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Gaza : les attentats-suicides accroissent la tension entre le Hamas et les salafistes

Les arrestations massives de salafistes à la suite d’attaques à des postes de contrôle policiers révèlent une méfiance persistante entre les deux groupes
L’état d’urgence a été déclaré dans toute la bande de Gaza après les attaques de mardi dernier (AFP)
Par
GAZA, Territoires palestiniens occupés

Mardi soir, des attentats-suicides à la bombe ont visé deux postes de contrôle policiers à Gaza, tuant trois policiers palestiniens et en blessant plusieurs autres – des événements qui représentent un nouveau défi pour le Hamas.

Depuis que le mouvement est devenu le parti au pouvoir de facto dans la bande de Gaza après les élections législatives de 2006 qui ont entraîné une scission avec l’Autorité palestinienne (AP) dirigée par le Fatah, le Hamas a été confronté à d’innombrables problématiques dans sa gouvernance de l’enclave côtière palestinienne – notamment le blocus israélien en place depuis douze ans, qui a engendré de graves problèmes économiques et une crise humanitaire.

Environ deux millions de Palestiniens vivent dans la bande de Gaza, dont plus de la moitié souffrent de la pauvreté et du chômage et dépendent de l’aide humanitaire fournie par les institutions internationales et locales.

Alors que de nombreux Palestiniens qui en avaient les moyens ont pu quitter Gaza, ceux qui sont pris au piège dans des conditions de plus en plus précaires se retrouvent avec des options limitées pour joindre les deux bouts.

Pour certains, le double attentat-suicide reflète le ressentiment croissant et la colère grandissante que suscite le Hamas dans la bande de Gaza, non seulement auprès de la population en général, mais également parmi les groupes militants salafistes.

Un certain nombre d’anciens membres du Hamas ont quitté le groupe au fil des ans pour diverses raisons. Certains d’entre eux ont rejoint d’autres groupes militants, apparemment en raison d’un sentiment de « marginalisation » au sein du mouvement ou de leur désaccord avec ses politiques, notamment concernant les accords de trêve conclus par le Hamas avec Israël au cours des années afin d’assurer une désescalade de la violence.

Bien que le Hamas n’ait pas explicitement accusé les groupes militants salafistes d’être impliqués dans les récents attentats à la bombe, le mouvement a immédiatement lancé une campagne d’arrestations massives contre leurs membres.

Des différences idéologiques

Le journaliste palestinien Hassan Jabr affirme que le différend entre le Hamas et les groupes salafistes a débuté bien avant la prise de pouvoir du mouvement à Gaza.

Lorsque le Hamas a choisi de participer aux élections législatives palestiniennes de 2006 et d’intégrer le système politique palestinien, la décision est entrée en contradiction avec les croyances salafistes selon lesquelles la loi humaine ne devrait pas être placée au-dessus de la loi divine.

Le Hamas, qui a remporté 74 des 132 sièges contre 45 pour le Fatah, a pris le contrôle total de la bande de Gaza l’année suivante après des affrontements entre les deux rivaux politiques. 

Jabr explique à Middle East Eye que l’approbation par le Hamas de plusieurs accords de trêve avec Israël est également perçue par les salafistes comme une renonciation à la résistance armée. 

« L’environnement de la bande de Gaza constitue un terreau très fertile pour l’extrémisme »

– Nasser al-Suweir, expert des partis palestiniens

Les salafistes ont lancé de nombreux missiles en direction d’Israël au mépris des trêves, embarrassant souvent le Hamas, qu’Israël tient pour responsable de toutes les attaques lancées depuis la bande de Gaza.

« L’environnement de la bande de Gaza – la souffrance liée à la pauvreté et au chômage, la gouvernance sans partage du Hamas, son favoritisme à l’égard de ses membres ainsi que son incapacité à apporter de véritables réformes –, tout cela constitue un terreau très fertile pour l’extrémisme et le recrutement de takfiris [terme utilisé pour désigner des musulmans qui accusent les autres musulmans d’apostasie] », indique à MEE Nasser al-Suweir, un expert des partis palestiniens.

D’après lui, le Hamas est aux prises avec des conflits internes en raison de ses origines militantes et des exigences de la gouvernance.

Alors que selon Nasser al-Suweir, les membres plus anciens du groupe s’emportent contre la coordination indirecte avec Israël, une grande partie des tensions internes restent floues eu sein du Hamas, qu’il a qualifié de « mouvement fermé ».

Le Hamas doit changer son approche en matière de mobilisation interne, affirme Suweir, qui ajoute que le mécontentement parmi ses membres, qui pourraient ensuite choisir de rejoindre des groupes militants plus marginaux, constitue « une menace pour Gaza et ses environs ».

Une animosité de longue date

La confrontation la plus violente entre le Hamas et les salafistes a eu lieu le 14 août 2009 dans la mosquée ibn Taymiyya à Rafah, une ville du sud de la bande de Gaza.

Le cheikh Abdel Latif Moussa, dirigeant du groupe salafiste Jund Ansar Allah, a proclamé un émirat islamique dans la bande de Gaza, ce que le Hamas a considéré comme un défi vis-à-vis de son autorité.

