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Tombé en disgrâce, Riad Salamé reste à la tête de la Banque du Liban

Poursuivi au Liban, en Suisse et en France pour blanchiment d’argent et bien mal acquis, entre autres, le controversé gouverneur de la Banque du Liban bénéficie toujours de solides protections à Beyrouth
Le gouverneur de la Banque centrale du Liban, Riad Salamé, s’exprime lors d’une conférence de presse au siège de la banque à Beyrouth, le 11 novembre 2019 (AFP)
Le gouverneur de la Banque centrale du Liban, Riad Salamé, s’exprime lors d’une conférence de presse au siège de la banque à Beyrouth, le 11 novembre 2019 (AFP)

Adulé pendant plus d’un quart de siècle au Liban et dans le monde, Riad Salamé est désormais la brebis galeuse qu’il faut abattre. L’inamovible gouverneur de la Banque du Liban (BDL), couvert des décennies durant de distinctions et d’honneurs, voit l’étau se resserrer inexorablement sur lui.

Nommé en 1993, alors qu’il n’avait que 43 ans, par l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, dont il gérait la fortune à Merrill Lynch, ce banquier maronite est aujourd’hui couvert d’opprobre par les Libanais et fait l’objet d’actions judiciaires au Liban, en Suisse et en France.

Pourtant, le nom de Riad Salamé, fils d’un homme d’affaires qui a fait fortune en Afrique, a longtemps été associé aux heures de gloire et de prospérité du Liban de l’après-guerre civile (1975-1990), lorsque le pays vivait dans l’euphorie de la reconstruction, avec des taux de croissance dépassant les 10 % et des flux de capitaux entrants qui semblaient intarissables. Une époque où les Libanais étaient jalousés pour leur niveau de vie et leurs dépenses démesurées.

Le doyen des gouverneurs de banques centrales

Éduqué sur les bancs du collège jésuite de Notre-Dame de Jamhour et de la prestigieuse Université américaine de Beyrouth (AUB), Riad Salamé a battu les records de longévité après avoir été reconduit à la tête de la BDL en 2017 pour un quatrième mandat qui s’achève en 2023.

Plusieurs fois primé par Euromoney, Global Finance et d’autres magazines internationaux dont il était devenu un habitué, le patron de la banque centrale a laissé de profondes empreintes sur la politique financière et monétaire du Liban, marquée par des taux d’intérêt élevés et une parité entre le dollar et la livre libanaise.

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Une vision qui a permis d’attirer au pays du Cèdre des dizaines de milliards de dollars provenant de la diaspora ou d’investisseurs particuliers ou institutionnels étrangers, et de renforcer le pouvoir d’achat d’une grande partie des Libanais. Début 2017, les dépôts bancaires ont atteint 200 milliards de dollars, soit près de quatre fois le PIB.

Lorsque les flux de capitaux entrants ont commencé à tarir à partir de 2011, sous l’effet conjugué du ralentissement économique global, des dysfonctionnements internes et de la guerre en Syrie, Riad Salamé a imaginé des ingénieries financières complexes pour continuer à attirer des dollars dans un pays excessivement gourmand en billets verts, qui importe près de 80 % de ses besoins.

En octobre 2019, la machine, à bout de souffle, a cassé. Les Libanais ont vu leur univers s’effondrer brutalement. En quelques semaines, le pays s’est enfoncé dans une crise multiforme, caractérisée par une dépréciation de la livre, qui a perdu 90 % de sa valeur face au dollar, une inflation et une envolée des prix, une pénurie de billets verts, une hausse du chômage, des licenciements massifs et une faillite de l’État.

Le Liban, frappé par cette crise structurelle et systémique, aggravée par des blocages politiques qui semblent insolubles et par la double explosion cataclysmique du port de Beyrouth le 4 août 2020, est aujourd’hui un pays au bord du chaos total.

Le « magicien » tombe en disgrâce

Pour beaucoup de Libanais, celui que l’on surnommait « le magicien » est responsable d’une grande partie de leurs malheurs.

« Les taux d’intérêt faramineux ont attiré dans le système financier des dollars qui étaient utilisés pour financer l’État dirigé par une classe politique corrompue, payer les importations et entretenir une clique de gros entrepreneurs liés aux cercles du pouvoir »

- Ghassan Germanos, blogueur et militant

« Riad Salamé est l’architecte de la vision économique de Rafiq Hariri […] qui a négligé les secteurs productifs comme l’agriculture et l’industrie et privilégié le secteur bancaire et celui des services », déclare à Middle East Eye Ghassan Germanos, blogueur et militant indépendant proche du mouvement de contestation qui a débuté en octobre 2019.

« Les taux d’intérêt faramineux ont attiré dans le système financier des dollars qui étaient utilisés pour financer l’État dirigé par une classe politique corrompue, payer les importations et entretenir une clique de gros entrepreneurs liés aux cercles du pouvoir », estime-t-il.

« Les ingénieries financières douteuses et coûteuses du gouverneur ont insufflé de l’oxygène dans un système corrompu et ont profité à quelques grandes banques qui étaient en difficulté », ajoute un expert financier qui a requis l’anonymat.

« Riad Salamé n’a rien inventé. Il a simplement appliqué à l’échelle d’un pays le principe de la pyramide de Ponzi [montage financier frauduleux] en se servant dans la caisse au passage. »

Dès les premiers mois de la crise, le puissant patron de la BDL tombe en disgrâce aux yeux de l’opinion publique libanaise. Mais il reste imperturbable face aux manifestants qui brandissent des banderoles l’accusant de tous les maux devant le siège de la banque centrale, dans la célèbre rue Hamra à Beyrouth.

