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Qui alimente la guérilla anti-syrienne à Deraa ?

Un an après la défaite des rebelles, les troupes gouvernementales syriennes sont confrontées à des actes de guérilla meurtriers qui montrent que cette région reste le théâtre d’un affrontement stratégique entre forces locales et régionales
Les forces du gouvernement syrien bombardent un quartier tenu par les rebelles à Deraa en mai 2018 (AFP)
Par
BEYROUTH, Liban

Pas un jour ne passe sans que la province de Deraa, berceau de la révolte syrienne en 2011, ne soit secouée par des attaques contre l’armée régulière ou des miliciens pro-gouvernementaux. Ce qui semblait n’être que des actes isolés s’est transformé, au fil des mois, en une guérilla meurtrière qui fait de plus en plus de victimes.

Le mois de juillet a été l’un des plus sanglants, avec, pour la première fois, un attentat à la bombe contre un bus transportant des soldats syriens. Quarante personnes, dont dix militaires, ont été tuées en juillet lors d’une vingtaine d’attaques, dont la majorité reste sans revendication mais qui sont attribuées par l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH) à une fantomatique « résistance populaire ».

Les cibles sont, en plus d’officiers et de soldats, d’anciens rebelles qui ont changé leur fusil d’épaule, des notables qui ont joué un rôle dans les « réconciliations », des responsables locaux du parti Baas au pouvoir et, bien entendu, les civils, dommages collatéraux d’un conflit qui s’éternise.

Un terreau propice à la guérilla

En un an, quelque 125 attaques ont visé des symboles du pouvoir dans la province de Deraa.

Le gouvernement syrien avait repris le contrôle de tout le sud-ouest du pays (Deraa et Quneitra), limitrophe de la Jordanie et du Golan occupé par Israël, après des combats aussi brefs que violents en juin et juillet 2018.

Le modèle de règlement prôné par les Russes consacre la défaite militaire des rebelles mais n’aboutit pas forcément au démantèlement des noyaux durs des différents groupes

Les rebelles, regroupés au sein d’une coalition appelée le « Front du Sud », soutenus par les pays occidentaux, les États du Golfe et Israël, se sont effondrés en moins d’un mois.

Abandonnés par leurs parrains régionaux et leurs soutiens internationaux, les rebelles ont fini par s’engager, bon gré mal gré, dans le processus dit de « réconciliation » négocié par l’intermédiaire de la Russie.

Selon les termes de ces accords, les rebelles ont remis (ou vendu) leur armement lourd, ne conservant que les armes légères, et ont hissé le drapeau national au-dessus des bâtiments publics et administratifs, qu’ils ont restitués au gouvernement.

Cependant, l’armée et les services de sécurité syriens ne sont pas autorisés à pénétrer dans les villes et villages anciennement contrôlés par les insurgés.

Les rebelles qui ont refusé ces accords ont été évacués vers la province septentrionale d’Idleb. D’autres ont définitivement abandonné les armes et une partie non négligeable a été intégrée au 5e corps d’armée, relevant de l’état-major de l’armée syrienne, et créé à l’instigation de la Russie.

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Le modèle de règlement prôné par les Russes consacre la défaite militaire des rebelles mais n’aboutit pas forcément au démantèlement des noyaux durs des différents groupes.

La présence d’armes légères en importantes quantités, de bombes, mines et autres engins explosifs facilement dissimulables ainsi que d’un savoir-faire militaire accumulé par des années d’expérience offre un terreau propice pour l’établissement d’une infrastructure suffisante pour le développement d’une guérilla efficace.

« Les difficultés économiques et l’incapacité de l’État syrien à reconstruire les régions détruites et à fournir les services publics élémentaires entretiennent un climat de ressentiment parmi la population, surtout dans les anciens fiefs rebelles », explique à Middle East Eye Elias Farhat, général libanais à la retraite.

Pour autant, cet expert militaire nie tout caractère « spontané » à ces actes de guérilla, qu’il attribue à des « cellules dormantes opérées par des acteurs qui se trouvent à l’extérieur de la Syrie ».

Israël pointé du doigt

Elias Farhat pointe du doigt la Jordanie, l’Arabie saoudite et Israël, qui selon lui encouragent et commanditent les actes de déstabilisation « pour empêcher l’État syrien de se redresser », ce que dément fermement un opposant syrien originaire de Deraa et installé entre Paris et Beyrouth.

« Cette analyse fait partie du discours qui veut ôter à l’opposition syrienne toute légitimité et la dépeint comme une force manipulée de l’extérieur sans dynamique propre », affirme cette source qui a souhaité rester anonyme.

