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Au Soudan, un retour de la violence de masse menace le Darfour

Le Conseil militaire a demandé la cession de toutes les bases de la mission de maintien de la paix de l’ONU au Darfour à la Force de soutien rapide, parente des milices janjawids accusées d’avoir tué 300 000 personnes
Une Soudanaise assise à l’intérieur de sa maison, brûlée lors de l’attaque de Deleij (Reuters)

Le conflit qui a éclaté au Darfour en 2003, au cours duquel le gouvernement a mené une campagne contre les rebelles qualifiée de génocidaire, l’avait déjà déplacé de plusieurs zones de la région. Mohammed Adam Ramadan s’était finalement installé dans le village de Deleij (centre) et c’est là qu’il a été tué dimanche 9 juin.

Les combattants responsables sont revenus plus tard dans la journée, puis à nouveau lundi. Ils ont tiré sur des habitants et d’autres personnes déplacées du Darfour dans le marché de Deleij et incendié cent maisons.

Au moins dix-sept personnes ont été tuées et quinze blessées au cours de ces attaques, ce que l’ONU a finalement été en mesure de confirmer jeudi dernier. Mais avec la suspension d’internet imposée par le Conseil militaire au pouvoir au Soudan, les détails et l’ampleur de cette violence sont restés flous.

Les restrictions sur internet imposées par le Soudan ont accentué la panique à propos de l’attaque, alimentant la propagation de rumeurs

Les activistes ont relayé des récits de témoins qui ont mis en lumière les violences perpétrées par les Janjawids, ces milices notoires dont sont largement issus les paramilitaires de la Force de soutien rapide (RSF) du gouvernement, de même que le syndicat des médecins soudanais, aligné sur l’opposition, qui a confirmé le premier décès.

La force commune des Nations unies et de l’Union africaine (UA) pour le maintien de la paix (MINUAD) a publiquement parlé d’« affrontements entre nomades et résidents ».

Mais selon un rapport interne de la MINUAD citant des sources locales, les forces de la RSF auraient soutenu les assaillants, qui ont continué à piller les marchés et le camp de Deleij où vivent les personnes déplacées par la guerre.

Les restrictions sur internet imposées par le Soudan ont accentué la panique causée par l’attaque, alimentant la propagation de rumeurs et de vidéos mal attribuées en l’absence d’informations vérifiées.

Mais comme l’ont souligné les activistes et les groupes de défense des droits de l'homme cette semaine, internet a été disponible pendant l’année et cela n’a pas empêché des dizaines d’attaques contre des villages du Darfour d’être insuffisamment signalées, alors même que les forces de maintien de la paix réduisaient leur présence au Darfour.

Mardi 11 juin, Amnesty International a mis en garde contre un retrait des forces de maintien de la paix en publiant un rapport basé sur des images satellites qui documentent la destruction d’au moins 45 villages du Darfour entre juillet 2018 et février 2019. 

Selon le rapport, il existe des preuves selon lesquelles une campagne de « terre brûlée » est en cours, comprenant « des assassinats illégaux, des violences sexuelles, des pillages systématiques et des déplacements forcés » lors d’attaques qui, dans de nombreux cas, n’ont pas été signalées par la MINUAD. 

La plupart de ces violences ont été perpétrées dans le Djebel Marra, au Darfour central, la dernière position des rebelles soudanais, là aussi où les déplacés internes du Darfour ont cherché refuge, près d’une base de la MINUAD.

Un Soudanais dans les ruines de sa maison à Deleij (Reuters)

Conseiller principal en matière de réaction aux crises pour Amnesty International, Jonathan Loeb, explique à Middle East Eye que le fait de quitter ces bases pourrait mettre ces personnes en danger.

« D’autant que les forces qui ont commis des exactions au cours de l’année écoulée et, il y a peu, des crimes contre l’humanité sont toujours responsables de ces zones à Jebel Marra, et que des dizaines de milliers de civils sont réfugiés dans les environs des camps de la MINUAD », souligne-t-il. « La simple présence de la MINUAD sur le terrain à Jebel Marra crée une véritable protection pour les civils. Si elle se retire, aucune ligne de défense ne sera opposée à ces forces pour commettre des abus. »

La force de maintien de la paix doit terminer sa mission en juin 2020 et ses propres évaluations du retrait progressif déjà effectué indiquent que les choses sont en bonne voie.

Traduction : « Le Darfour saigne depuis seize ans. Les Janjawids ont tué des civils, violé des femmes et des enfants et veillé à ce que des villages soient brûlés. Je supplie chacun d’être une voix pour ceux qui sont sans voix »

Le même document reconnaît toutefois que la plupart des 23 sites de la MINUAD déjà abandonnés ont été repris par des forces militaires, contrairement aux accords passés avec le gouvernement soudanais pour qu’ils soient utilisés pour des bâtiments civils. 

Le Conseil militaire au pouvoir, qui a renversé le président Omar el-Béchir en avril et qui fait maintenant face aux manifestations réclamant un régime civil, a soumis en mai une demande à la MINUAD pour qu’elle cède toutes ses bases à la RSF.

C’est une source d’inquiétude particulière en raison de l’enracinement de la RSF parmi les milices janjawids, accusées selon l’ONU d’avoir décimé des villages et d’avoir tué environ 300 000 personnes.

Les forces de Hemeti, dominantes à Khartoum

« Pour l’essentiel, ils ont construit et cèdent maintenant les bases aux forces de sécurité qui sont les principales responsables des crimes contre la population que la MINUAD est censée protéger », poursuit Jonathan Loeb.

