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Retour de bâton à Paris

Le fait de reconnaître que les atrocités perpétrées à Paris constituent un retour de bâton prévisible ne dégage pas les auteurs de la responsabilité de leurs effroyables crimes, mais cela pourrait nous aider à trouver la voie vers la sécurité.
Au moins douze personnes ont trouvé la mort lors de l'odieuse attaque terroriste qui s'est déroulée à Paris, dont dix employés de Charlie Hebdo, le journal satirique français visé par l'attaque, et deux fonctionnaires de police.
 
Les tireurs, armés d'une kalachnikov et de fusils à pompe, ont pénétré dans les locaux du journal au cri de « Allah Akbar » [Dieu est plus grand] avant de se livrer au massacre, qu'ils ont conclu en proclamant « Le prophète est vengé ».
 
Ce sont les pires attaques qu’ait connues la France depuis des décennies, et peut-être la pire perpétrée en Europe depuis les attentats qui ont eu lieu en Norvège en 2011 par Anders Breivik. En 1995, un train de banlieue parisien avait été bombardé par des terroristes algériens, entraînant la mort de 8 personnes et en blessant 119 autres.
 
Corinne Rey, dessinatrice pour Charlie Hebdo et témoin oculaire de la scène, a déclaré que les assaillants « parlaient parfaitement français » et ont prétendu être affiliés à Al-Qaïda. Selon un autre témoin, l'un des tireurs cagoulé et vêtu de noir aurait indiqué à un passant qu'ils appartenaient à « Al-Qaïda au Yémen ».
 
Les terroristes et leurs motivations
 
Ces éléments peuvent paraître insuffisants mais, s'ils s'avèrent exacts, pourraient constituer des indices importants quant aux auteurs et à leurs motivations. 
 
Le fait qu'ils parlaient parfaitement français indique qu'il s'agit probablement de résidents français de longue date. Cette capacité à parler une langue sans imperfection apparente ne peut provenir que d'une familiarité ancrée dans le temps. Cela signifie que les tireurs sont très probablement français et ce, quelle que soit leur origine ethnique.
 
Dans ce cas, qu'en est-il de leur soi-disant affiliation à Al-Qaïda au Yémen, que les terroristes semblent désirer voir diffusée largement ? Cette revendication fait référence à Al-Qaïda dans la péninsule Arabique (AQAP), également connu sous le nom d’Ansar Al-Charia, qui a vu le jour en 2009 suite à la fusion des factions d'Al-Qaïda au Yémen et en Arabie saoudite.
 
Un mois à peine après les frappes aériennes menées par les Etats-Unis contre l'Etat islamique (EI) en Irak et en Syrie, et une semaine après que le président Barack Obama a annoncé le lancement d'une vaste campagne militaire, l'AQAP a publié une déclaration extraordinaire en commun avec Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQIM), le réseau nord-africain d'Al-Qaïda. Cette déclaration conjointe de l'AQAP et de l'AQIM appelait au soutien pour l'EI ainsi qu'à l'union des factions islamistes d'Irak et de Syrie contre l'Occident. Quelles que furent les intentions cachées derrière cette déclaration, elle démontre que l'intervention militaire menée par les Etats-Unis provoquait déjà l'union des composantes isolées du mouvement djihadiste mondial autour de l'insurrection de l'EI.
 
L'objectif affiché de cette intervention est bien sûr de lutter contre la menace terroriste que représente l'EI qui, si elle « n'est pas maîtrisée », fera peser une « menace grandissante » sur les Etats-Unis et les pays d'Europe. Ceux-ci pourraient subir des « attaques meurtrières » de la part des Américains et des Européens qui regagnent leur pays après s'être rendus en Irak et en Syrie pour rejoindre l'EI, a indiqué Barack Obama dans une tentative de légitimation de l'intervention militaire.
 
Cependant, les services de renseignements américains eux-mêmes maintenaient que l'EI ne constituait « pas une menace imminente » pour la sécurité nationale en dehors de la région. La déclaration conjointe de l'AQAP et de l'AQIM en soutien à l'EI, publiée une semaine après la décision de lancer une vaste intervention militaire, montre que cette dernière constitue la principale motivation ayant poussé les combattants islamistes à passer à l'attaque aux Etats-Unis et en Europe.
 
Un risque accru
 
Dans les semaines et les mois qui ont suivi les premières frappes aériennes contre l'EI en août 2014, les agences de renseignements occidentales ont bien entendu publié toute une série d'alertes quant à la menace grandissante d’attaques terroristes, que les représentants officiels ne considéraient pas comme un danger sérieux jusque-là. Au lieu de prévenir le danger, la campagne militaire menée par les Etats-Unis l'a encouragé au point de rendre pratiquement inévitable une attaque terroriste déjà imminente.
 
