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« Nouvelle puissance coloniale » ? : l’Iran et la Chine renforcent leurs liens face à la pression occidentale

Les liens entre l’Iran et la Chine se sont approfondis au rythme des sanctions américaines à l’encontre de Téhéran – mais où mène cette relation ?
Le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi (à droite), rencontre le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, dans la maison des hôtes d’État de Diaoyutai à Beijing (Chine), le 17 mai 2019 (AFP)
Par
TÉHÉRAN, Iran

Ces derniers mois ont été le témoin de l’approfondissement des relations entre la Chine et l’Iran. Alors que les États-Unis mènent une guerre commerciale et économique contre les deux pays, de hauts responsables diplomatiques, militaires et commerciaux iraniens et chinois se sont rencontrés à plusieurs reprises au cours des derniers mois.

Fin août, le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, a annoncé lors d’une visite à Beijing qu’il avait proposé une feuille de route pour la coopération bilatérale, qui s’étalerait sur 25 ans, en vue de « consolider le partenariat stratégique global entre l’Iran et la Chine ».

Lors de la dernière réunion en date, le 11 septembre, le général Mohammad Hussein Baqeri, commandant en chef des forces armées iraniennes, est arrivé en Chine dans le but de créer une commission militaire conjointe. Ce voyage a été décrit par l’agence de presse étatique iranienne IRNA comme « un message important à la région et au monde ».

À la suite de ce voyage, les responsables militaires iraniens ont annoncé que l’Iran, la Chine et la Russie organiseraient un exercice militaire conjoint dans les eaux internationales.

Le rapprochement récent entre l’Iran et la Chine est-il un signe de coopération durable – ou une conséquence de la pression croissante des États-Unis sur l’Iran depuis 2018, relevant de la realpolitik ? Et comment les deux pays concilient-ils intérêts économiques et différends politiques ?

« Nouvelle route de la soie » 

Les sanctions américaines n’ont pas été le seul moteur de l’approfondissement des relations irano-chinoises au cours de l’année écoulée.

En 2016, la Chine a envoyé une délégation en Iran pour y mener des négociations de haut niveau qui ont abouti à un accord visant à créer un protocole d’accord complet entre les deux pays, indique à Middle East Eye Majid-Reza Hariri, président de la Chambre de commerce Iran-Chine.

« [...] la Chine considère l’Iran comme un pays important par lequel passent nombre des itinéraires de ses projets »

- Hossein Kanani Moghaddam, parti Vert

Hossein Malaek, ancien ambassadeur de l’Iran en Chine, explique à MEE que le projet d’accord de coopération de 25 ans a été élaboré parallèlement à l’Initiative route et ceinture (BRI), également connue sous le nom de « Nouvelle route de la soie » – lancée en 2013 pour développer les liens de la Chine avec le reste du monde, principalement par le biais de projets d’infrastructures.

« La Nouvelle route de la soie est la plate-forme de politique étrangère de la Chine, et tout ce qui est en discussion entre Téhéran et Beijing peut être défini dans le cadre de cette initiative », indique Malaek, ajoutant que le projet sino-iranien est « entièrement axé sur les investissements et les sociétés dans les secteurs des infrastructures et du pétrole ».

Hossein Kanani Moghaddam, fondateur du parti Vert (conservateur), qui a accompagné des responsables iraniens en Chine, précise à Middle East Eye que « le plan avance sérieusement et donne à l’Iran un rôle très important nécessitant que les protocoles nécessaires soient conclus entre l’Iran et la Chine ».

« L’Iran est une partie importante du plan de la Chine en raison de son emplacement géopolitique, avec la mer Caspienne et le Caucase au nord, le golfe Persique et les pays arabes au sud, et la Turquie et l’Europe à l’ouest », ajoute-t-il. « Cela fait de l’Iran le centre de transport idéal de la région, et c’est pourquoi la Chine considère l’Iran comme un pays important par lequel passent nombre des itinéraires de ses projets. »

Obstacles américains

Si le gouvernement iranien a exprimé son enthousiasme face à ses relations croissantes avec Beijing, certains observateurs sont plus circonspects quant aux motivations de la Chine vis-à-vis de l’Iran et aux chances de succès de la coopération bilatérale.