Après que les partisans du cheikh, dont le commandant militaire Khaled Banat, se sont barricadés dans la mosquée, les forces de sécurité du Hamas ont pilonné le bâtiment.

L’incident a fait environ 24 morts et 130 blessés et donné lieu à des centaines d’arrestations. 

Depuis lors, les relations entre le Hamas et les groupes militants salafistes sont marquées par une méfiance mutuelle et des dissensions.

Le dernier attentat-suicide perpétré à Gaza s’était produit en 2017, lorsqu’un homme s’est fait exploser contre une barrière de sécurité à la frontière égypto-palestinienne alors qu’il tentait d’entrer dans le Sinaï, tuant un garde du Hamas.

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Néanmoins, le Hamas n’était semble-t-il pas la cible du kamikaze qui voulait se rendre en Égypte.

Après chaque opération des salafistes, le Hamas a lancé des campagnes à grande échelle contre eux. L’une d’elles a entraîné il y a quatre ans la destruction de la petite mosquée al-Muhtabeen, qui servait de quartier général à un groupe militant dans la ville de Deir al-Balah, dans le centre de la bande de Gaza.

Le dirigeant du Hamas Younis al-Astal, membre de l’Association des érudits palestiniens, a été l’un des premiers cheikhs à s’entretenir avec des militants salafistes dans les prisons de Gaza.

Après avoir tenté pendant plusieurs années de les persuader d’adopter une idéologie modérée et de ne pas recourir à la violence, Astal explique à MEE qu’il a renoncé à cause de leur manque d’engagement après leur sortie de prison.

D’après Astal, dont le dernier dialogue avec des salafistes remonte au milieu de l’année 2017, la plupart des salafistes interrogés étaient des jeunes hommes d’une vingtaine d’années qui avaient eu un accès limité à l’enseignement classique et qui avaient acquis une grande partie de leurs opinions « religieuses et légalistes » en ligne. 

Des cellules dormantes ?

Des sources ont déclaré à MEE que l’un des individus impliqués dans les attentats-suicides était un homme d’une vingtaine d’années qui avait été membre du Hamas avant de quitter le groupe.

Le jeune homme aurait adopté l’idéologie takfiri et avait déjà été détenu par l’Agence de sécurité intérieure de Gaza, avant d’être libéré plus tôt cette année.

Selon Adnan Abu Amer, professeur à l’Université al-Umma de Gaza et spécialiste de l’histoire de la cause palestinienne, le fait que l’attentat à la bombe ait eu lieu à peine deux mois après sa libération soulève des questions quant à l’existence de « cellules dormantes » qui pourraient encore frapper.

Abu Amer, qui entretient des liens étroits avec le Hamas, explique que de nombreux membres du mouvement au pouvoir ont soutenu en interne une confrontation avec les groupes salafistes extrémistes, mais que souvent, ces salafistes appartiennent à des familles et à des clans respectés et bien connus ayant des liens avec le Hamas.

Abu Amer affirme à MEE que les informations à la disposition des services de sécurité à Gaza indiquent que ces groupes ne constituent pas nécessairement des organisations en tant que telles, mais plutôt des groupes armés séparés composés de quelques dizaines de membres – pas plus d’une centaine au total – et liés organiquement à l’État islamique.

Bon nombre de ces groupes extrémistes plus petits, poursuit-il, ont compris que la confrontation directe avec le Hamas n’était pas réalisable compte tenu de son régime établi et de son contrôle de Gaza et que le Hamas avait pu s’introduire facilement dans les groupes militants et les exploiter pour mener des opérations servant son propre programme.

« Une confrontation armée serait désastreuse »

Les relations grandissantes du Hamas avec l’Égypte au cours des deux dernières années ont attisé la colère des salafistes de Gaza, alors que les accords de sécurité conclus avec le Caire ont permis aux forces de sécurité du Hamas de renforcer leur contrôle de la frontière.

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Au fil des ans, un nombre indéterminé de personnes auraient quitté Gaza pour rejoindre des groupes affiliés à l’État islamique en Irak, en Syrie, en Libye et dans la province égyptienne du Sinaï.

Dans le Sinaï, les filiales de l’État islamique ont régulièrement ciblé l’armée égyptienne, mais l’emprise renforcée du Hamas sur la frontière a limité leur capacité à faire entrer des combattants et du matériel militaire en Égypte.

Les récents attentats-suicides ont amené certains à craindre que des années de tensions latentes entre le Hamas et les groupes extrémistes ne débouchent sur un conflit ouvert à Gaza.

« Non seulement je suis en faveur d’un traitement sécuritaire [renforcé], mais c’est désormais une nécessité », a déclaré Khaled Sadeq, rédacteur du journal Al-Istiqlal affilié au Djihad islamique, allié du Hamas. « Il faut s’attaquer à cette idéologie [takfiri] et à ceux qui l’adoptent. » 

Sadeq a souligné que « la bande de Gaza ne [tolérait] pas l’idéologie extrémiste et les conflits militaires observés en Syrie, en Irak, au Yémen, en Libye et dans le Sinaï ».

« Le scénario d’une confrontation armée serait désastreux pour Gaza, compte tenu de son espace restreint et de sa forte densité de population. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.