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31 mai 1946 : Mohamed ben Hassan Ouazzani ou l’indépendance comme passion

Des petites histoires dans la grande Histoire : voilà ce que racontent les photos d’archives. Cette semaine, le singulier parcours d’un héros oublié de l’indépendance marocaine
Le cliché, qui a fini dans des cartons rapatriés en France après l’indépendance du Maroc, avait été confié des décennies plus tard aux archives (avec l’aimable autorisation d’Ali Lmrabet)
Le cliché, qui a fini dans des cartons rapatriés en France après l’indépendance du Maroc, avait été confié des décennies plus tard aux archives (avec l’aimable autorisation d’Ali Lmrabet)

C’est une photo malmenée par le temps mais qui, malgré son grand âge, garde une remarquable netteté. Elle a exactement 75 ans.

On est à Fès, un des principaux fiefs du nationalisme citadin marocain. On possède la date : le 31 mai 1946.

La photo montre le patio d’une vieille demeure traditionnelle de cette très vieille cité autrefois capitale de l’empire chérifien, avant qu’elle ne soit supplantée par Rabat en 1912.

Le cliché, qui a fini dans des cartons rapatriés en France après l’indépendance du Maroc, confié des décennies plus tard aux archives, montre une foule bigarrée, faite de djellabas, de fez (couvre-chef masculin en feutre souvent rouge) et de quelques costumes cravates.

Mais le vrai protagoniste de cette scène n’apparaît pas sur la photo. Ce rassemblement a été organisé pour célébrer le retour, après un long exil forcé de neuf années, de Mohamed ben Hassan Ouazzani

Presque tout le monde fixe des yeux une jeune fille.

Juchée sur une table, l’adolescente, coiffée d’une mèche rouleau typique des années 1940, est vêtue d’un élégant tailleur, synonyme de son appartenance à cette partie de l’élite bourgeoise fassie qui s’est très bien accommodée des modes vestimentaires venues d’ailleurs. Un papier à la main et sa posture suggèrent qu’elle est en train de prononcer un discours.

Sur l’image, des numéros ont été ajoutés à la main pour identifier deux personnes. Au verso de la photo, un petit texte tapé à la machine affirme que l’adolescente qui porte le numéro « 1 » est la fille de « Si Abdelaziz Boutaieb », un manifestant « tué lors des émeutes de janvier-février 1944 » contre les Français.

Quant à l’homme qui est marqué par le « 2 », il s’agit de « Si Mohamed Laraki », un ex-professeur de l’Université al-Qaraouiyine de Fès, installé par la suite à Casablanca.

Mais le vrai protagoniste de cette scène n’apparaît pas sur la photo. Ce rassemblement a été organisé pour célébrer le retour, après un long exil forcé de neuf années, de Mohamed ben Hassan Ouazzani, le chef d’une importante faction du mouvement national, rivale du parti de l’Istiqlal (premier parti politique marocain, fondé pour obtenir l’indépendance).

Une personnalité singulière

Ouazzani est une personnalité singulière de l’histoire contemporaine du Maroc. Cet acteur majeur du nationalisme marocain avait 2 ans quand le pays fut soumis au régime du protectorat.

Fils d’un riche propriétaire terrien, il fréquenta le lycée Moulay Driss de Fès, rejoignit le lycée Gouraud de Rabat (actuel lycée Descartes), qui acceptait rarement les élèves marocains, avant de passer son bac au vénérable lycée Charlemagne de Paris.

Passé par l’Institut d’études politiques de Paris, qui s’appelait alors l’École libre des sciences politiques, et par une école de journalisme, il commença par collaborer à la Nation arabe, le journal genevois du Libanais Chakib Arslan, pour participer ensuite, avec Robert-Jean Longuet, un arrière-petit-fils de Karl Marx, à la création en 1932 de la revue Maghreb.

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De retour au Maroc en 1933, il fonda à Fès le quotidien L’Action du peuple. La particularité de ce journal marocain, vite interdit, est qu’il était publié en français et qu’il ne faisait pas mystère de son choix d’utiliser la langue du colonisateur pour mieux le combattre.

