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Pourquoi l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis veulent salir Rached Ghannouchi

En tant que chef de l’islam politique, le président du Parlement tunisien est considéré comme une menace dans les officines du pouvoir à Riyad et Abou Dabi
Le leader d’Ennahdha, Rached Ghannouchi, préside la première session du nouveau Parlement à Tunis, le 13 novembre 2019 (AFP)
Le leader d’Ennahdha, Rached Ghannouchi, préside la première session du nouveau Parlement à Tunis, le 13 novembre 2019 (AFP)

Le mois dernier, la chaîne de télévision émiratie Al-Ghad a diffusé un reportage sur des manifestations « contre le chômage » qui ont été organisées dans toute la Tunisie. En réalité, les images montraient une manifestation de supporters d’un club de football à Bizerte – qui n’avait rien à voir avec les problèmes sociaux du pays – et des manifestations datant de plusieurs mois contre l’« accord du siècle » américain.  

Un tel traitement médiatique n’a rien d’accidentel. Il s’inscrit dans le cadre d’une campagne coordonnée visant à dépeindre la démocratie tunisienne comme un échec. 

Le 3 juin, le Parlement tunisien s’est réuni et a abordé la position de l’État face au conflit libyen. Chose inhabituelle, les médias soutenus par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis (EAU) ont retransmis la session en direct, avec des titres controversés et trompeurs tels que « Ghannouchi interrogé »

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Ces deux notions mettent en lumière la nature despotique du Parti destourien libre (PDL) d’Abir Moussi.

Son obsession pour l’éradication de l’islam politique rappelle non seulement la politique du régime de l’ancien président Zine el-Abidine Ben Ali, mais souligne également son refus d’accepter les droits constitutionnels fondamentaux des Tunisiens à l’organisation politique et à la liberté d’expression.

La question de la révocation du président du Parlement, Rached Ghannouchi, a été avancée par Abir Moussi, une femme politique favorable à l’ancien régime dont le discours – tant avant qu’après les élections de l’an dernier – s’est concentré sur deux principes : l’idée que le Printemps arabe et la fin de la dictature du pays étaient un chaos causé par une conspiration de puissances étrangères, et l’idée que ceux qui adhèrent à l’islam politique sont des « terroristes » et les principaux ennemis de la Tunisie. 

Abir Moussi a demandé que les Frères musulmans soient interdits au Parlement tunisien.

Sur ces points, la leader du PDL et son parti se trouvent dans le même camp que l’axe saoudo-émirati, qui considère le processus de démocratisation comme une menace directe pour l’ancien régime arabe.

Le même problème s’est posé directement en Égypte, où l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont soutenu le renversement du premier président librement élu du pays, Mohamed Morsi

L’obsession des Saoudiens et des Émiratis pour l’islam politique, qu’ils condamnent vivement et qu’ils présentent comme un mouvement terroriste, est également connue de tous. Les Émiratis ont fait pression sur le gouvernement britannique pour qu’il publie un rapport précisant que les Frères musulmans sont impliqués dans des opérations terroristes.

La croyance idéologique en un « islam modéré » comme forme de « soft power » à des fins politiques considère les autres interprétations de l’islam – dont l’idéologie des Frères musulmans – comme des menaces existentielles

Ils ont également poussé sans relâche les États-Unis à mettre en œuvre un texte de loi classant les Frères musulmans comme un groupe terroriste. Bien que le texte soit bloqué au Congrès, il réapparaîtra rapidement en cas de réélection du président Donald Trump.

À l’origine de cette croisade contre l’islam politique se trouve un ensemble complexe de facteurs – notamment la peur d’un groupe socialement conservateur bien organisé et motivé qui pourrait exercer une grande influence dans le contexte sociétal des États du Golfe. 

De plus, la croyance idéologique en un « islam modéré » comme forme de « soft power » à des fins politiques considère les autres interprétations de l’islam – dont l’idéologie des Frères musulmans – comme des menaces existentielles. Pourtant, elle tolère paradoxalement que ces derniers soient pris pour cible par d’autres qui ont des opinions plus extrêmes. 

