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À quoi jouent les Émirats arabes unis en Tunisie ?

Alors que son aventure en Libye déraille, Abou Dabi est accusé de fomenter des troubles politiques dans un autre État d’Afrique du Nord
Le chef du Parlement tunisien Rached Ghannouchi a été critiqué, notamment par le président Kais Saied, pour son soutien apporté au GNA en Libye (AFP)
Le chef du Parlement tunisien Rached Ghannouchi a été critiqué, notamment par le président Kais Saied, pour son soutien apporté au GNA en Libye (AFP)
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TUNIS, Tunisie

Depuis plusieurs semaines, la Tunisie est en proie à des troubles politiques après les critiques adressées au président du Parlement, Rached Ghannouchi, pour ses contacts présumés avec la Turquie, le Qatar et les Frères musulmans au sujet de la guerre en Libye.

Les tensions se sont exacerbées le mois dernier alors que Ghannouchi félicitait Fayez al-Sarraj, le chef du Gouvernement d’union nationale (GNA) libyen, pour sa reconquête de la base aérienne d’al-Watiya, précédemment contrôlée par l’Armée nationale libyenne (ANL) autoproclamée de Khalifa Haftar.

Le leader du mouvement Ennahdha est accusé d’avoir contrarié la neutralité de la Tunisie quant à la situation en Libye en soutenant Sarraj, qui bénéficie de l’appui d’Ankara et de Doha. 

Soutenu par les Émirats arabes unis (EAU), l’Arabie saoudite, l’Égypte et la Russie, Haftar a essuyé une série de défaites au cours des dernières semaines.

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L’échiquier politique tunisien est devenu un champ de bataille pour les États rivaux du Golfe depuis le renversement de Zine el-Abidine Ben Ali en 2011. 

Aujourd’hui, alors que leur aventure en Libye déraille, il se dit que les Émirats arabes unis et leurs alliés sont à l’origine des récents bouleversements politiques et en particulier de la campagne contre Ghannouchi.

Dimanche 14 juin, les forces de sécurité ont mis fin à un rassemblement à Tunis, organisé par un groupe se faisant appeler « comité du Front du salut du 14 janvier », qui réclamait la dissolution du Parlement, des élections législatives anticipées et la formation d’un mini-gouvernement intérimaire.

Fathi Ouerfelli, un porte-parole du groupe, a déclaré à l’agence de presse tunisienne TAP que Ghannouchi pratiquait « une diplomatie parallèle » et que « son alignement derrière l’axe turco-qatari [n’était] pas de bon augure pour la diplomatie tunisienne ni bénéfique pour le peuple tunisien ». 

La page Facebook du Front du salut, active sous le nom de Harak al-Aksheedi, est gérée par « deux personnes aux Émirats arabes unis »

Fathi Ouerfelli a déclaré que les manifestants avaient été harcelés et empêchés de manifester pacifiquement devant le Parlement et a critiqué le mouvement Ennahdha pour avoir utilisé les organes de l’État (le ministère de l’Intérieur et la mairie du Bardo) afin d’interdire les manifestations en fermant tous les axes menant à la place du Bardo, au centre de la capitale. 

Selon The Lens Post, un média du Moyen-Orient, la page Facebook du Front du salut, active sous le nom de Harak al-Aksheedi, est gérée par « deux personnes aux Émirats arabes unis ».

« Cela soulève des soupçons sur l’ampleur de l’ingérence des Émirats dans les affaires tunisiennes », a indiqué The Lens Post dans un article publié le 12 juin. 

Même s’il n’était pas disponible pour commenter ces soupçons, Fathi Ouerfelli a nié toute ingérence étrangère lors d’une conférence de presse : « Seules les affaires de la Tunisie comptent », a affirmé celui qui dirige également le parti de gauche Tounes Beytouna.

Il a ajouté que son initiative comprenait des organisations politiques, des personnalités nationales et le mouvement de la jeunesse patriotique tunisienne. 

Une « révolution de la faim »

Depuis le début du mois, deux autres mouvements ont demandé la dissolution du Parlement et organisé des sit-in sur la place du Bardo.

La Coordination du 1er juin est présidée par l’avocat et militant politique Imed ben Halima, tandis que la Coalition de la IIIe République, qui rassemble trois groupes de la société civile, est dirigée par l’avocat Mohamed Ali Abbes, un ancien membre du Front de salut national (composé de partis et de membres de la société civile).  

Début mai, l’agence turque Anadolu a rapporté que le ministère public tunisien avait ouvert une enquête concernant des appels lancés sur les réseaux sociaux contre les institutions de l’État. 

Deux analystes tunisiens ont déclaré à l’agence que les appels lancés sur les réseaux sociaux étaient en faveur d’« une révolution » et de « la dissolution du Parlement ».