Le dirigeant de la RSF, Mohammed Hamdan Dagolo, connu sous le nom de « Hemetti », joue un rôle essentiel dans les troubles politiques au Soudan, agissant en tant que chef adjoint du conseil militaire alors que ses forces sont dominantes à Khartoum.

Elles ont notamment été accusés de plusieurs attaques contre des manifestants, notamment la dispersion, le 3 juin, d’un sit-in de deux mois devant le quartier général de l’armée et des actes de violence qui ont suivi autour de la capitale.

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Le sous-secrétaire général des Nations unies pour les droits de l’homme, Andrew Gilmour, a déclaré vendredi devant le Conseil de sécurité qu’il y avait également une augmentation des violations des droits de l’homme au Darfour et des attaques contre des manifestants formant leurs propres sit-in dans les principales villes et camps du Darfour en solidarité avec Khartoum. 

Gilmour a indiqué que 163 civils au Darfour avaient été arrêtés pour avoir manifesté et qu’au moins 47 personnes avaient été tuées au cours des trois derniers mois. 

Il a fourni ces informations au Conseil de sécurité avant le vote du 27 juin sur le renouvellement du mandat de la mission de maintien de la paix, ce qui a accru l’urgence pour les groupes de défense des droits de l'homme de faire pression sur le Conseil pour qu’il laisse sur place une présence de maintien de la paix protectrice. 

« La section des droits de l’homme de la MINUAD a été informée de l’intensification des attaques et du harcèlement de civils ainsi que du pillage des maisons et du bétail par la Force de soutien rapide », a-t-il déclaré. « Nous pensons que de nombreux cas au Darfour restent invisibles et ne sont pas signalés dans leur intégralité du fait que certaines zones de la région sont inaccessibles. » 

« Nous assistons très clairement à un changement important de la situation en matière de sécurité au Darfour et cela devrait donner lieu à un arrêt du retrait »

- Fred Carver, Association indépendante des Nations unies au Royaume-Uni

L’une des conditions du retrait fixé par l’ONU était le maintien d’une situation sécuritaire stable, mais des critiques ont indiqué que la RSF aurait été impliquée dans les violences en cours au Darfour, à Khartoum et dans d’autres zones de conflit comme le Nil Bleu et le Kordofan du Sud.

« Human Rights Watch [HRW] a répété à maintes reprises que la réduction des effectifs reflétait une fausse affirmation sur la fin de la guerre au Darfour et porterait gravement atteinte à la capacité des Casques bleus de surveiller les droits humains et de protéger les civils dans une région encore instable », a déclaré HRW dans un communiqué.

La montée en puissance du Conseil militaire et sa récente répression des manifestants reflètent également un changement de la situation du pays, selon Fred Carver, chargé des politiques à l’Association indépendante des Nations unies au Royaume-Uni. 

« Les membres du Conseil de sécurité et la société civile ont souligné que le retrait devait être réversible si la situation l’exigeait », souligne-t-il à MEE. « Nous assistons très clairement à un changement important de la situation en matière de sécurité au Darfour et cela devrait donner lieu à un arrêt du retrait. »

« De nouveaux obstacles »

Un jour après la demande du Conseil militaire de restituer des bases de l’ONU à la RSF, mi-mai, plusieurs camps gérés par la MINUAD ont été pillés par des foules comprenant notamment des membres de l’armée et des hommes vêtus des uniformes de la police.

Faisant référence à l’incident dans un message adressé récemment au personnel de l’ONU au Soudan, le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a reconnu que « la réduction des effectifs pourrait faire face à de nouveaux obstacles ».

Malgré l’inquiétude croissante suscitée par la situation au Darfour, les directives de l’ONU semblent suggérer de poursuivre le retrait pour juin 2020.

« Ce qu’ils ne prennent pas du tout au sérieux, même dans un scénario éventuel, c’est l’idée d’un retour de la violence de masse au Darfour »

- Jonathan Loeb, Amnesty International

Le secrétaire général adjoint aux opérations de maintien de la paix des Nations unies, Jean-Pierre Lacroix, a également informé le Conseil de sécurité que le transfert des bases au gouvernement avait été suspendu jusqu’à ce que le Conseil militaire annule sa demande de transfert à la RSF.

Mais il a également déclaré que la force de maintien de la paix « n’est plus l’outil le plus approprié » pour le Darfour et que le retrait devrait se poursuivre.

Les évaluations de l’ONU ont été vivement critiquées par Amnesty International. Jonathan Loeb décrit l'évaluation onusienne du retrait progressif comme étant « un document incomplet, inexact et, à mon avis, irresponsable ».

« Ce qu’ils ne prennent pas du tout au sérieux, même dans un scénario éventuel, c’est l’idée d’un retour de la violence de masse au Darfour », insiste-t-il. 

Selon Fred Carver, il est impossible de spéculer sur la façon dont le conseil votera. Bien que le Royaume-Uni et la France aient officiellement soutenu la MINUAD, la Russie et la Chine sont ambigües et les États-Unis souhaitent réduire la taille de la mission, indique-t-il.

« Jusqu’à récemment, personne n’était ouvertement aussi hostile à la mission, mais personne n’était enthousiaste à son sujet non plus, et le sentiment général était qu’il serait bien de la voir ralentir lentement et calmement », rapporte-t-il. « Je ne sais pas comment les développements plus récents ont changé cette dynamique. »

Traduit de l’anglais (original).