Aller au contenu principal

Révolution au Soudan : la participation des femmes révèle des fissures dans la société

De la façon de dépeindre les femmes jusqu’aux comportements xénophobes, le soulèvement a fait affleurer les tensions qui couvaient à la surface
Des Soudanaises défilent avec un drapeau national pendant une grande manifestation contre les généraux au pouvoir dans le quartier « Khartoum 2 » du centre-ville de Khartoum, le 30 juin (AFP)

L’une des particularités du soulèvement à Khartoum est l’incroyable visibilité des femmes de tous horizons. Comme le ratio hommes-femmes était relativement équilibré, c’est peut-être la présence inattendue de jeunes femmes qui a mené à cette hyperbole dépeignant les femmes comme étant en première ligne.

Au fur et à mesure de la progression du soulèvement, les femmes se sont dressées comme les gardiennes de diverses facettes de réalités soudanaises plus vastes, lesquelles étaient intimement liées à son évolution.

L’afflux de manifestants vers le quartier général de l’armée le 6 avril a créé un « terrain d’attente », qui a perduré jusqu’à ce qu’il soit démantelé de manière choquante par le massacre de civils pacifiques le dernier jour du Ramadan.

Ce massacre s’est produit lorsque les Forces de soutien rapide (RSF), en raison d’intérêts géopolitiques, ont renié leur promesse de s’abstenir de perturber l’espace du sit-in. Cette trahison a provoqué un déluge de morts et de viols qui ont entaché la période de l’Aïd.

Khartoum a été désertée par ses citoyens et a grouillé de RSF pendant au moins dix jours. La façon dont l’évacuation du sit-in a été menée a propagé des vagues d’horreur dans toute la société soudanaise, de sorte que cette dernière en est venue à décrire l’Aïd comme un Aïd chahid (Aïd martyr) non pas à célébrer, mais plutôt à inscrire dans les annales de l’histoire soudanaise pour toutes les mauvaises raisons. 

Les dynamiques et fissures au sein de la société soudanaise ont été rendues tangibles dans la façon dont les femmes ont investi cette zone 

Pendant le temps qu’il a existé, cet espace de protestation a rassemblé de larges pans de la population soudanaise : on pouvait voir des orateurs prononçant des discours politiques aux côtés de jeunes dansant sur de la musique hip-hop. Divers segments de la population soudanaise se sont rassemblés autour de l’appel : « une structure de pouvoir civil ou nous nous resterons ici éternellement ».

Même les températures torrides n’ont pas pu dissuader les manifestants de suivre le mois sacré du jeûne dans cet espace dont l’intention était combinée aux aspirations des gens. Mais le 3 juin, l’espace d’espoir a été évacué.

Le sit-in a illustré de nombreuses dynamiques et fissures au sein de la société soudanaise, de la façon dont il a été constitué à la façon dont il a été démantelé. Elles ont été rendues tangibles dans la façon dont les femmes ont investi cette zone et leurs interactions avec ceux qui ont un enjeu dans la révolution.

Exploiter la majesté et la force

En avril, la photo d’Alaa Salah, une étudiante en architecture de 22 ans, en train d’haranguer ses camarades révolutionnaires, est devenue virale sur les réseaux sociaux. Elle a été présentée comme la reine de la révolution soudanaise. Mais il faut s’arrêter un instant sur cette représentation au regard des messages qu’elle véhicule sur la position des femmes dans la révolution soudanaise. 

Traduction : « ‘’Quand les gens voient ce qui ne va pas et voient le mal… ils ne peuvent rester silencieux’’ Alaa Salah est devenue une icône des manifestations au Soudan »

Deux questions en particulier méritent qu’on s’y arrête : la décision de Salah de porter une tobe blanche (un morceau de tissu qui se porte par-dessus les vêtements et couvre lâchement la tête et le corps) et le titre de Kandaka, ou « reine », qui lui a été décerné. Ces deux éléments reproduisent des tropes dominants et idéalisés de la féminité soudanaise.

La probabilité que Salah porte une tobe à l’époque contemporaine est faible, mais elle s’implique intelligemment avec un symbole de fierté historique, le manipulant pour servir les objectifs de la révolution. Son choix vestimentaire fait écho au niveau national, donnant aux Soudanaises une place dans la société qu’elles occupaient autrefois en tant que pionnières. 

En évoquant les Kandakas, ces reines nubiennes, l’image d’ Alaa Salah souligne la pénétration de la culture arabe au Soudan

Cela remonte à la création du mouvement des femmes. On voyait alors des images de jeunes Soudanaises se battant pour une place tout en enfilant leurs tobes blanches, avant que le pays n’accède à l’indépendance en 1956. Cela évoque la création de l’Union des femmes soudanaises en 1952, faisant écho à la réussite de Fatima Ahmed Ibrahim, la première députée de l’ère post-coloniale en Afrique et au Moyen-Orient en 1965.

Cela évoque les possibilités qui s’offrent à d’autres femmes, faisant entendre les efforts des femmes qui étaient à l’avant-garde de la lutte pour l’indépendance, l’éducation et la participation politique, tout en préservant une image de respectabilité féminine.