Selon les analystes, ces appels n’étaient pas sérieux et étaient orientés par des partis politiques incapables de mobiliser les gens ainsi que par des forces régionales.

Alors que les appels ont été présentés comme une « révolution de la faim », le politologue Riyadh al-Chaaibi a déclaré à Anadolu que les « les données scientifiques et historiques prouv[aient] qu’il s’agi[ssait] d’une contre-révolution » contre la démocratie tunisienne.

« Ces appels lancés sous le couvert social et du chômage sont faux et poussent vers une contre-révolution. »

L’ancien directeur de l’Institut tunisien des études stratégiques, Tarek Kahlaoui, a indiqué à Anadolu que d’après le contenu diffusé sur les réseaux sociaux, les appels émanaient de partis politiques aux orientations contradictoires.

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Kahlaoui a précisé qu’il s’agissait notamment de partisans de Ben Ali comme Abir Moussi, présidente du Parti destourien libre (PDL), mais aussi de personnes proches du parti Nidaa Tounes, qui a remporté une majorité des sièges aux élections législatives de 2014.

Le mois dernier, El Watan, un journal indépendant algérien francophone, a cité plusieurs médias du Moyen-Orient, dont le quotidien londonien Al-Quds al-Arabi, qui ont rapporté que les renseignements turcs avaient déjoué une tentative de coup d’État en Tunisie coordonnée par les Émirats arabes unis. 

D’après Al-Quds al-Arabi, le premier acte du coup d’État devait commencer le 13 juin avec des manifestations antigouvernementales. 

Selon des sources turques, ces manifestations devaient être préparées et dirigées par des personnalités liées à Ben Ali et « certains leaders d’organisations affiliées à la gauche tunisienne, qui n’ont pas réussi à se faire une place au Parlement lors des dernières élections législatives ».

Une figure inféodée à Abou Dabi

D’après The Lens Post, « le coup d’État projeté en Tunisie vise globalement à reproduire le scénario mis en place en Égypte pour porter [Abdel-Fattah] al-Sissi au pouvoir » ainsi qu’à « [diaboliser le] mouvement Ennahdha ».

Le stratagème aurait servi « à préparer l’arrivée au pouvoir d’une figure inféodée à Abou Dabi à qui il aurait été demandé d’appliquer à la lettre l’agenda d’Abou Dabi en Libye et dans la région », a écrit The Lens Post.

Les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite ont été accusés d’avoir soutenu la chute du premier président égyptien librement élu, Mohamed Morsi, en 2013. Morsi, qui était affilié aux Frères musulmans, a été remplacé par Sissi.

« Cela ressemble beaucoup à un complot de coup d’État de style émirati », explique à Middle East Eye Sébastien Boussois, chercheur spécialiste du Moyen-Orient à l’université libre de Bruxelles. 

« Alors que Haftar se trouve dans le camp des perdants en Libye, la Tunisie est devenue un pays clé de leur plan visant à installer ou à maintenir des régimes autoritaires dans toute la région MENA. »

« Ces groupes de gauche se sentent liés au nationalisme arabe, désormais incarné par Assad en Syrie, un autre allié des Émirats »

- Rafik Abdessalem, ancien ministre des Affaires étrangères

Une liaison entre l’ancien régime de Ben Ali et la gauche prend tout son sens dans ce contexte, selon l’ancien ministre des Affaires étrangères Rafik Abdessalem. 

« Ces groupes de gauche se sentent liés au nationalisme arabe, désormais incarné par Assad en Syrie, un autre allié des Émirats », explique à MEE Rafik Abdessalem, membre du mouvement Ennahdha.

Un peu plus de deux ans en arrière, le 12 juin 2018, le journal turc Yeni Şafak rendait compte de ce qu’il décrivait comme une autre tentative de coup d’État soutenue par les Émirats arabes unis et provenant de l’ancien ministre tunisien de l’Intérieur Lotfi Brahem.

Le prétendu coup d’État, qui visait à prendre le pouvoir et à renverser le parti Ennahdha, aurait été déjoué avec l’aide des services de renseignement français, allemands et algériens, selon le quotidien.

« Depuis plusieurs années, les Émirats arabes unis tentent de mettre fin à l’influence du Qatar, qui soutient le parti Ennahdha et la transition démocratique », explique Sébastien Boussois.

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« Abou Dabi avait initialement misé sur [le fondateur de Nidaa Tounes, Béji Caïd] Essebsi, mais s’est senti trahi par son alliance avec Ennahdha. Les Émirats ne lui ont jamais pardonné sa décision de garder ses distances dans ses relations avec les pays du Golfe. »  

Rafik Abdessalem soutient que le mécénat en faveur d’individus, de partis politiques et de groupes de la société civile n’est pas le mode de fonctionnement privilégié par les Émirats arabes unis. 

