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Lionel Messi, le Qatar et la bataille du Golfe pour le soft power footballistique

Dernier coup de force de Doha en vue de la Coupe du monde 2022 : la signature de la légende du football au PSG
Le président du Paris Saint-Germain Nasser al-Khelaïfi et Lionel Messi en conférence de presse, le 11 août 2020 (AFP)
Le président du Paris Saint-Germain Nasser al-Khelaïfi et Lionel Messi en conférence de presse, le 11 août 2020 (AFP)

Le transfert de Lionel Messi du FC Barcelone au Paris Saint-Germain (PSG), sans doute le plus médiatisé de l’histoire du football, a été finalisé début août.

Mais alors que la légende argentine faisait cap vers le nord, de l’Espagne à la capitale française, un autre pays occupait le devant de la scène : le Qatar

C’est un membre influent de la famille royale de l’émirat du Golfe, Khalifa ben Hamad al-Thani, qui a été le premier à confirmer la nouvelle il y a une dizaine de jours. Son tweet – « L’accord est officiellement conclu. Il sera annoncé plus tard » – a enflammé les réseaux sociaux.

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L’homme d’affaires qatari Nasser al-Khelaïfi, président du PSG, a également été une figure dominante, depuis les négociations initiales du transfert jusqu’à la conférence de presse très attendue de Messi à Paris mercredi dernier. 

Nasser al-Khelaïfi est à la tête de Qatar Sports Investment (QSI), une filiale du fonds souverain du pays, fondé et dirigé par la famille régnante al-Thani, qui a racheté le club français en 2011. Elle a depuis injecté plus d’un milliard de dollars, faisant du PSG l’une des meilleures équipes d’Europe. 

En obtenant la signature de celui qui est sans doute le plus grand joueur de tous les temps seize mois seulement avant la Coupe du monde 2022 au Qatar, Doha utilise une fois de plus le football pour montrer ses muscles sur la scène mondiale.

Les investissements du Qatar dans le football au cours de la dernière décennie – avec en point d’orgue la signature de Lionel Messi – ont toujours relevé d’une stratégie de soft power, consistant à utiliser le ballon rond pour se faire des amis et gagner en influence. 

Ambassadeur du Qatar

Ses détracteurs considèrent que Doha cherche ainsi à blanchir sa réputation internationale. 

« Le sportswashing [procédé consistant à utiliser un événement sportif, une équipe sportive, ou le sport de façon générale, pour améliorer la réputation d’un pays] des uns est le soft power des autres », indique à Middle East Eye Simon Chadwick, professeur spécialiste du sport eurasien à l’Emlyon Business School. 

« Le soft power concerne le pouvoir d’attraction, le pouvoir de séduire ou d’intéresser des publics ciblés. Par opposition au sportswashing, qui est largement perçu comme étant une tactique de diversion. » 

Premier producteur mondial de gaz naturel liquéfié, le Qatar, accusé d’irresponsabilité climatique, a du mal à se défaire de sa réputation internationale. Son bilan en matière de droits de l’homme est également très critiqué, notamment en ce qui concerne la liberté d’expression et les droits des travailleurs immigrés et de la communauté LGBTQI+

« Les gens ne parlent pas du pétrole et du gaz du Qatar, ni de l’environnement. À la place, ce dont on parle, c’est de Messi »

- Simon Chadwick, professeur spécialiste du sport eurasien 

Le football est un moyen de changer cela.

« Les gens ne parlent pas du pétrole et du gaz du Qatar, ni de l’environnement. À la place, ce dont on parle, c’est de Messi », explique Simon Chadwick. « On ne parle pas des ouvriers immigrés, on parle de Messi. » 

Le sort des travailleurs immigrés, en particulier, a suscité une vive inquiétude de la part des observateurs internationaux après la révélation par le Guardian en février d’un bilan de plus de 6 500 morts au Qatar depuis que l’émirat s’est vu attribuer le mondial de football il y a dix ans.

À la suite de cela, plusieurs sélections nationales dont la Norvège, l’Allemagne et les Pays-Bas ont porté des tee-shirts en signe de protestation contre les violations des droits de l’homme commises par l’État du Golfe lors de matchs de qualification pour la Coupe du monde en mars.

Lionel Messi devrait devenir un atout majeur dans le cadre des efforts déployés par le Qatar pour favoriser des relations publiques positives autour du mondial.

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En début de semaine dernière, The Athletic a rapporté que les Qataris avaient l’intention d’utiliser l’image de l’Argentin pour maximiser les opportunités commerciales à l’occasion de la prochaine Coupe du monde, qui sera probablement le dernier grand tournoi international du joueur de 35 ans. 

L’objectif ultime est de mener le PSG au premier sacre de son histoire en Ligue des champions – le tournoi le plus prestigieux pour les clubs de football européens – avec Lionel Messi à la barre, puis d’organiser une Coupe du monde réussie quelques mois plus tard. 

« Compte tenu de la popularité et de l’impact de Messi, son image sera certainement associée au Qatar et à la Coupe du monde, que ce soit avec l’émir du Qatar ou sur les différents sites du tournoi », indique à MEE Kévin Veyssière, fondateur du blog Football Club Geopolitics, établi à Paris.

Le PSG, ses joueurs et ses divers partenaires commerciaux qataris seront appelés à « vendre » le tournoi, ajoute-t-il, en apportant leur soutien à un pays qui n’est généralement pas associé à la culture footballistique.

