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Pour Alger, le chemin de Tripoli passe par Tunis

Pour aborder la crise libyenne, l'Algérie a prioritairement choisi de consolider l'axe Alger-Tunis et de coordonner ses initiatives de sortie de crise avec un partenaire politiquement stable

Face à une situation régionale qui se complexifie de jour en jour, l'Algérie se présente aujourd'hui comme un « exportateur de sécurité et de stabilité », ainsi que l’a indiqué le ministre des Affaires étrangères algérien lors de ses entretiens avec John Kerry à Washington en septembre 2014. Rétive à la militarisation de l'Afrique du Nord et du Sahel par la France et les Etats-Unis, l'Algérie continue de prôner des solutions politiques aux crises de son voisinage. Le pragmatisme de sa nouvelle diplomatie est dicté par des motivations tactiques : éviter des conséquences stratégiques encore plus problématiques, voire irréversibles, pour elle-même et ses voisins.

Dès l'automne 2014, à l'invitation de plusieurs parties libyennes, Alger s'est dite prête à parrainer un dialogue national inclusif et une réconciliation en Libye, destinés à stopper les combats entre milices rivales et à initier une transition politique. Ce faisant, Alger cherche également à endiguer, avec l'aide de la Tunisie, les transferts d'armes libyennes dans l'ensemble nord-africain et vers la région du Sahara-Sahel, et à réactiver les accords de Ghadamès signés en 2013 entre l'Algérie, la Tunisie et la Libye, qui n'ont pu être pleinement mis en œuvre dans la mesure où les frontières libyennes sont contrôlées par des milices islamistes ou des réseaux locaux de trafiquants.

La stabilisation préalable de la Tunisie

Or, pour pouvoir agir aujourd'hui en Libye, Alger a d'abord eu besoin de s'assurer que son voisin tunisien s'engage dans un processus de stabilisation politique et que les menaces à la sécurité que représentent les groupes salafistes-djihadistes, en particulier dans le Djebel Chaambi, soient neutralisées ou du moins combattues efficacement des deux côtés de la frontière commune. C'est pourquoi, depuis la chute de Ben Ali,  l’Algérie a toujours joué un rôle important auprès des acteurs politiques tunisiens.

En visite d'Etat à Alger le 4 février dernier pour son premier déplacement à l'étranger en tant que nouveau président de la République tunisienne, Béji Caïd Essebsi déclarait : « Nous sommes contre les interventions militaires. Nous sommes contre les interventions extérieures quelles qu’elles soient. Nous sommes pour des consultations et des concertations entre les pays de la région, c’est-à-dire l’Algérie, la Tunisie, l’Egypte, peut-être le Mali, le Niger et la Libye bien entendu. » 

Une position qui conforte celle d'Alger puisque, pour les deux pays, la Libye reste un élément clé de la stabilité dans la région.

Ayant toujours entretenu de bonnes relations avec l'Algérie, Essebsi a aisément obtenu une aide financière substantielle de la part d'Alger lorsqu'il était Premier ministre du gouvernement de transition. Ce n'est donc pas la première fois qu'il est reçu dans la capitale algérienne. Il s'y est aussi rendu avec Rached Ghannouchi, leader du parti islamiste Ennahda, pour élaborer des pistes pacifiques de sortie de crise, preuve d'une véritable influence de l’Algérie dans le règlement de la crise politique tunisienne. Ces rencontres ont été déterminantes pour la définition d'une feuille de route vers le scrutin présidentiel de 2014, et l'établissement d'un compromis entre Nidaa Tounes et Ennahda visant à écarter l'ancien président Moncef Marzouki et l'ancien Premier ministre Ali Larayedh, jugés trop inexpérimentés, par des figures considérées comme plus consensuelles.

La stabilité politique acquise par son voisin permet ainsi à l'Algérie de renforcer la coopération bilatérale déjà bien avancée en matière de sécurité et de consolider son rôle de pays-pivot dans la région.

Une approche pragmatique envers les islamistes

Au plan politique, dès le soulèvement populaire en Tunisie, Alger a opté pour un dialogue avec certains mouvements des Frères musulmans maghrébins dans l'espoir d'en faire des alliés et d'isoler les milices et les djihadistes armés. Aux observateurs qui s'étonnent de ce rapprochement « contre nature », il faut rappeler que ce pragmatisme n'est pas inédit. Dans les années 1990, alors que s'engageait la guerre contre les extrémistes armés, le pouvoir algérien avait rallié à sa cause une partie du mouvement islamiste en creusant les divergences existantes entre ses différentes tendances.

Depuis son retour en Tunisie, Rached Ghannouchi s'est rendu à Alger à cinq reprises. Longtemps persona non grata en Algérie, cet ancien allié du Front islamique du salut (FIS), qui possède un vaste réseau de relations parmi les islamistes libyens, a été longuement reçu par le président algérien Bouteflika en novembre 2011. Une deuxième rencontre a eu lieu au printemps de la même année en présence de Béji Caïd Essebsi, alors Premier ministre, dans l’optique de favoriser le dialogue entre les deux adversaires et d'éviter une polarisation irréversible du champ politique tunisien.

La visite de Rached Ghannouchi en Algérie en août 2014 avait pour but d'obtenir une aide de l'Algérie en échange d'une nette rupture politique avec le salafisme et d'une coopération concrète dans la lutte contre les groupes djihadistes dans la région, en particulier en Libye. Cherchant à l'époque à se laver des accusations de complaisance et d'opportunisme envers les groupes salafistes tunisiens, Ennahda souhaitait se positionner comme médiateur de l’initiative onusienne pour la Libye en œuvrant à l’organisation d’un congrès national de dialogue sous les auspices des autorités tunisiennes et libyennes.