« Ils préfèrent utiliser l’armée et les chefs militaires, mais comme l’armée tunisienne a prouvé son indépendance, cela ne fonctionne pas en Tunisie », a-t-il déclaré. 

Depuis les élections législatives de 2019, le PDL de Moussi, qui détient dix-sept sièges au Parlement, servirait d’alternative.

« Abou Dabi soutient désormais ouvertement Abir Moussi et le PDL, qui est très proche de l’ancien parti de Ben Ali, aujourd’hui interdit, et dont la mission est d’éradiquer définitivement Ennahdha. Moussi a le vent en poupe », explique Sébastien Boussois. 

« Pour les émiratis, l’identité islamo-démocrate d’Ennahdha représente une menace existentielle. C’est un concurrent indésirable pour leur régime totalitaire islamique fait maison », affirme Rafik Abdessalem.

« Les médias sont essentiels à leur activité. Les médias émiratis font de la publicité pour le PDL et, pour couronner le tout, ils financent également un grand nombre de médias tunisiens. Abou Dabi veut détruire Ennahdha par tous les moyens. »

Une campagne médiatique

Le mois dernier, la chaîne de télévision émiratie Al-Ghad a diffusé un reportage sur de présumées manifestations « contre le chômage » étendues à toute la Tunisie. 

Les images montraient en réalité une manifestation de supporters d’un club de football à Bizerte – qui n’avait rien à voir avec les problèmes sociaux du pays – et des manifestations datant de plusieurs mois contre l’« accord du siècle » de l’administration Trump.

En mai également, Ahmed Yusuf, correspondant de l’agence Anadolu au Qatar, a relevé ce qu’il ce qu’il a décrit comme « une campagne systématique » contre Ghannouchi menée par des médias soutenus par l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l’Égypte. 

Il a précisé que les branches médiatiques de ces trois pays avaient publié « des informations trompeuses et simultanées » sur le président du Parlement, affirmant notamment qu’il avait « amassé une énorme fortune depuis son retour en Tunisie » en 2011. 

Les députés tunisiens se disputent lors d’une séance plénière consacrée à l’examen d’une motion déposée par le Parti destourien libre (PDL) et de la situation en Libye, le 3 juin 2020 (AFP)
Les députés tunisiens se disputent lors d’une séance plénière consacrée à l’examen d’une motion déposée par le Parti destourien libre (PDL) et de la situation en Libye, le 3 juin 2020 (AFP)

Ghannouchi a démenti ces allégations, qui ont été infirmées par des documents financiers officiels obtenus le mois dernier par le site d’information Arabi21

Suite à l’appel passé le 19 mai par Ghannouchi pour féliciter le Premier ministre libyen, les tensions politiques se sont encore intensifiées ce mois-ci lors d’une audition parlementaire de vingt heures dont Moussi a été l’instigatrice, au sujet des prétendues manœuvres d’Ennahdha visant à modifier le programme du pays en matière de politique étrangère. 

Sébastien Boussois juge l’appel téléphonique entre Ghannouchi et Sarraj « plutôt normal ». « Il reflète les bonnes relations entre Ennahdha et la Turquie. Même si cela n’aura pas contribué à la réconciliation avec les Émirats. »

Chose inhabituelle, les médias soutenus par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont retransmis l’audition parlementaire en direct, avec des titres controversés et trompeurs tels que « Ghannouchi interrogé ».

Une motion présentée pour refuser toute intervention étrangère en Libye a été rejetée après avoir recueilli 94 voix en sa faveur, soit 15 voix de moins que les 109 nécessaires à son adoption.

« Cela correspond parfaitement au mode de fonctionnement d’Abou Dabi », explique encore Rafik Abdessalem. 

« Les Émirats recherchent soit l’anarchie, soit la dictature, tout ce qui permettra de montrer que les démocraties ne fonctionnent pas », ajoute l’ancien ministre. 

Bien qu’elle n’ait pas été adoptée, la motion a été soutenue par trois des cinq partenaires de coalition d’Ennahdha. 

« Il n’est pas normal que la coalition se range du côté de l’opposition », soutient l'ancien ministre. « Il nous faut un consensus et une coalition plus large ; nous avons donc demandé au Premier ministre [Elyes Fakhfakh] d’entamer un dialogue interne et d’ajouter le deuxième parti, Au cœur de la Tunisie, à la coalition. » 

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Lors des pourparlers de coalition qui ont suivi les élections de 2019, le refus du Premier ministre, du Courant démocrate et du mouvement Echaab d’inclure Au cœur de la Tunisie dans le gouvernement a failli entraîner de nouvelles élections. 

Malgré les tensions politiques actuelles auxquelles la Tunisie est confrontée, Rafik Abdessalem garde espoir quant à l’avenir démocratique du pays.

« Si l’on en arrive au point critique, tous les partis choisiront la démocratie, même le PDL », estime-t-il.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.