Des manifestants libanais tiennent un masque du gouverneur de la Banque centrale du Liban, Riad Salameh, à Beyrouth, le 27 novembre 2019
Des manifestants libanais tiennent un masque du gouverneur de la Banque centrale du Liban, Riad Salamé, à Beyrouth, le 27 novembre 2019 (AFP)

Avec son flegme habituel et son ton égal, il intervient parfois dans des médias pour défendre son bilan et minimiser la gravité de la crise. « Il vit dans le déni », commente l’expert financier.

Il reste ainsi impassible lorsque le Premier ministre de l’époque, Hassan Diab, l’accuse, en avril 2020, de participer à « un coup d’État » contre son gouvernement en restant inactif face à l’effondrement de la livre libanaise.   

Quelques mois plus tard, il est accusé par des médias et certaines figures politiques de torpiller l’audit juricomptable de la Banque du Liban confié à Alvarez et Marsal. En octobre, le cabinet international jette l’éponge en révélant que la banque centrale ne lui a fourni que 40 % des documents réclamés pour mener à bien la mission que lui avait confiée le gouvernement libanais.

Les plaintes commencent à pleuvoir

À partir de l’été dernier, les mauvaises nouvelles commencent à se succéder pour Riad Salamé. Une enquête conjointe du site libanais Daraj et de l’OCCRP (Organized Crime and Corruption Reporting Project) datée du 11 août 2020 révèle que l’ancien prodige du « miracle libanais » aurait investi, à partir de sociétés offshores, dans des actifs à l’étranger, principalement en Grande-Bretagne, d’une valeur de près de 100 millions de dollars ces dernières années.

Le gouverneur nie en bloc et engage des poursuites contre les auteurs de l’enquête pour diffamation.

Mais les plaintes contre « l’ingénieur du système » libanais se mettent à pleuvoir, avec pour point de départ la Suisse. Le 27 novembre 2020, un procureur fédéral adresse une « demande d’entraide judiciaire » aux autorités libanaises à travers l’ambassadrice de Suisse à Beyrouth, Monika Schmutz Kirgöz.

Le document de seize pages, remis à la ministre libanaise de la Justice, Marie-Claude Najm, détaille des mouvements de fonds attribués à Riad Salamé, son frère Raja et la conseillère du gouverneur Marianne Howayek, soupçonnés d’avoir « commis en Suisse des actes de blanchiment d’argent ». Les montants en jeu dépasseraient les 300 millions de dollars depuis 2002.

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Début mars, l’agence américaine Bloomberg rapporte que des responsables au sein de l’administration Biden envisagent la possibilité de mesures coordonnées avec les Européens contre le patron de la BDL, dont un gel de ses avoirs à l’étranger après la plainte suisse.

L’information est aussitôt démentie par des sources américaines citées par Reuters et Riad Salamé contre-attaque en annonçant « une série d’actions en justice au Liban et à l’étranger contre Bloomberg, sa correspondante à Beyrouth et tous ceux qui, derrière eux, ont fabriqué l’information portant atteinte au gouverneur ».

Début mai, c’est la justice française qui est saisie par deux plaintes contre Riad Salamé. La première émane de la fondation suisse Accountability Now, qui lutte contre l’impunité en matière de crimes financiers. La seconde est déposée par deux organismes : l’association Sherpa, spécialisée dans la lutte contre la criminalité économique, et le Collectif des victimes des pratiques frauduleuses et criminelles au Liban, animé par des Franco-Libanais en croisade contre la corruption qui mine le pays du Cèdre.

Le texte des plaintes soupçonne Riad Salamé, qui possède un passeport français, de s’être constitué un patrimoine de plusieurs centaines de millions d’euros, dont 35 millions investis en France, principalement dans l’immobilier. Un montant que ne saurait justifier son salaire, précisent les plaignants. Il est passible de poursuites pour blanchiment et biens mal acquis.

Toujours en fonction

Malgré tous ces déboires à l’étranger et en dépit de poursuites engagées le 21 avril dans son pays par la procureure du Mont-Liban, Ghada Aoun, dans une affaire de blanchiment d’argent et de transfert de fonds à l’étranger, Riad Salamé exerce toujours ses fonctions dans un pays en ruine.

« Le système qui gouverne le Liban craint de faire de Riad Salamé un bouc émissaire car il sait beaucoup de choses »

- Un expert financier

Au Liban, le gouverneur dispose d’un solide réseau de protection qui va du patriarche maronite Béchara Raï à une partie de la classe politique, en passant par de nombreux médias qui auraient bénéficié de ses largesses et d’une armée de journalistes complaisants.

Mais ce soutien dépasse le Liban. Le 16 avril, Riad Salamé a dîné avec le secrétaire d’État adjoint pour les affaires politiques, David Hale, lors d’une visite de trois jours à Beyrouth. Une preuve qu’il continue de jouir du soutien des États-Unis, avec qui il coopère pleinement dans le cadre des lois pour la lutte contre « le financement du terrorisme », visant essentiellement le Hezbollah.

« Le système qui gouverne le Liban craint de faire de Riad Salamé un bouc émissaire car il sait beaucoup de choses », affirme l’expert financier.

S’il tombe, il risque d’entraîner avec lui tout le système. La solidarité se déploie donc dans toute sa splendeur.