Quelques mois plus tard, Rached Ghannouchi se félicitait de « la forte position de l’Algérie de ne pas classer les Frères musulmans sur la liste des groupes terroristes. Le président Bouteflika a rappelé que les Frères musulmans ont participé à la gouvernance de l’Algérie et contribué à la sauver du terrorisme ». Bouteflika a longtemps été soutenu par une coalition gouvernementale incluant deux partis islamistes majeurs : le Hamas, devenu Mouvement de la société pour la paix (MS), et le Mouvement pour la réforme nationale (MRN), tous deux reconvertis en partis officiels de l'opposition algérienne en vue du partage du pouvoir lors de la transition vers le multipartisme dans les années 1990.

Les nombreux voyages de Ghannouchi à Alger s'inscrivent dans cette realpolitik algérienne : nouer des alliances pour mettre fin au chaos régional et à la constitution et l'infiltration de groupes jihadistes à la frontière algéro-tuniso-libyenne.

L’opposition à l’Egypte sur la crise libyenne

Alger a également accueilli Abdelhakim Belhadj, vétéran de la guerre d'Afghanistan, ancien commandant du Groupe islamiste de combat libyen (GICL) et ancien chef du Conseil militaire de Tripoli. Pour le régime algérien, il était crucial d'engager des discussions avec une figure incontournable de la scène politique libyenne. Très proche de Ghannouchi et séjournant souvent en Tunisie, sa rencontre avec la présidence algérienne en septembre 2014 a été facilitée par le leader d'Ennahda. Belhadj s'est dit disposé à amorcer un dialogue inclusif avec les acteurs du conflit libyen. Alger considère qu'il pourrait jouer un rôle décisif en ce sens compte tenu de sa position centrale dans les stratégies des diplomaties étrangères.

Néanmoins ce personnage ne fait pas l'unanimité, notamment en Egypte, où il est soupçonné d'être le leader de Daech (Etat islamique) au Maghreb. Le procureur général égyptien a récemment lancé un mandat d’amener contre lui. Prise en étau entre la Libye et le Sinaï, l'Egypte d’Abdel Fattah al-Sissi s'est engagée dans un agenda sécuritaire qui domine entièrement sa vie politique : la mission régionale que s'est fixée le nouveau gouvernement lui permet de justifier sa féroce répression des Frères musulmans assimilés à tous les groupes djihadistes armés, affiliés ou non à Daech, qui sévissent à Derna et dans la péninsule du Sinaï.

La lutte contre le terrorisme est devenue pour l'Egypte le moyen d'être reconnue comme l'allié indispensable de Washington, Paris et Rome et lui donne l'opportunité de recouvrer une puissance régionale jusqu'ici fortement concurrencée par l'Algérie.

Le président  égyptien, dont la première visite d'Etat à l'étranger a été pour Alger en juin 2014, a appelé les Algériens à coordonner leurs efforts pour combattre l'islamisme armé. Mais l'Algérie est restée extrêmement prudente face au zèle anti-islamiste du Caire, surtout lorsque le conflit en Libye a pris une tournure dangereuse suite aux bombardements émiratis appuyés par l'Egypte.

L'Algérie, qui envisageait alors positivement un axe Alger-Le Caire comme un facteur clé de sécurité en Afrique du Nord, est de plus en plus réticente aux appels du pied de l'Egypte.

Alger continue d'invoquer la solution politique en Libye contre l'avis de l'Egypte. Ramatane Lamamra, le ministre des Affaires étrangères algérien, l'a encore rappelé après les frappes égyptiennes contre le fief de Daech en Libye. Elles ne sont « pas de nature à changer fondamentalement l’engagement des pays de la région pour un dialogue inclusif en Libye […]. Nous continuons à travailler avec l’Egypte et avec d’autres parties pour transcender cette conjoncture difficile […] ».

Pour aborder la crise libyenne, l'Algérie a prioritairement choisi de consolider l'axe Alger-Tunis et de coordonner ses initiatives de sortie de crise avec un partenaire politiquement stable, dont la fiabilité est assurée par de solides accords en matière de sécurité et une conséquente aide financière et militaire algérienne.

Pour preuve, le vice-ministre algérien chargé des relations maghrébines et africaines, Abdelkader Messahel, vient d'annoncer qu'une réunion de toutes les parties libyennes, aussi bien politiques que militaires, se tiendra à Alger avec l'appui des Nations unies la semaine prochaine, pour tenter de trouver un terrain d'entente à la formation d’un gouvernement d’union nationale.


- Laurence Aïda Ammour est une sociologue algérienne et une analyste en sécurité internationale et défense pour le cabinet GéopoliSudconsultance. Ses domaines de recherche incluent les relations entre pays d'Afrique du Nord et pays sahéliens, le conflit du Sahara occidental, la criminalité organisée et l’extrémisme violent. Elle collabore avec de nombreuses organisations, dont Oxford Analytica, le Centre de Recherche Stratégique sur l'Afrique (National Defense University, Washington D.C.), le  Geneva Centre for Security Policy, l’Institut Européen de la Méditerranée (IEMED) et le Groupe de Recherche et d'Information sur la Paix et la Sécurité (GRIP). Elle est l’auteure de plusieurs articles et ouvrages, dont Algéries en dialogue (avec Lucie Pruvost, Karthala, Paris, 2009) et Je reviendrai à Tombouctou. Un chef touareg témoigne (avec Shindouk Ould Najim et Jean-Luc Peduzzi, Ixelles, Bruxelles, 2013).

Légende photo : le président algérien Abdelaziz Bouteflika saluant depuis l’intérieur de son véhicule (AFP).