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Une bousculade mortelle pour de la nourriture souligne la pauvreté généralisée au Maroc

La mort de quinze femmes dans une bousculade survenue lors d’une distribution de nourriture ne fait qu’effleurer la surface des problèmes auxquels le pays fait face

MARRAKECH, Maroc – Dimanche, à deux heures du matin, un imam local et son association distribuaient de l’huile, du sucre et de la farine dans un marché de Sidi Boulaalam, un village proche de la ville côtière d’Essaouira.

La foule qui s’était rassemblée pour recueillir les dons a rapidement été submergée par la violence et le rassemblement s’est transformé en bousculade. Quinze femmes sont mortes alors que l’imam et les autres organisateurs sont restés sur le côté, se contentant de regarder la scène.

Alors que le taux de pauvreté est tombé à moins de 5 % en 2014, près de 16 % des 35 millions d’habitants du pays vivent avec seulement trois dollars par jour, d’après la Banque mondiale

« La principale préoccupation des responsables de la distribution était de filmer la distribution », a déclaré une femme citée par les médias locaux. « Les gens demandaient aux organisateurs d’intervenir pour aider les victimes, mais ils n’ont pas prêté attention à ces appels et ont continué de filmer. »

La police poursuit son enquête sur ce qui a provoqué la bousculade dans cette ville touristique connue pour sa production d’huile d’argan, un ingrédient largement utilisé dans les produits de beauté.

Depuis les faits, ils ont convoqué et relâché l’imam Abdelkabir el-Hadidi, une personnalité connue et très suivie sur Internet.

Pourtant, de nombreux observateurs estiment que se focaliser sur les responsables de la distribution de nourriture revient à ignorer les conditions désespérées endurées par la population et qui ont provoqué ces décès.

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« Ils recherchent des coupables pour satisfaire l’opinion publique », a déclaré Fouad Abdelmoumni, un économiste et activiste qui a été emprisonné sous le règne d’Hassan II, le père du roi actuel.

Certains ont relié le drame à un mécontentement plus général face à la pauvreté, aux violations des droits de l’homme et aux grands projets infrastructurels dans lesquels le gouvernement s’est engagé depuis le Printemps arabe. 

Selon la Banque mondiale, le Maroc a éradiqué l’extrême pauvreté que beaucoup de ses citoyens connaissaient depuis des générations.

Alors que le taux de pauvreté est tombé à moins de 5 % en 2014 – les données les plus récentes disponibles –, près de 16 % des 35 millions d’habitants du pays vivent avec seulement trois dollars par jour, d’après la Banque mondiale. Selon les statistiques gouvernementales, le taux de chômage s’élève à 10 % et est beaucoup plus élevé chez les jeunes. Un tiers de la population ne sait toujours pas lire ni écrire.

Pauvreté cachée

Au cours des dernières années, le Maroc a connu un développement rapide mais inégal. Les grands projets infrastructurels sont devenus le moteur de l’économie. Un port à conteneurs géant – Tanger Med – a ouvert à Tanger en 2007. Des trains à grande vitesse français ont été achetés pour relier Casablanca à Tanger et de nouvelles autoroutes ont été tracées, alors que le pays a construit des aéroports et des gares.

Alors que les prêteurs internationaux s’inquiètent de l’explosion des déficits et de l’endettement du Maroc, beaucoup de gens ordinaires, en particulier des jeunes, se plaignent de ne pas avoir assisté à une augmentation proportionnelle des opportunités économiques.

Au lieu d’encourager une économie qui crée des emplois pour les gens, les réformes économiques marocaines les ont contraints à se tourner vers la charité pour obtenir de l’aide, a déclaré Abdelmoumni.

En 2015, le président français François Hollande, le roi du Maroc Mohammed VI et le prince Hassan II inaugurent la ligne ferroviaire à grande vitesse Tanger-Casablanca (AFP)

« C’est un scandale politique pour un État qui n’a jamais voulu traiter le problème de la production de la richesse et de sa distribution, a-t-il ajouté. Nous cachons si bien la pauvreté, mais elle se manifeste souvent de façon monstrueuse, comme dans ce cas. Le Maroc n’est pas riche mais n’est pas suffisamment pauvre pour laisser cela se produire. C’est une honte. »

Depuis 2011, le paysage politique a également changé. Alors que des révolutions ont renversé les gouvernements d’autres pays de la région, le roi Mohammed VI a procédé à des changements constitutionnels qui ont répondu à l’appel de la rue, qui demandait plus de démocratie et d’égalité sociale.

Cette année-là, les islamistes du Parti de la justice et du développement (PJD) ont remporté les élections et Abdelilah Benkirane a été nommé Premier ministre.