Mais s’il en émancipe certaines, le symbole de la tobe blanche ancre celui de la Soudanaise respectable et née libre, connotant une appartenance à des groupes ethniques spécifiques (vallée du Nil et centre du Soudan) et milite donc pour rendre les femmes issues d’autres groupes ethniques invisibles. 

Les protestations au Soudan en bref

+ Show - Hide

En moins de six mois, les protestations soudanaises sont passées d’une contestation du prix du pain à des appels lancés au dirigeant Omar el-Béchir, au pouvoir depuis 30 ans, pour réclamer une transition vers une démocratie civile.

Voici un résumé des moments clés depuis le début des protestations. 

19 décembre 2018. Des manifestants descendent dans les rues d’Atbara pour protester contre la décision du gouvernement de tripler le prix du pain et incendient un bureau local du parti au pouvoir. Le lendemain, des manifestants dans les rues de Khartoum et d’autres villes réclament « la liberté, la paix et la justice ». La police tente de disperser la foule, faisant au moins huit morts. Les semaines de protestation qui suivront feront plusieurs dizaines d’autres victimes.

22 février 2019. Le président soudanais Omar el-Béchir décrète l’état d’urgence dans l’ensemble du pays. Deux jours plus tard, il intronise un nouveau Premier ministre, alors que la police anti-émeute affronte des centaines de manifestants réclamant sa démission.

6 avril. Plusieurs milliers de manifestants se rassemblent devant le quartier général de l’armée à Khartoum et scandent « Une armée, un peuple » pour demander le soutien de l’armée. Ils font face aux efforts déployés par les forces de sécurité de l’État pour les déloger et les troupes interviennent pour les protéger.

11 avril. Les autorités militaires annoncent qu’elles ont évincé Béchir et qu’un Conseil militaire de transition gouvernera pendant deux ans. Malgré les célébrations marquant la chute de Béchir, les leaders de la protestation dénoncent un « coup d’État » et les manifestants restent campés devant le siège de l’armée.

14 avril. Les leaders de la protestation appellent le Conseil militaire à transférer le pouvoir à un gouvernement civil.

20 avril. Les dirigeants militaires soudanais organisent un premier cycle de pourparlers avec les leaders de la protestation.

27 avril. Les deux camps conviennent de mettre en place un conseil dirigeant mixte civil et militaire, mais les pourparlers calent suite à des divergences quant à la composition du conseil, les deux parties réclamant une majorité.

15 mai. Alors qu’il se dit que les négociateurs sont sur le point d’accepter une transition de trois ans vers un régime civil, les chefs militaires suspendent les pourparlers et insistent pour que les manifestants retirent les barricades devant le quartier général de l’armée. Les pourparlers reprennent le 19 mai mais sont de nouveau interrompus le 20 mai lorsque l’opposition insiste pour que l’instance dirigeante de transition soit dirigée par un civil.

28 mai. Plusieurs milliers de travailleurs entament une grève de deux jours pour faire pression sur les dirigeants militaires et réclamer un gouvernement civil.

3 juin. Au moins 35 personnes sont tuées et des centaines d’autres sont blessées, selon des médecins rattachés à l’opposition, lors de tirs à balles réelles effectués par les forces de sécurité pour disperser le camp de protestation devant le quartier général de l’armée.

4 juin. Le général Abdel Fattah al-Burhan, président du conseil militaire, annonce l’abandon de tous les accords passés avec les leaders de la protestation et la tenue d’élections dans neuf mois.

En évoquant les Kandakas (reines nubiennes), l’image d’Alaa Salah souligne la pénétration de la culture arabe au Soudan et renforce une culture archétypale distincte et hybride des femmes du nord du Soudan, laquelle reste dominante vis-à-vis des cultures d’autres femmes dans le pays.

Une nomenclature alternative originaire du Darfour, comme le titre Hakamat (poétesses capables d’inciter les hommes à la guerre ou à la paix), ou Mayram, aurait pu être utilisée pour représenter l’archétype de la femme soudanaise forte. Mais à Khartoum, ce n’était pas le cas, et le titre honorifique et l’image de Kandaka désigne par métonymie les manifestations et les histoires multiples montrant la force des Soudanaises.

Une manifestante soudanaise réagit alors que les forces militaires tentent de disperser un sit-in devant le siège de l’armée de Khartoum, le 3 juin (AFP)

En excluant certaines femmes, l’image de la Kandaka pourrait devenir une arme à double tranchant. Néanmoins, elle prévaut et construit un pont entre les générations. Elle représente un passé auquel les jeunes femmes ne pouvaient pas accéder sous le régime de l’État islamiste en raison de l’imposition d’un contrôle légaliste encore plus strict des corps féminins (loi sur l’ordre public adoptée en 1996) et non pas comme de simples normes sociales qui pourraient et allaient évoluer au fil du temps.