Ce petit homme tout en rondeurs, portant lunettes de vue, que beaucoup de photos montrent pensif ou en train d’écrire, n’était pas seulement un homme de plume.

Grand pourfendeur du dahir berbère (nom donné au décret organisant le fonctionnement de la justice dans les tribus berbères), c’est lui qui créa, en 1934, avec le conservateur Allal El-Fassi, futur zaïm (chef) du parti de l’Istiqlal, une des premières structures partisanes explicitement indépendantistes, le Comité d’action marocaine (CAM), puis qui fonda en 1937, après une querelle idéologique avec son compère Fassi, le Haraka Kaoumia (Mouvement nationaliste).

Coup de poing, physique et intellectuel

Son militantisme lui vaudra la même année de souffrir le nafie (bannissement) dans le sud désertique du Maroc, une punition prescrite par les Français mais signée de la main de Mohamed El Mokri, le grand vizir du sultan Mohammed V.

Ce sont ses partisans de Fès, dont l’un est le père de la jeune fille de la photo, qui ont organisé en janvier 1944 des manifestations pour réclamer l’indépendance et qui reçurent en échange une violente répression française et, curieusement, le désaveu public de Mohammed V.

Après son retour à Fès, Ouazzani fonda le Hizb Choura Wal Istiqlal (Parti de la démocratie et de l’indépendance) et lança ses troupes à l’assaut du protectorat. Et quand la situation devint intenable en 1951, il s’exila à l’étranger, volontairement cette fois-ci, pour éviter de devenir l’otage, voire la victime, des Français, et pour défendre librement l’indépendance du pays dans les instances internationales.

Avec ce pedigree, Ouazzani aurait dû avoir droit à tous les honneurs après l’indépendance du Maroc en 1956.

Or, il souffrit d’une impitoyable et sanglante persécution de la part de l’Istiqlal d’Allal El-Fassi, son ancien compagnon du CAM, qui décima ses partisans.

Et après l’ascension au trône de Hassan II en 1961, il fut un éphémère ministre d’État sans portefeuille, une singulière manière pour le nouveau souverain alaouite de dépolitiser ceux qui avaient contribué à la libération du pays.

Ses principales prétentions étaient de faire du Maroc un État libre, moderne et démocratique, au sens large du terme, débarrassé de ses archaïsmes, de la corruption et de l’intolérance politique

Injuste destinée que celle de cet homme reconnu pour sa grande culture et sa pondération, francophone et panarabiste en même temps, et discret animateur de quelques idées très en avance sur son époque qui auraient mérité qu’on s’y attarde.

Ses principales prétentions étaient de faire du Maroc un État libre, moderne et démocratique, au sens large du terme, débarrassé de ses archaïsmes, de la corruption et de l’intolérance politique.

Et quelle fin pathétique que la sienne. Lors du sanglant coup d’État de Skhirat contre Hassan II en 1971, blessé par les balles des militaires conjurés, il fut amputé de son bras droit, celui qui lui servait pour écrire.

Quelques années plus tard, après la disparition de son épouse, compagne et témoin de ses vicissitudes, il entama un long et progressif déclin, physique et politique, qui aboutit à son décès en septembre 1978.

En portant son cercueil dans sa dernière demeure, la plupart de ceux qui étaient aux affaires cette année-là, à commencer par Hassan II, se sont peut-être souvenus qu’ils étaient encore enfants dans les années 1930, quand Mohamed ben Hassan Ouazzani faisait déjà le coup de poing, physique et intellectuel, contre le colonisateur.

Ali Lmrabet
Ali Lmrabet est un journaliste marocain, ancien grand reporter au quotidien espagnol El Mundo, pour lequel il travaille toujours comme correspondant au Maghreb. Interdit d’exercer sa profession de journaliste par le pouvoir marocain, il collabore actuellement avec des médias espagnols et francophones et prépare une thèse de doctorat sur l'histoire du Maroc.