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Les vingt ans de règne de Bachar al-Assad ou les avantages de l’héritage paternel

Le 17 juillet 2000, Bachar al-Assad accédait à la présidence de la Syrie alors que son frère Bassel, successeur programmé, était décédé peu auparavant. Vingt années plus tard, dont dix de guerre, quel bilan en tirer ?  

En vingt ans de présidence, Bachar al-Assad aura déjoué bien des pronostics. Aujourd’hui encore, certains observateurs de la Syrie mettent en doute sa capacité de résilience.

Dix ans après le « Printemps arabe », il est pourtant toujours là. Relativement affaibli, certes, mais sans alternative sérieuse à sa présidence. L’occasion d’un bilan d’étape.

Des débuts compliqués

À l’arrivée au pouvoir de Bachar al-Assad en juillet 2000, la Syrie souffre déjà de nombreux défis et particularités : autarcie ; absence de régénération institutionnelle ; ascendant du sécuritaire, du renseignement et du militaire sur le civil et le politique ; restrictions fortes à la liberté d’expression, sur fond de tensions géopolitiques régionales chroniques.

On dira de Bachar al-Assad qu’il tentera des ouvertures sur le plan politique et de la liberté d’expression (« Printemps syrien », 2001), auxquelles son entourage coupera court.

Bachar al-Assad réussira cependant à pousser en faveur d’une ouverture économique, tranchant avec la situation prévalant à l’époque de son père, Hafez al-Assad. Pour le reste, la réalité des enjeux nationaux et surtout régionaux et géopolitiques conditionneront ses politiques.

Guerre civile ou par procuration ?

C’est le 15 mars 2011 que la Syrie se met à connaître des troubles et évolutions l’inscrivant dans le prolongement des évolutions du « Printemps arabe ».

Les contestataires, animés par des demandes légitimes de justice, commencent par manifester dans la ville méridionale de Deraa ; ils réagissent aux abus exercés par des représentants de l’autorité gouvernementale à l’encontre de jeunes élèves qui en avaient appelé par mimétisme à la chute du pouvoir. 

La réaction brutale des forces de l’ordre aidera à l’extension des manifestations à plusieurs endroits du pays.

Des Syriens manifestent contre le gouvernement à Nawa, près de Daraa, le 28 avril 2011 (AFP)
Des Syriens manifestent contre le gouvernement à Nawa, près de Daraa, le 28 avril 2011 (AFP)

Mais ces mouvements sont aussi récupérés par plusieurs puissances étrangères qui souhaitent renverser le pouvoir. Entre autres, France, Royaume-Uni, Arabie saoudite, Qatar, Turquie soutiennent de nombreux rebelles en moyens financiers, logistiques et/ou militaires.

Près de dix ans plus tard, ces mouvements se sont essoufflés, tandis que la hargne des ennemis étatiques du pouvoir syrien est retombée. Le pari des opposants à Bachar al-Assad ne s’est pas avéré le bon : le sang-froid et la stratégie de l’appareil d’État syrien l’ont servi.

Du communautarisme et de ses limites

La Syrie est souvent abordée à travers un prisme communautaire opposant la majorité arabe sunnite du pays à une minorité alaouite. Les faits sont plus complexes.

Outre que l’alaouite Bachar al-Assad a vu son accès à la présidence sécurisé grâce à l’entremise de l’ancien ministre de la Défense (sunnite) Mustapha Tlass, l’armée syrienne est elle-même composée de nombreux sunnites : certaines défections sont intervenues dans ses rangs depuis 2011, mais sans que la situation ne se retourne contre le régime.

Qui plus est, les dynamiques en place montrent que les minorités chrétiennes, alaouite et druze n’ont pas opéré de réel mouvement de révolte, pas plus que les régions à majorité sunnite ne se seraient révoltées dans leur ensemble.

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D’aucuns ont invoqué très tôt la peur comme facteur de dissuasion pour la population ; on peut aussi penser que le visage peu rassurant de beaucoup de rebelles armés, de nature extrémiste et islamiste plutôt que modérée et laïque, ne pouvait aider au basculement.

En parallèle, la « question kurde » a montré les limites des stratégies adoptées par certains clans et groupes pour défendre leurs intérêts.

« Les » Kurdes, représentés institutionnellement par le Parti de l’union démocratique (PYD), ont été en relative position de force depuis le début des événements en 2011, le pouvoir syrien négociant avec eux à plusieurs reprises.

Puis, à l’heure où ils se sont vu proposer de discuter de spécificités administratives qui leur soient propres, les interlocuteurs kurdes du pouvoir ont préféré en faire fi, comptant sur la force qu’ils croyaient tirer de leurs soutiens occidentaux en général et américain en particulier.

Le soutien américain retombé, les capacités des Kurdes en ont fait d’autan. Une aubaine que le pouvoir syrien savoure depuis.