Une source de sécurité libanaise souligne que les attaques de Deraa sont l’œuvre de professionnels qui maîtrisent parfaitement les techniques de camouflage et de préparation d’engins explosifs sophistiqués

« Les raisons qui ont poussé les Syriens à se révolter sont toujours là, rien n’a changé malgré les défaites militaires sur le terrain. »

Nasser Kandil, ancien député de Beyrouth, privilégie, lui, la piste israélienne. « Les raids aériens menés par Israël contre des cibles en Syrie sont inefficaces car ils sont limités par trois conditions : ils ne doivent pas faire de victimes, ils ne doivent pas occasionner des dommages irréparables à des sites stratégiques, comme le dispositif de défense anti-aérienne, et ils doivent épargner la Russie », déclare à MEE cet homme politique proche de la Syrie.

« L’activité de l’aviation israélienne en Syrie est donc folklorique et répond à des besoins politiques et médiatiques. »

Contre-attaque de la défense aérienne syrienne face à un raid israélien visant Damas, le 21 janvier 2019 (AFP)
Contre-attaque de la défense aérienne syrienne face à un raid israélien visant Damas, le 21 janvier 2019 (AFP)

Incapable de contrer la présence iranienne et celle du Hezbollah en Syrie par le biais des raids aériens, Israël a opté pour la déstabilisation à Deraa, ajoute Nasser Kandil.

Et ce ne sont pas les moyens qui lui manquent. Israël entretenait de bonnes relations avec les groupes armés présents notamment dans la province de Quneitra, qu’il a soutenus, armés et financés dans l’espoir d’instaurer une « zone de sécurité » le long du Golan occupé, à l’instar de celle qu’il avait établie au Liban-Sud pendant sa longue occupation du pays (1978-2000). Des centaines de rebelles et de combattants appartenant à des groupes islamistes ont aussi été soignés dans les hôpitaux israéliens tout au long de la guerre syrienne.

Une source de sécurité libanaise souligne que les attaques de Deraa sont l’œuvre de professionnels qui maîtrisent parfaitement les techniques de camouflage et de préparation d’engins explosifs sophistiqués.

« Ils sont habiles à un point tel que le 13 juillet, ils ont fait exploser une charge à quelques mètres seulement d’une patrouille de la police militaire russe de manière à ne pas faire de victimes mais seulement à envoyer un message », indique la source, qui estime entre « 100 et 150 combattants les membres des cellules dormantes actives à Deraa ».

Divergences entre la Russie et l’Iran

Des médias proches de l’opposition syrienne avancent d’autres pistes pour expliquer l’indescriptible chaos qui règne à Deraa. Ils pointent du doigt le Hezbollah et l’Iran, qui seraient responsables de certains assassinats contre d’ex-chefs rebelles, soupçonnés de maintenir des liens avec Israël.

Les experts interrogés affirment tous que les actes de guérilla ne sont pas susceptibles d’inverser les rapports de force et de permettre le retour de l’influence des groupes rebelles

Des responsables iraniens rencontrés à Beyrouth n’ont en revanche pas épargné leurs critiques vis-à-vis du modèle de « réconciliation » prôné par la Russie, qui « permet aux rebelles de conserver leurs armes et de contrôler des villes, lesquelles représentent des foyers insurrectionnels potentiels susceptibles d’être instrumentalisés par l’extérieur à tout moment ».

Nasser Kandil ne partage pas ce point de vue. Selon lui, l’instabilité à Deraa n’est pas une preuve de l’échec du modèle de règlement russe « car la plus grande partie de la population et des ex-rebelles restent attachés à la réconciliation et désapprouvent les attaques contre l’armée et les symboles du pouvoir ».

Elias Farhat est du même avis et estime qu’un plus grand investissement de l’État et une réactivation de l’administration et de la justice pourraient apaiser les esprits et ramener le calme.

Rebelle syrien dans la province de Deraa en juillet 2018 (AFP)
Rebelle syrien dans la province de Deraa en juillet 2018 (AFP)

Quoi qu’il en soit, les experts interrogés affirment tous que les actes de guérilla ne sont pas susceptibles d’inverser les rapports de force et de permettre le retour de l’influence des groupes rebelles.

Il n’en demeure pas moins que les pertes subies par les troupes gouvernementales et l’insécurité qui règne à Deraa, et qui a gagné des zones qui n’ont jamais échappé au contrôle du pouvoir telles que Atman, Sabil et la moitié de la ville même de Deraa, montrent que cette région reste le théâtre d’un affrontement stratégique dans lequel s’imbriquent des enjeux locaux et régionaux.