La relation entre Lionel Messi et le Qatar pourrait même survivre à son passage à Paris.

« Je ne serais pas vraiment pas surpris que Messi devienne en fin de compte une sorte d’ambassadeur du Qatar et il n’est pas inconcevable qu’à la fin de son contrat avec le PSG, il aille jouer au Qatar », prédit Simon Chadwick.

Un coup de maître contre ses rivaux régionaux

En intégrant Lionel Messi, sextuple vainqueur du Ballon d’Or – la récompense individuelle la plus prestigieuse décernée aux footballeurs –, à son projet public de football européen, Doha réalise un coup de maître contre ses rivaux régionaux.

En juin 2017, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont rompu leurs liens diplomatiques et commerciaux et leurs liaisons de transport avec le Qatar en raison d’allégations selon lesquelles Doha soutenait le terrorisme – une accusation que le pays rejette depuis longtemps. Le blocus de trois ans et demi a pris fin en janvier.

Quelques mois seulement après le début de la crise, le PSG a signé la star brésilienne Neymar pour un montant record de 222 millions d’euros. Beaucoup y ont vu une déclaration audacieuse sur le plan financier et politique à un moment où les voisins de Doha tentaient de l’isoler. 

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« Le transfert de Neymar n’a pas seulement battu le record mondial du plus gros transfert, il l’a fracassé – c’était plus du double du record précédent », explique Simon Chadwick. 

« Ils l’ont engagé pour marquer les esprits, en particulier vis-à-vis de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. »

La rivalité du Golfe s’est étendue à d’autres terrains du monde du football.

Le réseau de télévision public qatari beIN Sports réclame 1 milliard de dollars d’indemnités à l’Arabie saoudite après qu’un opérateur satellite basé à Riyad a commencé à diffuser illégalement en simultané ses événements en direct, dans le cadre d’un litige considéré comme la plus grande affaire de piratage de retransmissions sportives de l’histoire.

Les Saoudiens ont eux-mêmes été accusés de recourir au sportswashing pour redorer leur blason. En début d’année, ils ont même tenté de s’attacher les services de Lionel Messi pour les aider dans cette entreprise.

Dans le même temps, les Émirats arabes unis se sont immiscés dans la lutte pour la suprématie footballistique à travers Manchester City, le club champion de Premier League anglaise dont ils sont propriétaires. Ils ont tenté de recruter Lionel Messi la saison dernière, dans le cadre d’une transaction dont la valeur aurait pu s’élever à 500 millions d’euros. 

Il n’est pas étonnant que Nasser al-Khelaïfi ait été désigné l’an dernier comme la personne la plus influente du football

En avril, les Qataris et les Émiratis ont adopté des approches différentes vis-à-vis de l’avenir du football européen lorsque la tentative de création d’une « Super Ligue » dissidente a suscité l’indignation des supporters. Le PSG a rejeté cette tentative dès le départ, ce qui lui a valu les éloges de l’instance dirigeante, l’UEFA. 

Dans la foulée de l’échec de la Super Ligue, Nasser al-Khelaïfi a saisi l’occasion de devenir président de l’Association européenne des clubs (ECA), le seul organisme reconnu par l’UEFA représentant les clubs en Europe.

Alors qu’il siège déjà au comité exécutif de l’UEFA, il n’est pas étonnant qu’il ait été désigné l’an dernier comme la personne la plus influente du football.

Les « pétrodollars » qataris dans le collimateur

Tout le monde n’est pas impressionné par l’acquisition de Lionel Messi par le PSG : au vu de son salaire annuel de 41 millions d’euros, certains accusent les « pétrodollars qataris » de dérégler le football. 

Les appels se font de plus en plus pressants pour introduire des salary caps (plafonds de salaires) et réformer les finances du football. Nasser al-Khelaïfi insiste pour sa part sur le fait que les activités du PSG sont conformes aux règles. 

« Nous connaissons les règles du fair-play financier […] Nous suivrons toujours les règles », a-t-il déclaré lors de la conférence de presse de présentation de Lionel Messi.

L’instance de l’UEFA en charge du fair-play financier a enquêté sur le PSG après les signatures de Neymar et Kylian Mbappé en 2017. 

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Le règlement a cependant été assoupli depuis la pandémie de COVID-19, alors même que Nasser al-Khelaïfi gravissait les échelons du ballon rond. 

« L’élection de Khelaïfi à la tête de l’ECA n’a fait que renforcer le poids du PSG dans les instances du football européen, alors qu’il y a quelques années, le PSG et le Qatar étaient pointés du doigt pour leur financement », précise Kévin Veyssière.

« La crise de la Super Ligue a modifié le rapport de force à l’avantage du PSG. »

Selon Simon Chadwick, les gouvernements européens ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes si la scène footballistique est désormais dominée par des clubs de football détenus par des oligarques et des États-nations. 

« Les Français n’ont rien fait pour empêcher le Qatar d’acheter le PSG ; au contraire, le gouvernement français a même permis cela », explique-t-il. 

« En Angleterre, nous avons vu que le gouvernement britannique n’a rien fait pour empêcher Abou Dabi de racheter Manchester City, [ni] pour empêcher Roman Abramovitch d’acquérir Chelsea. »

« La situation ne va pas changer de sitôt ; au contraire, à mesure que la mondialisation du football s’intensifiera, […] il se pourrait bien que le Qatar, Abou Dabi et d’autres nations ou États redoublent d’investissements dans le football européen. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.