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Qualifier les Frères musulmans de « terroristes » ne fera qu’empirer les choses

En annonçant fin avril qu’il envisageait de placer les Frères musulmans égyptiens sur la liste noire américaine des « organisations terroristes », Donald Trump a montré avec quelle facilité il est manipulé par les autocrates du Moyen-Orient
Des membres des Frères musulmans au Caire, lors d’un procès, le 2 décembre 2008 (AFP)

Fin avril, le président des États-Unis, Donald Trump, a annoncé qu’il chercherait à faire en sorte que le département d’État désigne les Frères musulmans comme une organisation terroriste étrangère. 

Malgré tous les efforts déployés par la Maison-Blanche pour prouver le contraire, il est évident que les Frères musulmans ne sont pas une organisation terroriste. 

En effet, des responsables du Pentagone et de son propre département d’État ont affirmé la même chose à Trump et des experts dans tous les domaines du monde universitaire, de la politique et de la sécurité les rejoignent.

Ce qui trahit l’ignorance du président, c’est son incompréhension de ce que sont et ne sont pas les Frères musulmans. Il ne s’agit pas d’un « groupe » ou d’une simple organisation sociopolitique limitée à l’Égypte. Il ne s’agit pas non plus d’un simple mouvement politique, même si c’est en tant que tel qu’ils se sont le plus récemment manifestés.

Trouvant plutôt ses racines dans le service public, il s’agit d’une idéologie et d’une inspiration sociale pour la société civile. Ils font ainsi partie des infrastructures sociales, humanitaires et politiques ainsi que du tissu de nombreuses sociétés de la région. 

Les Frères musulmans ne peuvent être séparés de leurs origines sociales et idéologiques ni de leurs manifestations sociopolitiques variées dans toute la région. Du Maroc au Koweït, il existe des membres, des affiliés et des partisans des Frères musulmans. 

Étouffer la résistance

En décrivant cette organisation transnationale comme un groupe « terroriste », Trump rend tout d’un coup très compliquées les relations entre les États-Unis et un grand nombre de pays. De plus, il aggrave l’instabilité dans une région très fragile du monde. 

Beaucoup peuvent ne pas aimer l’idée d’islam politique. Néanmoins, nous respectons son droit d’exister et apprécions son importance pour les structures politiques et sociales au Moyen-Orient. 

Depuis le Printemps arabe, les Frères musulmans sont devenus plus actifs dans la région et ont joué un rôle majeur dans l’élection du Premier président égyptien démocratiquement élu en 2012.

Qu’est-ce qui empêche vos homologues de la région de faire de même et de désigner de la même manière les voix dissidentes de leur pays ?

Ce qui est peut-être le plus inquiétant dans la dernière annonce de Trump, c’est qu’elle montre la facilité avec laquelle il est manipulé par les autocrates du Moyen-Orient.

En permettant que l’opposition politique soit qualifiée de « terroriste », nous risquons d’étouffer la résistance démocratique aux régimes dictatoriaux. Nous l’avons vu récemment en Arabie saoudite : 37 militants ont été exécutés simplement pour avoir exprimé leurs opinions.

Nous avons vu cela aussi en Libye, où le général Khalifa Haftar avance vers Tripoli au nom de la « lutte contre le terrorisme ». Et bien sûr, le rejet des voix dissidentes « terroristes » est depuis longtemps un instrument politique du président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, « grand ami » et allié de Trump.

Une vieille combine

C’est une vieille combine, utilisée par Sissi et d’autres dictateurs arabes avant lui. Mais si vous pouvez qualifier une organisation non violente de « groupe terroriste » pour la faire taire – tout en demandant au chef de la plus grande superpuissance du monde de corroborer cette classification – qu’est-ce qui empêche vos homologues de la région de faire de même et de désigner de la même manière les voix dissidentes de leur pays ?

Les dissidents de la région sont maintenant exposés à de grands risques et les idées tolérées dans le discours public étant de moins en moins nombreuses, il y aura aussi de moins en moins de personnes pour oser dénoncer les méfaits des régimes en place.

Le président américain Donald Trump et le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi à Washington, le 9 avril 2019 (AFP)

Mais nous ne pouvons pas dire que ce développement est surprenant. En fait, nous aurions dû nous attendre à ce que Trump et ses conseillers optent pour la solution la plus agressive au problème de leur allié.

Dans ce cas, le président peut manifester son soutien à Sissi tout en assouvissant l’aversion de sa base électorale envers l’islam, en particulier sous sa forme plus politique. Dans sa tête, cela doit ressembler à du gagnant-gagnant.

Mais si son objectif est d’écraser l’islam politique, cela ne l’aidera pas. De qui parle-t-il lorsqu’il qualifie les Frères musulmans de groupe « terroriste » ? S’agit-il des Frères musulmans élus après la chute de l’ancien président égyptien Hosni Moubarak ? S’agit-il des Frères musulmans jordaniens, une pierre angulaire du gouvernement national ? Ou peut-être s’agit-il du Parti marocain de la justice et du développement (PJD), qui prône la démocratie islamique ?

Aliéner ses alliés

En cédant à sa propre hostilité envers l’islam, Trump aliène ses alliés occidentaux en Europe. Cette aliénation découle de sa volonté de s’aligner ouvertement avec certains des pires régimes du Moyen-Orient. Il semble de plus en plus que Trump espère imiter ces hommes forts brutaux et capricieux qui l’ont déjà séduit avec des promesses de richesse et de pouvoir.

Trump parle avec fierté des milliards saoudiens promis et des accords commerciaux qu’il a signés. Il déclare ouvertement son admiration pour les régimes durs de la Russie et de la Chine. Le très attendu « accord du siècle », conçu pour consolider l’influence et le pouvoir des États-Unis dans la région, ne nécessiterait qu’un minimum de concessions de la part d’Israël.

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Beaucoup ont essayé de choisir le destin des peuples du Moyen-Orient. Beaucoup ont échoué. Trump n’est qu’une marionnette pour les superhéros du mal depuis longtemps au pouvoir dans la région, qui perçoivent l’influence et la puissance des États-Unis comme des outils pour atteindre leurs objectifs.

Nous devons travailler avec gens avisés aux États-Unis et en Occident pour mettre en place une structure propice à la démocratie. Mais avec cette dernière annonce, nous ne pouvons attendre que désolation.

- Yehia Hamed est un ancien ministre égyptien de l’Investissement. Il a servi dans le gouvernement démocratiquement élu de Mohamed Morsi, renversé lors du coup d’État de 2013.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original).

Yehia Hamed
Yehia Hamed is Egypt's former investment minister. He served in the democratically-elected government of Mohamed Morsi, who was overthrown in a coup in 2013.