Fin septembre, de hauts responsables de l'UE avaient prédit qu'une attaque terroriste majeure en lien avec l'EI « était préprogrammée » en Europe, et que le risque de voir des atrocités commises pourrait « d'ores et déjà être hors de contrôle », alors que les autorités nationales s'efforcent de maîtriser l'afflux de combattants de l'EI qui rentrent en Europe. L'EI a ensuite publié une déclaration, largement diffusée sur les réseaux sociaux, invitant ses partisans du monde entier à prendre la France et les Français pour cible en raison de leur implication dans l'intervention militaire menée contre l'EI.
 
Le mois suivant, le ministère britannique des Affaires étrangères a mis en garde contre les menaces répétées des groupes islamistes à l'encontre de la France, précisant que celles-ci constituaient une « grave menace » terroriste pouvant notamment prendre la forme « d'attaques à tort et à travers ». 
 
Cet avertissement était prophétique. Au cours de la dernière semaine de décembre 2014, trois attaques solitaires ont été perpétrées à l'encontre de fonctionnaires de police et de civils par des Français partisans de l'EI, démontrant que la menace pesant sur la France prenait rapidement de l'ampleur. D'autres attaques, toutes planifiées par « des individus rentrés en France ou n'ayant pas quitté le pays », avaient été déjouées par les renseignements français au cours des mois et des semaines précédents.
 
Une formation militaire
 
Toutefois, et contrairement à d'autres attaques, les auteurs du massacre perpétré le 7 janvier à Paris étaient probablement des professionnels. Ils ont mené leur opération dans le calme et avec une efficacité impitoyable, y compris le meurtre de deux fonctionnaires de police armés, et sont parvenus à échapper à la traque rigoureuse menée par la police et les services de renseignements. L'utilisation réfléchie de tirs simples et doubles ainsi que la synchronisation minutieuse avec la conférence de rédaction du journal démontrent un certain degré d'expertise tactique qui laisse à penser que les auteurs avaient bénéficié d'une formation militaire et qu'il ne s'agit pas d'assaillants isolés qui se seraient radicalisés spontanément et auraient été inspirés uniquement par les réseaux sociaux.
 
Cependant, des témoins oculaires ont déclaré que les terroristes avaient rencontré des difficultés pour localiser leur cible et qu'ils avaient pénétré dans les locaux par hasard en empruntant les mauvais escaliers, ce qui indique qu'ils n'avaient pas procédé à une reconnaissance approfondie des lieux ou à une répétition complète de l'opération.
 
Ces éléments tendent à appuyer la thèse d'assaillants amateurs ayant été préparés et recrutés par des extrémistes affiliés à un réseau d'islamistes proches de l'AQIM, de l'AQAP ou de l'EI – voire de ces trois organisations – et qui avaient donc pu bénéficier d'un entraînement terroriste spécifique.
 
Echec des services de renseignements ?
 
Selon certaines publications françaises, la police avait le soir même pleinement identifié les auteurs comme étant « franco-algériens » et connaissait leurs noms et leurs dates de naissance avant de procéder, selon certaines sources, à leur arrestation à l'issue d'un raid violent qui s'est déroulé à Reims, dans l'est de la France, lieu de résidence des suspects. Selon ces informations, deux d'entre eux étaient de retour en France après  un voyage en Syrie l'été dernier. Si c'est le cas, ces sources indiquent que les tireurs étaient dans le collimateur des renseignements français depuis des années. Des représentants de la police ont indiqué au journal Le Point que, dès 2008, l'un des tireurs était lié à un réseau irakien implanté à Paris qui encourageait de jeunes hommes à rejoindre les combattants en Irak et en Syrie. Cette même année, un procès avait permis d'établir que ce réseau, apparemment lié à des extrémistes islamistes qui ont jeté les bases de ce qui est devenu l'EI, avait fait l'objet d'une surveillance étroite de la part des renseignements français. Ce même homme avait déjà été arrêté en 2005 alors qu'il essayait de se rendre à Damas.
 
A l'époque, aucun renseignement ne suggérait que ce réseau, affilié à « Al-Qaïda en Irak », planifiait d'attaquer des cibles françaises, d’autant plus que la France était alors opposée à la guerre en Irak. Mais la situation a radicalement changé l'année dernière suite à la décision de la France de rejoindre la coalition contre l'EI. Avec le nombre croissant d'alertes contre le terrorisme, les renseignements français auraient de toute évidence dû s'intéresser de près au danger endogène que ce même réseau national, lié à Al-Qaïda en Irak, faisait planer sur Paris.
 
A mesure que les faits s'accumulent, la question qui se posera bientôt sera de savoir comment ce réseau d'islamistes, lié au groupe même qui est à l'origine de l'EI, a pu se développer sur le sol français en toute impunité ces dix dernières années ?
 
