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« Pas d’autres amis que les montagnes » : l’histoire se répète pour les Kurdes avec la dernière trahison américaine

La décision des États-Unis de procéder au retrait de leurs forces dans le nord de la Syrie en prévision de l’assaut turc n’est que la trahison la plus récente à laquelle les Kurdes ont été confrontés
Deux combattants kurdes alliés au Parti démocratique du Kurdistan (PDK) de Massoud Barzani surveillent la route menant à Salaheddine, en Irak (AFP)

Un dicton populaire dit que les Kurdes n’ont « pas d’autres amis que les montagnes ».

Depuis l’effondrement de l’Empire ottoman, lorsque les puissances impériales leur ont fait miroiter les premiers soupçons d’indépendance, les groupes nationalistes kurdes ont régulièrement conclu des alliances avec de puissants États-nations avant d’être abandonnés plus tard une fois satisfaits les intérêts à court terme de ces pays.

Promesses et déceptions s’enchaînent de manière cyclique depuis un siècle, et à l’exception de la mise en place d’un gouvernement autonome kurde dans le nord de l’Irak, les ambitions nationales, politiques et culturelles kurdes ont été sans cesse contrecarrées.

La décision prise lundi par le président américain Donald Trump de retirer les troupes américaines du nord de la Syrie en prévision d’une invasion turque n’est que la dernière d’une longue série de trahisons.

Traités de Sèvres et de Lausanne

Après la fin de la Première Guerre mondiale, les puissances alliées ont occupé l’Anatolie et commencé à démanteler l’Empire ottoman, partageant ses vestiges entre eux et leurs alliés. Le traité de Sèvres, signé en 1920 – y compris par un gouvernement ottoman fantoche à Istanbul – aurait vu une partie de l’Anatolie cédée pour la création d’un Kurdistan indépendant, notamment la ville de Diyarbakır qui se trouve dans le sud-est de la Turquie moderne.

Cependant, le traité a révolté les nationalistes turcs qui ont rapidement lancé la guerre d’indépendance turque. Dirigées par le héros de guerre Mustafa Kemal Pacha (plus tard connu sous le nom de Kemal Atatürk), les forces nationalistes turques ont pris le contrôle de l’Anatolie et le traité de Sèvres n’a jamais été mis en œuvre. Il a été supplanté par le traité de Lausanne en 1923.

Ce second traité a fixé les frontières actuelles de la République de Turquie – à l’exception des zones contestées de Mossoul et Hatay. Le mot « Kurdistan » a rapidement été rayé des manuels turcs bien qu’il ait été une région reconnue de l’Empire ottoman.

Ces deux traités ont longtemps été un symbole de tragédie nationale pour les nationalistes kurdes, de la même façon que la déclaration Balfour le fut pour les Palestiniens, ayant finalement conduit à l’établissement de l’État d’Israël sur les terres palestiniennes.

Deuxième insurrection kurde irakienne

En avril 1974, Mustafa Barzani – chef du Parti démocratique du Kurdistan (PDK) et père de l’ancien président de la région du Kurdistan irakien Massoud Barzani – a de nouveau tenté de lancer une lutte armée pour l’autonomie kurde dans le nord de l’Irak.

Photo non datée prise dans les années 1960 dans les montagnes kurdes du nord de l’Irak qui montre le leader kurde Mulla Mustafa Barzani (AFP)
Photo non datée prise dans les années 1960 dans les montagnes kurdes du nord de l’Irak qui montre le leader kurde Mulla Mustafa Barzani (AFP)

L’Iran et Israël, alors alliés par un intérêt mutuel à saper le gouvernement contrôlé par le parti baas en Irak, ont fourni le soutien matériel aux Kurdes irakiens dans leur combat, comme ils l’avaient fait lors de la première insurrection kurde irakienne entre 1961 et 1970. L’Iran, en particulier, voulait arracher des concessions territoriales à l’Irak.

En 1975, après des concessions territoriales de Bagdad à l’Iran, ce dernier a brusquement retiré son soutien aux Kurdes – comme Israël, qui faisait passer son soutien par l’intermédiaire de l’Iran – et l’Irak a rapidement écrasé la rébellion.

La défaite du PDK conservateur et tribaliste a fortement marqué les nationalistes kurdes et est citée par certains comme la raison derrière la création du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), ouvertement de gauche, en 1978.

Soulèvements de 1991

Rare exemple d’une réussite à long terme pour les Kurdes : les soulèvements de 1991 qui ont balayé l’Irak après la désastreuse guerre du Golfe ont vu les premières avancées vers la création d’une région autonome pour les Kurdes irakiens.