Le parti a remporté une nouvelle fois les élections en 2016, mais la cour royale a orchestré une impasse politique en encourageant les autres partis à refuser de former une coalition avec Benkirane. Finalement, le roi a écarté Benkirane et nommé Saâdeddine el-Othmani – également issu du PJD – à la tête du gouvernement.

« Nous cachons si bien la pauvreté, mais elle se manifeste souvent de façon monstrueuse, comme dans ce cas. Le Maroc n’est pas riche mais n’est pas suffisamment pauvre pour laisser cela se produire. C’est une honte »

- Fouad Abdelmoumni, économiste et militant

Selon Vish Sakthivel, membre du programme pour le Moyen-Orient du Foreign Policy Research Institute et experte de l’islam politique au Maroc, le PJD sert depuis 2011 les intérêts de la cour royale (Makhzen), ce qui a entraîné la popularité d’Othmani dans une spirale descendante.

« L’initiative du Makhzen visant à neutraliser le PJD en écartant son chef fougueux pourrait avoir un effet contre-productif », a-t-elle déclaré. « Othmani n’a pas le même charisme auprès des membres du PJD ou des citoyens à plus grande échelle qui, même s’ils ne s’identifient pas comme des partisans du PJD, votent de plus en plus en faveur du PJD. »

Les autorités marocaines sont également conscientes des tensions qui couvent dans la région montagneuse du Rif, où l’ethnie berbère défie depuis longtemps la monarchie.

La mort d’un poissonnier à l’origine de protestations

L’an dernier, Mouhcine Fikri, un poissonnier originaire du Rif, a été tué après avoir été écrasé en essayant de récupérer sa marchandise – de l’espadon capturé illégalement – que la police avait jetée dans un compacteur de déchets. Pour beaucoup, sa mort symbolisait la corruption de l’État et la persécution des communautés les plus mal desservies. Ces faits ont été suivis de plusieurs mois de manifestations, auxquelles les autorités ont réagi avec des arrestations et des mesures de répression massives.

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Nombreux sont ceux qui se sont inquiétés d’une révolution à grande échelle dans une région qui, à l’époque coloniale, a affronté les forces espagnoles et françaises et qui s’est rebellée en 1956 peu après l’indépendance du Maroc vis-à-vis de la France.

Des centaines de manifestants sont toujours en prison et dans l’attente d’un procès. D’autres ont été condamnés à des peines d’emprisonnement. Le leader de la protestation, Nasser Zefzafi, est détenu en isolement cellulaire avec d’autres dirigeants du mouvement, le hirak. Des journalistes ont même été poursuivis pour avoir rendu compte de leurs activités.

En novembre dernier, des manifestants marocains à Rabat réclament justice après la mort de Mouhcine Fikri (AFP)

« Pour être réaliste, un État ne peut pas simplement libérer des prisonniers et prendre le risque d’en faire des héros », a déclaré Mounir Yaacoubi, membre du hirak, qui a été arrêté en juillet dernier au cours d’une manifestation et détenu pendant quelques heures. « Beaucoup d’entre nous sont en prison mais la vie doit continuer. Mais comme vous pouvez le voir, nous sommes tous tristes. La ville d’al Hoceima est triste. »

Des protestations ont également éclaté dans d’autres régions du Maroc en raison de pénuries d’eau. Économistes est experts affirment que si la pluie n’arrive pas avant la mi-décembre, le pays pourrait faire face à une crise politique.

« Les gens et les femmes en particulier sont privés de tous leurs droits. Ils sont privés d’eau, de leur accès à la santé et à l’éducation », a déclaré Mohammed Anaflius, membre de l’Association marocaine des droits humains à Marrakech. « Ce qui nous intéresse, c’est la situation qui a provoqué cet incident. L’État néglige ses citoyens. »

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« Les possibilités d’agitation sont par-dessus tout susceptibles de survenir en raison des problèmes d’eau et de chômage », a souligné Mohammed Masbah, analyste et chercheur associé à Chatham House.

« C’est un signal qui indique que les problèmes structurels n’ont pas encore été résolus. »

En réponse aux troubles, en octobre, le roi a tenu les élites dirigeantes pour responsables de la mauvaise gestion des ressources du pays et déclaré que les investissements publics devraient aider le peuple. Peu de temps après le discours, il a limogé plusieurs ministres, dont les ministres de la Santé et de l’Éducation ; néanmoins, nombreux sont les observateurs qui ont douté de l’utilité de cette manœuvre.

Peu de gens au Maroc ont été surpris par la bousculade. De nouveaux incidents de ce genre sont probables, a prévenu Anaflius.

« Ce qui s’est passé n’était pas exceptionnel, a relevé Anaflius. Les distributions de ce genre sont courantes ici. »

Photo : Azizi el-Houari pleure la mort de sa mère Lakbira Essabiry, décédée lors de la bousculade à Sidi Boulaalam (Maroc), le 20 novembre 2017 (Reuters).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.