L'Etat islamique est prêt à tout
 
L'implication de la France dans la guerre contre l'EI constitue-t-elle l'unique motivation des terroristes ? Pourquoi ne pas s'en prendre à la Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis qui dirigent la campagne militaire ?
 
Le choix de Charlie Hebdo comme cible ne s'inscrit pas seulement dans la tendance des récentes attaques de terroristes islamistes mais illustre également un changement stratégique où l'on passe d'attaques symboliques, spectaculaires et très meurtrières à des frappes plus fréquentes et moins complexes, dont la planification et l'exécution sont plus aisées. Mais le choix de Charlie Hebdo comme cible révèle autre chose.
 
En 2006, le journal avait repris les fameuses caricatures de Mahomet publiées au Danemark, suscitant de vives protestations au sein du monde musulman. Charlie Hebdo avait également publié ses propres caricatures originales du prophète de l'islam. La décision des terroristes de s'en prendre à Charlie Hebdo représente donc plus qu'une attaque dirigée contre la France, il s'agit d'une tentative de ralliement de la population issue du monde musulman à la cause islamiste.
 
Des sondages d'opinion successifs organisés dans les pays musulmans jusqu'en 2013 montrent que de larges majorités ont exprimé des « opinions négatives » de plus en plus marquées vis-à-vis des actes terroristes d'Al-Qaïda, à tel point que le soutien accordé au réseau terroriste islamiste avait atteint un niveau historiquement bas.
 
Au vu des ambitions messianiques démesurées de l'EI visant à établir un « califat » mondial, ce massacre perpétré pour « venger le prophète » pourrait être le signe que les extrémistes islamistes sont désormais conscients de l'impopularité croissante de la violence islamiste auprès des musulmans. Ce rejet a d'ailleurs été illustré récemment par la mobilisation sans précédent des Pakistanais suite au massacre d'écoliers par les talibans. L’EI cherche à inverser cette tendance et à rallier les musulmans à sa cause.
 
Les musulmans aussi détestent les terroristes
 
Mais cela ne fonctionnera pas et illustre à quel point les terroristes sont en décalage avec l'opinion de la population musulmane. On ignore souvent que la plupart des victimes du terrorisme islamiste dans le monde ne sont pas des occidentaux mais des musulmans, ce qui explique sans doute en partie la haine grandissante des musulmans envers les terroristes. Suite à l'amertume suscitée par l'attaque parisienne, les musulmans du monde entier ont exprimé leur dégoût et leur indignation, y compris via d'innombrables publications sur les réseaux sociaux. Plutôt que de rallier les musulmans dégoûtés dans leur grande majorité par l'insurrection islamiste en Irak et en Syrie, cette nouvelle atrocité renforcera son absence totale de légitimité religieuse et de moralité.
 
Le danger est que les éléments les plus réactionnaires de l’establishment français et européen ne saisissent cette opportunité pour justifier leur idéologie antimusulmane et ne poussent davantage l'opinion dans les bras de l'extrême-droite. Mais ceci ne ferait qu'aggraver les risques.
 
Le bourbier français
 
L'échec des politiques françaises à l'égard des communautés musulmanes minoritaires a joué un rôle majeur dans la création d'une lame de fond d'exclusion sociale et d'aliénation qui rend certains musulmans français vulnérables au recrutement par des extrémistes islamistes.
 
Bernard Squarcini, ancien directeur central du renseignement intérieur français (DGSI), l'a lui-même reconnu en admettant récemment que les raisons du risque croissant d'attaque terroriste en France incluaient le passé colonial du pays, son implication en Afghanistan et les restrictions accrues appliquées à la tenue des femmes musulmanes, y compris l'interdiction du voile dans la fonction publique.
 
Mais, d'une certaine manière, Bernard Squarcini passe à côté de la question principale, relevée par la société privée de renseignement américaine Stratfor qui est étroitement liée à la communauté américaine du renseignement militaire :
 
« La France compte une importante minorité musulmane en grande partie ségréguée dans des quartiers défavorisés appelés « banlieues » en périphérie des grandes villes. Une large proportion de jeunes musulmans vivant dans ces zones sont au chômage et mécontents. Ce mécontentement s'exprime régulièrement sous forme d'émeutes à grande échelle [...] qui ont entraîné des destructions matérielles massives et les pires troubles à l’ordre public qu’ait connus la France depuis la fin des années 1960. Même si tous les participants aux émeutes n'étaient pas musulmans, ces derniers y ont joué un rôle important et visible... Les politiques du gouvernement français, comme l'interdiction de la burqa, ont attisé ces tensions et les sentiments de colère et d'aliénation. Cette interdiction, tout comme celle du port du voile dans les écoles françaises en 2004, a suscité la colère non seulement des djihadistes, mais aussi celle des musulmans modérés, en France et par-delà les frontières ».
 