En Libye, par exemple, les Saoudiens et les Émiratis ne voient apparemment aucun problème à renforcer les salafistes madkhalistes, un groupe extrémiste, pour contrer les Frères musulmans. La Libye est une étape importante dans la guerre saoudo-émiratie contre les Frères musulmans et la démocratie en elle-même. 

Les Émiratis et les Saoudiens ont choisi de soutenir la solution militaire totale du maréchal Khalifa Haftar : anéantir tous les rivaux et établir un régime proche de celui de l’ancien dirigeant Mouammar Kadhafi, basé sur le règne autoritaire d’un unique chef.

Pression sur la Tunisie voisine

Les Émiratis apparaissent comme les principaux mécènes de cette guerre insensée ; un rapport de l’ONU divulgué en avril a détaillé de façon inédite l’implication profonde des Émirats arabes unis dans le soutien apporté à Haftar. Mais alors que Haftar et ses alliés sont en train de perdre la guerre, ils s’engagent dans des actions de plus en plus irrationnelles. 

Après avoir été défait dans des sites majeurs de l’ouest de la Libye, Haftar a choisi de mettre fin à toute affiliation avec le cadre défini par les Nations unies, y compris l’accord de Skhirat conclu en 2015 sur lequel repose le cadre politique très fragile.

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Toute entité qui serait civile, élue démocratiquement et ouverte à la diversité des groupes politiques – dont l’islam politique et les Frères musulmans – est rejetée par les Émiratis et les Saoudiens.   

Le conflit ne s’arrêtera pas en Libye. Les partisans de Haftar considèrent les récentes défaites comme une occasion d’intensifier le conflit en multipliant les armes et en augmentant la pression sur la Tunisie voisine, qui élabore soigneusement sa propre position en Libye.

La position du président tunisien Kais Saied sur la Libye met l’accent sur deux points. Premièrement, il prône la légitimité internationale, notamment l’accord parrainé par l’ONU qui a donné lieu à la reconnaissance du Gouvernement d’union nationale (GNA).

Deuxièmement, il insiste sur la recherche d’une solution pacifique, la seule possible pour la Libye, sans les interventions étrangères qui alimentent le conflit. Pourtant, même cette position modérée semble inacceptable pour les Émiratis et les Saoudiens. 

De plus, le parti islamiste Ennahdha, qui a remporté le plus grand nombre de sièges aux dernières élections législatives tunisiennes, défend ouvertement le GNA. Rached Ghannouchi, s’est récemment entretenu par téléphone avec le Premier ministre libyen Fayez al-Sarraj pour le féliciter suite à la reconquête par le GNA de la base aérienne stratégique d’al-Watiya, ce qui a suscité des critiques selon lesquelles il aurait outrepassé son rôle. 

Il y a plusieurs mois, des critiques similaires ont été formulées après la visite surprise de Ghannouchi en Turquie pour rencontrer le président Recep Tayyip Erdoğan.

Le rôle croissant de la Turquie en Libye est manifestement un élément essentiel dans l’équation libyenne, ce qui suscite l’inquiétude de l’axe saoudo-émirati

Le rôle croissant de la Turquie en Libye – surtout depuis qu’Ankara a aidé le GNA à dominer les airs et à mettre fin à la supériorité aérienne des forces de Haftar – est manifestement un élément essentiel dans l’équation libyenne, ce qui suscite l’inquiétude de l’axe saoudo-émirati.

Ce conflit ne se terminera pas facilement dans la mesure où l’axe reste idéologiquement ancré. Et la Turquie s’impatiente de plus en plus face aux deux États.

Tarek Kahlaoui est un activiste et analyste politique titulaire d’un doctorat de l’université de Pennsylvanie. Entre 2012 et 2014, il a dirigé l’Institut tunisien des études stratégiques, un think tank présidentiel. Il écrit régulièrement sur la politique et les enjeux sécuritaires en Tunisie.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Tarek Kahlaoui
Tarek Kahlaoui holds a PhD from University of Pennsylvania and is a political activist and analyst. He led the presidential think tank “Tunisian Institute of Strategic Studies” (2012-2014) and writes regularly on Tunisian politics and security issues.