les services de renseignement israéliens.

Majid Shahriari

Onze mois plus tard, Majid Shahriari, un scientifique en charge d’un « projet majeur » pour l’Organisation de l’énergie atomique (OEA) d’Iran, a également été tué.

Une moto se serait arrêtée près de la voiture de Shahriari et y aurait accroché une bombe qui, en explosant, le tua. Sa femme et son chauffeur ont été blessés mais ont survécu. 

Selon le président de l’époque, Mahmoud Ahmadinejad, il fallait voir dans cette attaque « sans aucun doute la main du régime sioniste » et des gouvernements occidentaux. Les États-Unis et Israël ont nié toute implication. 

Son collègue, Fereydoon Abbasi, a été blessé dans une attaque similaire le même jour, mais a survécu après avoir été transporté d’urgence à l’hôpital. Abbasi était à l’époque à la tête de l’OEA et avait été sanctionné par le Conseil de sécurité de l’ONU. 

L’ONU avait décrit Abbasi comme un scientifique de haut niveau au ministère de la Défense. Il avait « travaillé en étroite collaboration » avec Fakhrizadeh. 

Au même moment, le programme nucléaire iranien a également fait l’objet de cyberattaques. À l’époque, Ahmadinejad a admis que ces intrusions avaient réussi à « créer des problèmes pour un nombre limité de… centrifugeuses dotées de ce logiciel ». 

Darioush Rezaeinejad 

Darioush Rezaeinejad fut le suivant à connaître un sort sanglant en juillet 2011. Deux hommes armés à moto l’ont abattu un samedi après-midi, blessant sa femme dans l’attaque. 

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Doctorant à l’université Khajeh Nasroldeen Toosi, Rezaeinejad aurait travaillé sur un détonateur nucléaire et aurait, selon des informations israéliennes, été vu entrant fréquemment dans un laboratoire nucléaire du nord de Téhéran. 

Les autorités iraniennes ont écarté ces renseignements, dépeignant Rezaeinejad comme un simple universitaire. 

« L’étudiant assassiné n’était pas impliqué dans des projets nucléaires et n’avait aucun lien avec la question nucléaire », aurait déclaré à l’époque le ministre iranien des Renseignements Heidar Moslehi.

L’Iran a longtemps nié toute volonté de mettre au point une bombe nucléaire, contrairement à ce que persistent à dire les puissances occidentales. Les tensions s’étaient accrues en 2011, les États-Unis, Israël et l’Union européenne craignant que le pays ne réussisse à accéder à des matières fissiles. 

Mostafa Ahmadi Roshan

Moins d’un an plus tard, en janvier 2012, Mostafa Ahmadi Roshan fut la cible d’un assassinat.

Là encore, une moto s’est approchée de sa voiture et y a attaché une bombe magnétique qui a tué le scientifique et son conducteur. 

Roshan était professeur dans une université technique de Téhéran et superviseur de département à l’usine d’enrichissement d’uranium de Natanz. 

Sa mort est survenue une semaine après l’annonce par le plus haut responsable du nucléaire iranien d’un début de production imminent sur le deuxième site majeur d’enrichissement d’uranium du pays. 

Deux mois plus tôt, l’organe de surveillance nucléaire de l’ONU avait publié un rapport alléguant que des scientifiques iraniens s’engageaient dans des efforts secrets et continus pour se doter de l’arme nucléaire.

L’OEA avait publié un communiqué avertissant que « l’acte odieux de l’Amérique et d’Israël ne changerait pas le cours de la nation iranienne ». 

Les États-Unis ont condamné ce meurtre et nié toute responsabilité, tandis que le porte-parole militaire d’Israël a publié sur Facebook une sorte de démenti. 

« Je ne sais pas qui s’est vengé du scientifique iranien », écrivait le général de brigade Yoav Mordechai, « mais je ne vais certainement pas verser de larme. »

Calme jusqu’à Trump

Cette année-là, de sérieuses négociations nucléaires ont commencé entre l’Iran et six puissances mondiales connues sous le nom de P5+1 (Chine, France, Allemagne, Russie, Royaume-Uni et États-Unis). 

Les assassinats ont cessé, et les négociations – qui avaient été sporadiques les années précédentes – ont repris de la vigueur.

En juin 2013, Hassan Rohani, ancien négociateur sur le dossier nucléaire, est devenu président de l’Iran. 

En septembre, le nouveau dirigeant a participé à une conversation téléphonique avec le président américain de l’époque, Barack Obama, marquant le plus haut niveau de pourparlers entre l’Iran et les États-Unis depuis 1979. 

En l’espace de quatre mois, certaines parties de l’accord nucléaire avaient été mises en œuvre et, en juillet 2015, l’Iran et le P5+1 avaient annoncé un accord global connu sous le nom de Plan d’action conjoint (JCPOA). 

Le 8 mai 2018, le président américain Donald Trump a retiré les États-Unis de l’accord multilatéral sur le nucléaire, rétablissant une série de sanctions paralysantes à l’égard du pays.

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L’Iran n’ayant pas obtenu suffisamment de soutien européen pour faire pression sur les États-Unis contre l’escalade de sa campagne de « pression maximale », a commencé à rompre les termes de l’accord, relançant certaines parties de son programme d’enrichissement nucléaire suspendu jusque-là. 

Depuis, les tensions entre les États-Unis et l’Iran restent vives, et à plusieurs reprises, les deux pays se sont retrouvés pour de nombreux experts « au bord de la guerre », en particulier lorsque l’administration Trump a ordonné l’assassinat du général iranien Qasem Soleimani en janvier cette année.

Le président élu Joe Biden, qui a travaillé sur les négociations de l’ère Obama, s’est dit prêt à reprendre les pourparlers avec l’Iran, mais les inquiétudes vont grandissant concernant les plans du président sortant pour l’Iran et ses installations d’enrichissement d’uranium. 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.