Pour le diplomate iranien à la retraite Fereydoun Majlesi, qui a travaillé à l’ambassade d’Iran aux États-Unis avant la révolution de 1979, l’accord de 25 ans « ne sera pas appliqué facilement, mais il devrait effrayer l’Europe et l’Occident ».

« Ce qui m’inquiète, c’est que la Chine est comme une nouvelle puissance coloniale, car elle a installé des bases partout où elle va, des bases ayant des objectifs économiques, politiques et sécuritaires », déclare-t-il à MEE.

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Selon Mohsen Shariati Nia, professeur de relations internationales à l’Université Shahid Beheshti de Téhéran, la décision de l’Iran de renforcer ses relations avec la Chine est probablement motivée par sa volonté de réduire la pression exercée par les nombreuses sanctions imposées par le président Donald Trump depuis mai 2018.

« Naturellement, dans les conditions actuelles, la Chine fait partie de la solution pour l’Iran », a-t-il déclaré dans une interview accordée au journal iranien Quds le 30 septembre. « [Le fait que] l’Iran se tourne vers l’Est [a été décidé] en urgence plutôt que par choix. »

Shariati Nia a néanmoins averti que si la Chine pouvait tirer parti du vide laissé par les États-Unis, « nous évoluons dans une économie mondiale très structurée où les intérêts des principaux acteurs sont étroitement liés », soulignant que la Chine était toujours affectée par les sanctions américaines à l’encontre de tierces parties faisant des affaires avec l’Iran.

L’affaire la plus médiatisée est celle de Meng Wanzhou, directrice financière du géant chinois des télécommunications Huawei au Canada, qui se trouve actuellement au centre d’une bataille juridique pour éviter d’être extradée aux États-Unis, où elle est accusée d’avoir violé les sanctions imposées à l’Iran et d’avoir menti à ce sujet aux banques américaines.

Hossein Malaek partage cet avis.

« La Chine a réduit ou arrêté les achats de pétrole iranien à cause des sanctions américaines sur le pétrole », note-t-il. « Nous assistons même à l’arrêt de leurs investissements énergétiques [en Iran]. Cela témoigne du pouvoir des États-Unis à faire respecter la politique mondiale – et ce n’est pas un point positif pour la Chine vis-à-vis de nous. »

Victimes de la diplomatie

Les relations tendues entre les deux pays et les États-Unis se sont révélées être un point d’unité, les responsables chinois s’étant inquiétés à plusieurs reprises de la « pression extrême » exercée par Trump sur l’Iran, appelant notamment au calme lorsque le président américain a révélé, en juin, avoir envisagé de bombarder l’Iran.

Comme la Russie est un allié commun, il n’est pas surprenant que la Chine ait suivi l’impulsion de Moscou et opposé son veto à plusieurs reprises aux résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies relatives au conflit en Syrie, où la Russie et l’Iran soutiennent activement les forces du président Bachar al-Assad.

Les avantages économiques liés au renforcement des liens avec la Chine ont toutefois des effets secondaires néfastes pour l’Iran, qui doit transiger sur le bilan de la Chine en matière de droits de l’homme – en particulier concernant les mauvais traitements et l’emprisonnement de membres de sa minorité musulmane, les Ouïgours.

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En 2009, Nasser Makarem Shirazi, l’un des ayatollahs les plus influents d’Iran, a dénoncé la mort de quelque 200 personnes, dont des Ouïghours, lors des émeutes d’Urumqi, dans le nord-ouest de la Chine.