 
Dans ce contexte, le fait de qualifier le massacre de Charlie Hebdo d’ignoble « attaque portée à la liberté d'expression » est certes justifié, mais passe sous silence le sentiment de « deux poids, deux mesures » que ressentent à juste titre bon nombre de musulmans français sans emploi et exclus.
 
Pourquoi la liberté d'expression ne s'appliquerait-elle pas à leur droit de pratiquer et d'exprimer leur foi en toute simplicité ? C'est précisément ici, dans l'incapacité à dépasser l'empiètement de la laïcité française sur les libertés religieuses, attisée par les doléances relatives aux guerres qui sévissent dans le monde musulman, que naît la vulnérabilité à la radicalisation. Si nous faisons respecter le droit de Charlie Hebdo à se moquer de la religion, comme nous devons le faire, ne devrions-nous pas également nous questionner sur la suppression de ce droit élémentaire pour les musulmans de France ?
 
 
Pas en mon nom
 
La réaction instinctive au massacre perpétré dans les locaux de Charlie Hebdo pourrait revêtir une forme familière : mesures répressives, surveillance et contrôle des communautés musulmanes, y compris par l'intermédiaire d'un profilage racial, promesses irréalisables de prise de « sanctions » à l'encontre des assaillants et de mesures décisives visant à éliminer les terroristes pour de bon, renforcement des interventions militaires en Irak, en Syrie, au Yémen et partout ailleurs dans le but de faire pression sur les terroristes à leur source et de leur donner une leçon. 
Le problème est que ces stratégies ont été testées et éprouvées, et sont vouées à l'échec. Elles contribuent largement au recrutement réalisé par les réseaux terroristes tels que l'EI et Al-Qaïda. Malgré leur échec cuisant, nous sommes tellement obsédés par ces stratégies qu'en nous indignant – avec raison – contre les atrocités perpétrées à l'encontre de l'Occident, comme celle qui vient de se dérouler à Paris, nous sommes incapables de trouver une réponse émotionnelle similaire face aux dizaines de civils tués lors des frappes aériennes menées par les Américains.
 
Ces soi-disant dommages collatéraux, qui incluent également, selon des témoins rebelles sur le terrain, « la destruction massive de maisons de civils » par les bombardements des Occidentaux, ne sont pas un accident mais le résultat de l'assouplissement délibéré par Barack Obama des critères de « quasi-certitude » définis précédemment pour limiter le nombre de victimes civiles, et ils poussent d'ores et déjà la population locale dans les bras de l'EI.
 
Nous ne devons pas tomber dans le piège des terroristes eux-mêmes, à savoir l'incapacité à reconnaître la souffrance des autres, la diabolisation à grande échelle et l'acceptation de leur destruction arbitraire « dans l’intérêt général ». Le seul moyen d'aller de l'avant pour tous, croyants ou non, est de s'unir dans la lutte contre la violence perpétrée en notre nom, que ce soit par l'Etat ou par des insurgés.
 
Le fait de reconnaître que les atrocités perpétrées à Paris constituent un retour de bâton prévisible et que la situation risque d'empirer alors que nous persistons dans des solutions réactionnaires et militarisées ne dégage pas les auteurs de la responsabilité de leurs effroyables crimes, mais pourrait nous aider à trouver la voie vers la sécurité en misant sur la coexistence, le rejet de la violence et l'unité face à l'adversité.
 
 
 - Nafeez Ahmed est journaliste d'investigation et auteur de bestsellers. Titulaire d’un doctorat, il s’est spécialisé dans les questions de sécurité internationale, examinant ce qu'il appelle les « crises de civilisation ». Il est le lauréat du Project Censored Award for Outstanding Investigative Journalism pour son reportage d’investigation pour le journal The Guardian sur l'intersection des crises globales de nature écologique, énergétique et économique et des conflits et géopolitiques régionales. Il a également écrit pour The Independant, Sydney Morning Herald, The Age, The Scotsman, Foreign Policy, The Atlantic, Quartz, Prospect, New Statesman, Le Monde diplomatique et New Internationalist. Son travail sur les causes profondes et les opérations secrètes liées au terrorisme international a officiellement contribué à l’établissement de la Commission nationale sur les attaques terroristes contre les Etats-Unis du 11 septembre 2001 et à l'enquête du Coroner sur les attentats du 7 juillet 2005 à Londres.
 
L'opinion exprimée dans cet article est celle de l'auteur et ne reflète pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.
 
Légende photo : des milliers de personnes participent à une veillée sur la place de la République à Paris suite à l'attaque meurtrière perpétrée dans les locaux de Charlie Hebdo (AA).
Cet article est une traduction de l'anglais, disponible ici.