Alaa Salah, en choisissant un vêtement réservé aux femmes fonctionnaires et non typique de son groupe d’âge, réussit à revenir à une époque où les femmes progressaient dans leur recherche de leur place dans les arènes publiques du Soudan – à des moments éphémères et rêveurs, centrés sur la majesté et la force des reines soudanaises d’autrefois. Cela renforce le moral des filles présentes sur le site du sit-in.

La nostalgie d’un passé idéalisé

Pourtant, cette représentation justifie en même temps la nostalgie d’un passé idéalisé – par rapport à un présent dans lequel abondent les exactions contre les femmes et l’empiètement sur leur autonomie. L’image pourrait dangereusement obscurcir l’image actuelle, dans laquelle des jeunes femmes sont dans les rues exposées à de vraies balles, alors qu’elles renvoient des bombes lacrymogènes lancées en direction de la foule par les forces de sécurité.

De nombreuses jeunes femmes ont résisté aux réticences de leurs familles à participer à ces manifestations risquées.

La révolution offre également la possibilité d’une nouvelle lecture des relations entre les sexes chez les jeunes. Autrefois, le « prince charmant » était généralement incarné par un homme qui travaillait et pouvait offrir l’accès au confort matériel. Dans l’espace du sit-in, un changement s’est produit : les jeunes femmes se sont départies de leurs comportements de biche effarouchée, proclamant haut et fort leur désir pour les hommes qui n’auraient pas été des prétendants sérieux dans le passé.

Manifestation à Khartoum contre les généraux au pouvoir au Soudan, le 30 juin (AFP)

À un moment donné, les jeunes femmes réclamaient des « hommes de l’armée », s’attirant les reproches d’autres jeunes hommes dans la foule. Après le jour du massacre, cependant, cette romance avec l’armée avait vécu. Une vidéo poignante montrait une jeune femme demandant à un officier de l’armée s’il l’abandonnerait, sa sœur au sort horrible dont elle était témoin. Quand il n’a pas réagi, elle s’est enfuie.

Les viols qui ont eu lieu au cours de cette période ont également contribué à exposer la fragilité de l’autonomisation des femmes pendant les six mois de la révolution. Une violence latente, qui avait été temporairement réduite au silence, a éclaté en force, et dans son sillage, le socle du patriarcat a prouvé à quel point il était solide.

La violence a mis en lumière une dynamique de pouvoir infâme, des distinctions classistes et des attitudes xénophobes qui ont perduré dans le paysage soudanais dans son ensemble

Cela était évident dans certaines attitudes qui différenciaient le viol féminin et le viol masculin : ce dernier, bien que significativement plus faible en nombre, était considéré comme plus répréhensible puisqu’il était considéré comme perturbant l’idéal de la masculinité, féminisant ainsi les hommes et abaissant leur statut social et déstabilisant leur masculinité ontologique.

Le fait que les milices des RSF étaient les principaux suspects de ces viols a révélé d’autres fissures au sein de la société soudanaise, englobant les distinctions de classe et d’origine ethnique.

La frustration a poussé des voix disparates mais prémonitoires à Khartoum à suggérer que les RSF devraient retourner au Darfour, ou même dire qu’une partie des troupes recrutées n’était en tout cas pas soudanaise. Ces discours se faisaient au détriment d’interrogatoires plus pertinents par rapport à leur formation en premier lieu, et pourquoi ils exerçaient le pouvoir pour répandre une terreur sans limites.

Au Soudan, un retour de la violence de masse menace le Darfour
Lire

À l’inverse, les habitants du Darfour ont déclaré que les habitants de Khartoum subissaient finalement les horreurs qu’ils avaient endurées. De telles remarques ne pouvaient qu’enflammer et redonner vie à des inimitiés historiques profondément enracinées et à des hostilités sociales qui couvaient sous la surface et que l’unité dans l’espace du sit-in n’avait pas complètement effacées.

Quoi qu’il en soit, la violence a mis en lumière une dynamique de pouvoir infâme, des distinctions classistes et des attitudes xénophobes qui ont perduré dans le paysage soudanais dans son ensemble. Celles-ci contrastent fortement avec l’ethos de la révolution qui indiquait clairement dans ses slogans que « … tout le pays est le Darfour » – un refus de l’instrumentalisation par l’État des différences ethniques pour consolider ses politiques de division et de pouvoir.

Une fois sorti de l’impasse actuelle – celle du Conseil militaire de transition refusant de céder le pouvoir à un gouvernement civil – des discussions difficiles resteront à l’ordre du jour pour consolider les réalisations de la révolution. Cela doit avoir lieu pour s’assurer que les vies données pour défendre ses valeurs de liberté, de paix et de justice n’ont pas été perdues en vain.

- Azza Ahmed Abdel Aziz est titulaire d’un doctorat en anthropologie sociale de la School of Oriental and African Studies (Université de Londres). Ses recherches portent sur la compréhension culturelle de la santé et du bien-être et sur la façon dont la sociologie politique empiète sur les constructions identitaires et sur la façon dont ces éléments donnent vie à diverses manifestations socioculturelles dans de multiples domaines de la vie sociale.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.