« Les horribles nouvelles du massacre et de l’oppression de musulmans dans la province du Xinjiang attristent énormément tout musulman et homme libre », avait-il déclaré à l’époque. « Il est vrai que le gouvernement et la nation chinois ont des relations économiques et politiques étroites et intimes avec nous et avec d’autres pays islamiques, mais cela [ne leur permet pas] de réprimer nos frères et sœurs musulmans dans cette région. »

Depuis, cependant, l’Iran a essentiellement gardé le silence, alors même que les camps de « rééducation » de la Chine, où sont internés des millions de Ouïghours dans la province du Xinjiang, ont retenu l’attention de la communauté internationale au cours de l’année écoulée.

Néanmoins, selon Hossein Kanani Moghaddam, l’Iran a fait part aux autorités chinoises à de multiples reprises en privé de ses inquiétudes concernant la situation des Ouïghours.

« Nous leur avons dit que les Chinois devraient avoir plus de liberté religieuse », déclare-t-il à MEE.

Le fondateur du parti Vert semble toutefois indiquer que l’Iran n’a pas ouvertement contesté les affirmations de la Chine selon lesquelles « aucune entrave n’a été faite » aux libertés religieuses des Ouïghours et que le traitement réservé par le gouvernement chinois à cette communauté est lié à « de graves inquiétudes quant à l’infiltration d’extrémistes et de groupes wahhabites ».

Au-delà de la Chine

Un certain nombre d’observateurs iraniens, dont Hossein Kanani Moghaddam, estiment que Téhéran et Beijing pourraient constituer un bloc avec la Russie et l’Inde afin de former un front uni contre « l’unilatéralisme américain », tandis que d’autres affirment que la Chine considère l’Iran comme un outil pour « détourner » l’attention des États-Unis loin de Beijing.

« La Chine jouit d’une position géopolitique exceptionnelle parmi les puissances étrangères présentes au Moyen-Orient, elle est parvenue à maintenir des relations positives avec tous les pays de la région et ne veut pas mettre sa position en danger en exprimant des positions politiques explicites ou en définissant une stratégie régionale spécifique dans le cadre de son alliance avec l’Iran », a déclaré Massoud Rezai, chercheur au Center for Strategic Studies in the Middle East, au site d’information iranien IR Diplomacy, le 21 septembre.

« La logique non idéologique nous dit qu’il est préférable de travailler avec les Chinois, car ils ne nous poseront aucun problème » 

- Hossein Malaek, ancien ambassadeur d’Iran en Chine

« Pour des raisons évidentes, la Chine souhaiterait que l’Iran [agisse] comme une distraction majeure des États-Unis pour [empêcher Washington de] se tourner vers l’Est », a-t-il ajouté. « Les preuves historiques suggèrent que chaque fois que la Chine estime que Téhéran n’a pas le choix en raison de conditions internationales défavorables, elle cherche à maximiser ce qu’elle exige de l’Iran. »

Hossein Malaek ajoute que Téhéran ne dispose que de très peu d’options, coincé entre les deux principales puissances économiques mondiales.

« Nous ferons face à ces deux économies à l’avenir et nous devons décider avec laquelle travailler », poursuit-il. « En raison des restrictions que les Occidentaux ont déjà imposées à l’Iran, nous commencerons à nous distancier d’eux de manière significative.

« La logique non idéologique nous dit qu’il est préférable de travailler avec les Chinois, car ils ne nous poseront aucun problème », observe l’ancien ambassadeur, tout en affirmant que l’idéologie chinoise est néanmoins « plus proche » de l’Iran que de l’Occident.

Le professeur Shariati Nia estime pour sa part que l’Iran ferait toutefois bien de ne pas considérer la Chine comme sa seule option.

« Se tourner vers l’Est ne signifie pas se tourner vers la Chine. C’est vrai que la Chine est au cœur de toute politique [régionale], mais le potentiel des autres pays asiatiques ne doit pas être négligé », a-t-il déclaré au quotidien Quds, citant le Japon et l’Inde à titre d’exemples.

« L’Iran doit avoir une vision équilibrée de l’Asie. »

Traduit de l’anglais (original).