La dépendance de l’étranger

Pour beaucoup, Assad doit le renversement de la situation en sa faveur à l’Iran, au Hezbollah libanais, aux Unités de mobilisation populaires irakiennes (al-Hachd al-Chaabi) et à la Russie. Sans leur immixtion, son pouvoir aurait vacillé.

Quand bien même Assad en venait à reprendre le contrôle de l’ensemble du territoire, le degré effectif de souveraineté dont il dispose n’en resterait pas moins posé

Cela laisse ouverte la question de la marge de manœuvre dont dispose le président syrien en matière de décisions souveraines.

La Russie est installée durablement dans le paysage syrien ; l’activisme de l’Iran et du Hezbollah libanais – notamment dans le sud du pays – suscite l’ire de la population locale et surtout d’Israël ; et quand bien même Assad en venait à reprendre le contrôle de l’ensemble du territoire, le degré effectif de souveraineté dont il dispose n’en resterait pas moins posé.

Damas devra composer avec les demandes de ceux qui l’ont aidé, sous peine de perdre leur appui.

Incertitudes sur l’intégrité territoriale

L’hypothèse d’une fragmentation à venir de la Syrie est souvent évoquée. Les partisans de cette théorie sont généralement précis, tablant sur la naissance d’un Kurdistan, d’un Alaouistan, d’un Druzistan, voire de quelques Sunnistans.

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Possibilité ou vue de l’esprit ? La situation est effectivement tendue dans le nord du pays (Idleb) ainsi qu’à certains endroits dans le sud (Deraa-Ouest notamment). Mais cela préjuge-t-il d’une fragmentation à venir ? Les signes concrets et sérieux manquent pour l’heure.

Qui plus est, l’ascendant russe s’accompagne d’un attachement à la préservation de l’intégrité territoriale syrienne. Tout peut basculer à l’avenir, mais si tant est qu’une désintégration territoriale s’opère, elle sera subie par le pouvoir syrien, et non sciemment provoquée.

Ménage de printemps

Tout ne va pas pour autant pour le mieux dans les hautes sphères du pouvoir syrien : le ménage est en train d’être fait.

La dépossession graduelle dont fait l’objet le magnat aspire-tout du monde syrien des affaires, Rami Makhlouf, a plusieurs raisons : la disparition en 2016 de la mère de Bachar al-Assad, Anissa Makhlouf, connue pour son clanisme et son communautarisme ; la mauvaise situation économique syrienne qui, sur fond de sanctions accrues et de coronavirus, appelle à un renflouement des caisses de toute urgence ; mais aussi une volonté de revanche qui animerait Asmaa al-Assad, première dame syrienne.

Quelle que soit la hiérarchie des causes, Assad a besoin de sécuriser son environnement et d’adopter des mesures limitant les critiques à l’encontre de son pouvoir : écartement de Rami Makhlouf, remplacement du chef du gouvernement et préparation aux élections parlementaires de 2020 font partie de ces dispositions.

Flambeau paternel

Les points susmentionnés se font en concomitance avec une tragédie incarnée par un terrible désastre humanitaire (près de 6 millions de réfugiés, 6,6 millions de déplacés internes, 13 millions de personnes en détresse) et la destruction qui touchent le pays depuis 2011.

Le président Hafez al-Assad en 1980 (AFP)
Le président Hafez al-Assad en 1980 (AFP)

Le pouvoir syrien est responsable de l’état de catastrophe que vit le pays : mais il partage cette responsabilité avec ses ennemis protagonistes de cette guerre, sans que cela ne puisse dédouaner ni l’un, ni l’autre. Il en va de même pour leurs soutiens respectifs.

Après vingt ans de présidence, le bilan abonde pourtant dans le sens d’un renforcement du pouvoir du chef d’État syrien, qui n’a pas complètement vacillé au bout de dix ans de guerre, cependant que la souveraineté territoriale dont on disait qu’il l’avait perdue à jamais a été récupérée en large partie.

Le pouvoir syrien est responsable de l’état de catastrophe que vit le pays : mais il partage cette responsabilité avec ses ennemis

Cela intervient dans un contexte dans lequel il n’a fait que répéter des fondements et actions qui l’avaient précédé. Usage de la force, alliance avec l’Iran, le Hezbollah libanais et la Russie, maniement d’une rhétorique nationaliste forte doublée de possibles arrangements en coulisse furent les piliers des politiques créées et privilégiées par Hafez al-Assad.

Durant ses vingt ans de présidence, dont les dix dernières années de guerre, Bachar al-Assad en a à peine modifié quelques virgules. Résultat : sa victoire dans le conflit syrien n’est pas définitive à ce stade, mais le bilan de ces deux décennies de règne le conforte dans la nature des choix qu’il a adoptés, aussi critiquables puissent-ils être parfois.