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Après Béji Caïd Essebsi, une nouvelle donne

Le décès de BCE modifie la configuration politique et l’atmosphère psychologique de la présidentielle du 15 septembre. Quelle figure apparaîtra, au cœur de quelles alliances, alors que la disparition du président appelle plus que jamais un leader charismatique ?
Le président tunisien lors de l’ouverture du congrès de son parti, Nidaa Tounes, à Monastir, le 6 avril 2016 (AFP)
Par
TUNIS, Tunisie

La disparition avant la fin de son mandat de Béji Caïd Essebsi, élu à 86 ans en 2014, a longtemps été redoutée. Finalement, c’est arrivé et il n’était pas déraisonnable de former quelques inquiétudes.

Il a été l’artisan et le garant d’une grande coalition incluant Ennahdha, le parti de Rached Ghannouchi, jusqu’au divorce prononcé en septembre 2018, et malgré cela, l’incarnation d’une volonté de stabilisation des institutions et d’unité.

La Cour constitutionnelle censée constater la vacance définitive du pouvoir n’est toujours pas formée. La géopolitique de plus en plus hostile à la démocratisation du monde arabe, dont la Tunisie est l’exemple le plus abouti, n’a cessé de tenter d’interférer dans le processus.

Un modèle de transparence

Les dysfonctionnements de l’État, les tensions sociales ont installé un climat d’appel à un leader fort, y compris dans certains secteurs de l’État…

En résumé, la disparition du chef d’État en exercice était potentiellement un moment critique. Moment que la Tunisie a traversé dans la plus parfaite fluidité et dans un complet consensus politique.

Pas un char dans la rue, aucune contestation de la procédure, aucune tentative de créer une situation de pouvoir de fait

Mercredi soir, on apprenait que Béji Caïd Essebsi était hospitalisé. Jeudi matin, vers 9 h 30, son fils Hafedh publiait sur son compte Facebook une image de son père en train de saluer comme pour un adieu.

À 10 h 25, les médecins constataient le décès, et peu après 11 h, la présidence publiait un communiqué officiel.

Cette transparence était un souhait du président, a assuré depuis sa porte-parole, Saïda Garrach. Aucune place n’a été laissée aux spéculations (à la différence du jour de son hospitalisation, le 27 juin, où la rumeur de sa mort s’était répandue).

Restait à enclencher un processus institutionnel handicapé par l’absence de Cour constitutionnelle.

Le flottement n’a pas duré plus d’une heure et c’est à l’Instance provisoire de constitutionnalité chargée d’assurer « provisoirement » l’intérim, mais sans être constitutionnellement dotée de cette prérogative, qu’est revenue la tâche de constater le décès.

Aucun enjeu politique n’est venu s’opposer à cette lecture extensive du droit. Vers 16 h 30, le président de l’Assemblée, Mohamed Ennaceur, a pu prêter serment, comme le prévoit la Constitution, devant le bureau de l’Assemblée, et devenir ainsi le président de la République par intérim, six heures après le décès de Béji Caïd Essebsi.

Un modèle de transparence et de respect de l’État de droit.

Pas un char dans la rue, aucune contestation de la procédure, aucune tentative de créer une situation de pouvoir de fait. Les institutions ont tenu bon.

Nouveau calendrier électoral

La gestion immédiate de l’après Essebsi s’est donc déroulée sans encombre. Plus décisive s’annonce la reconfiguration politique qui va suivre.

La première étape, technique, consiste à réaménager le calendrier électoral pour tenir compte de la durée maximale de 90 jours de l’intérim, mais aussi de la durée des procédures de recours et de validation des résultats.

Le premier tour de la présidentielle était prévu le 17 novembre. Il aurait pu sembler plus facile de s’entendre pour prolonger l’intérim et ne rien changer.

L’élection présidentielle débutera le 15 septembre, le second tour aura lieu dans la seconde moitié d’octobre et au plus tard le 3 novembre

Mais hors de question de déroger à la Constitution, a averti Nabil Baffoun, président de l’Instance supérieure indépendantes des élections (ISIE).

Malgré tout, il faudra prolonger l’intérim (théoriquement échu le 25 octobre) de quelques semaines. L’élection présidentielle débutera le 15 septembre, le second tour aura lieu dans la seconde moitié d’octobre et au plus tard le 3 novembre, pour permettre entre temps d’organiser les législatives.

Mais l’ensemble de la séquence électorale devra être ramassée en un temps record, obligeant certainement l’ISIE à accélérer les procédures.

Des élections atypiques

Ce sera une gageure, mais les choix techniques vont avoir des répercussions politiques. Le déroulement des élections s’annonce totalement atypique : les législatives auront lieu entre les deux tours de la présidentielle, espacés de plus d’un mois.

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Les électeurs ne connaîtront pas le rapport de force parlementaire au moment du premier tour. En revanche, les législatives se tiendront dans la dynamique du choix des deux finalistes de la présidentielle. Elles seront forcément polarisées à outrance. Les logiques de vote utile et d’opposition vont jouer à plein. Mais surtout la dimension présidentialiste du régime va en sortir renforcée.

Or, l’offre s’annonce très différente de celle de 2014. Ennahdha demeure la force la plus structurée. Tahya Tounes, le parti de Youssef Chahed, est récent et son implantation réelle est un mystère. A-t-il pu récupérer à son profit une partie des anciens réseaux de clientèles du RCD (parti de Ben Ali) ? Nidaa Tounes est en déliquescence. L’extrême gauche, totalement éclatée.