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Les Kurdes avaient peu avant subi un génocide sous le régime baasiste, connu sous le nom de campagne d’Anfal. Les soulèvements contre le régime autocratique de l’ancien président Saddam Hussein avaient été brutalement écrasés dans le sud du pays, et des milliers de personnes avaient été tuées en représailles.

En 1991, les États-Unis ont cependant imposé une zone d’exclusion aérienne qui a permis au PDK et à l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) de conserver le contrôle de la région du Kurdistan et de créer une administration autonome de facto. En 2005, après le renversement de Saddam Hussein par une coalition dirigée par les États-Unis, cette autonomie a été inscrite dans la loi, conduisant à la création du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK). 

Le soutien des États-Unis aux groupes kurdes pendant le soulèvement a marqué le début d’une alliance formelle entre les Américains et les Kurdes irakiens qui a largement perduré jusqu’à ce jour ; une alliance apparemment beaucoup plus stable que celle formée avec les Kurdes syriens, notamment en raison des bonnes relations du GRK avec la Turquie.

Expulsion d’Öcalan de Syrie

En 1979, peu après la création du PKK, son dirigeant Abdullah Öcalan s’est installé en Syrie, pays qui allait devenir sa principale base d’opérations pour les dix-neuf prochaines années.

Le défunt président syrien Hafez al-Assad a longtemps considéré le PKK et Öcalan comme un outil utile contre la Turquie rivale, avec qui il existait de nombreux différends concernant les terres et les ressources, ainsi qu’en raison de l’appartenance à des blocs largement opposés pendant la guerre froide.

Des gens défilent avec une banderole sur laquelle on peut lire « Liberté pour Öcalan » lors d’un rassemblement de soutien au dirigeant kurde emprisonné Abdullah Öcalan (AFP)
Des gens défilent avec une banderole sur laquelle on peut lire « Liberté pour Öcalan » lors d’un rassemblement de soutien au dirigeant kurde emprisonné Abdullah Öcalan (AFP)

En 1998, cependant, la présence d’Öcalan en Syrie et les attaques du PKK ont fini par dépasser les bornes pour la Turquie, qui a menacé d’une invasion la Syrie si le cas du leader kurde n’était pas réglé.

Ne voulant pas risquer un conflit avec la deuxième plus grande armée de l’OTAN, Assad a expulsé Öcalan du pays. Après avoir fui vers plusieurs pays tiers, Öcalan a finalement été capturé au Kenya par les services de sécurité turcs en 1999 et est resté en prison en Turquie depuis.

Incursions turques

Depuis le début de la guerre en Syrie en 2011, le Parti de l’union démocratique (PYD), un groupe ayant des liens idéologiques et organisationnels avec le PKK, cherche à bâtir une région autonome dans le nord de la Syrie. Cette initiative a alarmé la Turquie, qui estime que toute entité liée au PYD deviendrait un tremplin pour les attaques à ses frontières.

En 2016, l’armée turque et les forces syriennes alliées ont lancé l’opération Bouclier de l’Euphrate et ont pénétré dans le nord de la Syrie dans le but exprès de vaincre le groupe État islamique (EI) qui contrôlait encore des pans du pays. Cependant, le PYD a soutenu qu’il était la cible ultime des forces turques.

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À partir de 2015, les États-Unis ont soutenu la branche armée du PYD, les Unités de protection du peuple (YPG), dans la lutte contre l’EI, les considérant comme la force de combat la plus efficace sur le terrain. En tant que principale composante des Forces démocratiques syriennes (FDS), les YPG ont réussi à éradiquer une grande partie du contrôle territorial de l’EI dans le nord, y compris Raqqa, la « capitale » du groupe.

Cependant, quiconque espérait que le soutien du gouvernement américain inclurait la protection contre la Turquie a été déçu : le vice-président américain de l’époque, Joe Biden, a mis en garde les YPG contre l’expansion à l’ouest de l’Euphrate s’ils voulaient garder le soutien de Washington, empêchant effectivement la création d’une entité contiguë reliant les « cantons » kurdes du nord-est et du nord-ouest du pays.

L’opération Rameau d’olivier en 2018 a vu l’armée turque et ses alliés entrer dans la région nord-ouest d’Afrin et en expulser les YPG, conduisant à une anarchie généralisée et à ce que certains ont qualifié de déplacement démographique de la population kurde.

Bien que les États-Unis se soient dits « profondément préoccupés » par l’opération, le secrétaire à la Défense de l’époque, James Mattis, a déclaré que la Turquie avait des « préoccupations légitimes en matière de sécurité ».

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.