Quel sera le poids des nouveaux venus : Qalb Tounes, le nouveau parti de Nabil Karoui ; Aich Tounsi, créé par la Fondation Ramburg ; le Parti destourien libre (PDL) de Abir Moussi ?

Feront-ils venir de nouveaux électeurs, modifiant ainsi les anciens équilibres ? Quelles alliances sont-ils disposés à former ? Avec ou sans Ennahdha, sera la question clivante.

Une fois les rapports de force établis, et les finalistes connus, les alliances vont se nouer autour de deux candidats. Au moment d’élire le chef de l’État, on saura quelles configurations de coalition majoritaire sont possibles. Mais la plupart des partis auront intérêt à maintenir deux fers au feu.

Amendements, suite et fin

Le président par intérim devra d’ailleurs rédiger un nouveau décret pour convoquer les électeurs.

Cette séquence ouvre une nouvelle fenêtre de tir pour la promulgation des fameux amendements à la loi électorale déposés par le gouvernement et votés le 18 juin, censés bloquer la route aux rivaux les plus dangereux pour Youssef Chahed – notamment Nabil Karoui – et que Béji Caïd Essebsi n’avait pas promulgués dans les délais.

Mais il est très peu probable que Mohamed Ennaceur les promulgue.

Au passage, parmi les témoignages recueillis à l’occasion du décès du président, on a appris de Habib Essid, l’ancien Premier ministre (de 2015 à 2016), que le 26 juin, lors de sa dernière rencontre avec Béji Caïd Essebsi, celui-ci avait une réunion prévue le lendemain avec des juristes pour connaître leur avis sur la constitutionnalité des amendements, afin d’éclairer son choix.

Tahya Tounes, le parti de Youssef Chahed (photo), est récent et son implantation réelle est un mystère (AFP)

Le lendemain, le 27 juin, il sera hospitalisé et ne pourra pas réellement reprendre ses fonctions. À un jour près, le déroulement des prochaines élections auraient pu être totalement différent.

Car rien ne devrait interdire dès lors les « outsiders » à se présenter.

L’anticipation des élections va précipiter la prise de décision pour les candidatures, à déposer durant la première semaine d’août.

Il se dessinait avant le décès de Béji Caïd Essebsi une configuration dans laquelle un candidat du système, portant une configuration renouvelée du « consensus » dans un équilibre défini par les résultats des législatives, allait se retrouver face à des candidats extérieurs au système des partis, « populistes » dans une période de discrédit de la classe politique.

La figure de l’absent

Le décès de Béji Caïd Essebsi modifie la configuration politique et l’atmosphère psychologique d’une élection qui se tiendra dans un mois et demi.

Béji Caïd Essebsi apparaît aujourd’hui comme une incarnation de l’État, un dépositaire du récit national

La communion émotionnelle bien sûr se dissipera vite, mais les louanges dans les médias, les hommages internationaux ont fabriqué une émotion politique particulière.

Ils ont produit une relecture du passé, réactivé la figure du « père » de la nation, incarnation de l’État, au point que certains Tunisiens ont confié « revivre » à travers les obsèques nationales qui se sont déroulées samedi, celles de Habib Bourguiba célébrées en avril 2000 en catimini.

Béji Caïd Essebsi apparaît aujourd’hui comme une incarnation de l’État, un dépositaire du récit national tel que l’a élaboré le pouvoir depuis l’indépendance. Une figure dont la disparition va souligner le manque et créer un appel pour la prochaine élection.

Or, aucun des candidats potentiels ne l’incarne pour le moment. La génération des fondateurs étant désormais partie, la révolution n’ayant ni créé ses mythes, ni fait émerger de nouvelles incarnations du collectif, la scène étant occupée par des politiciens fabriqués par les manœuvres d’appareil, les médias et l’argent, une nouvelle figure peut-elle apparaître ?

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Entre le discrédit de la classe politique et la peur de l’inconnu, quel récit lui donnera corps ? Derrière les apparences « légales rationnelles » (respect de la Constitution, processus électoral) s’est installée une atmosphère qui appelle plutôt un leadership charismatique, que la mort la mort Béji Caïd Essebsi a renforcée.

D’autant qu’il incarnait aussi une dimension essentielle à la vie politique de ces dernières années : c’est l’unité, que ses proches présente comme son testament. Cette unité renvoie en particulier à l’inclusion d’Ennahdha dans la vie politique et les institutions. Mais il ne faut pas s’y tromper, l’ambivalence de cette unité demeure entière.

La peur d’Ennahdha peut être réactivée 

Pour Ennahdha, l’unité signifie son intégration dans le champ des forces politiques légitimes. Ce choix stratégique de Béji Caïd Essebsi a, en son temps, considérablement déplu à ses soutiens.

Mais l’unité a signifié aussi, du point de vue de Béji Caïd Essebsi, une forme de mise sous contrôle des islamistes, dont il était le garant personnel vis-à-vis de sa famille politique, mais aussi des partenaires arabes et occidentaux de la Tunisie.

Dans ses discours, il n’a jamais cessé de mettre à l’épreuve leur conformité avec le projet national, et donc leur appartenance au cercle des acteurs acceptables a été toujours conditionnelle.

Béji Caïd Essebsi parti, la peur d’Ennahdha qui avait déclenché les réactions les plus irrationnelles avant les élections, vont se réactiver. Quel rôle vont-elles jouer dans la campagne électorale ?