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Le contrat social tunisien à l’épreuve du confinement

L’IRMC publie une série de chroniques rédigées par ses chercheurs pour éclairer, en temps réel, l’impact du confinement sur leurs terrains respectifs. Cette épreuve mondiale a aggravé les fragilités sociales en Tunisie, mais aussi accéléré ses évolutions démocratiques
Manifestation le 23 juin 2020 à Tataouine pour protester contre l’arrestation des chômeurs (AFP)
Manifestation le 23 juin 2020 à Tataouine pour protester contre l’arrestation des chômeurs (AFP)

La Tunisie n’est pas épargnée par le rebond estival de la pandémie. Au printemps, la rapidité des mesures de précaution lui avait permis de limiter la contamination et le 27 juin, au moment de l’ouverture des frontières, on ne déplorait « que » 50 décès et un peu plus de 1 000 cas connus dont la plupart étaient rétablis.

Depuis, la circulation humaine internationale a relancé la propagation du virus et à présent, la contamination locale a pris le dessus. On approche la centaine de décès et le nombre des cas actifs s’envole vers les 4 000.

Pourtant, le coût économique et social du confinement imposé du 22 mars jusqu’à sa levée complète le 5 juin est dissuasif.

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La chute dramatique du PIB de 21,4 % au deuxième trimestre ne donne qu’une idée superficielle de l’impact du confinement. L’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC) de Tunis propose, dans un ouvrage publié cet été, un regard de scientifiques sur les effets plus intimes du confinement.

Dans un « aplatissement » du monde, la Tunisie, comme le note Kmar Bendana, a perdu son « exceptionnalité ». Nord/Sud, développés/sous-développés, vieilles et jeunes démocraties, régimes libéraux et autoritaires ont vécu les mêmes angoisses de mort, dû résoudre les mêmes problèmes sanitaires et traiter les mêmes dilemmes entre la vie et l’économie, la protection et la liberté…

« La problématique majeure des réponses politiques apportées par les États à la pandémie », note Betty Rouland, « [réside] dans le fait d’ignorer les inégalités qui conditionnent le confinement. On est passé d’une crise sanitaire mondiale à une crise socio-sanitaire qui ne fait qu’accentuer la vulnérabilité des populations déjà fragilisées. »

Les fractures sociales et territoriales et leur traitement par le politique durant cet épisode ont constitué un enjeu central en Tunisie.

Après tout, elles ont été à l’origine de la chute du régime en 2011 et, depuis, la source d’une protestation chronique. Comment le contrat social tunisien, déjà fissuré, a-t-il été éprouvé par l’expérience de cette « crise socio-sanitaire » ? C’est la question à laquelle on peut chercher des éléments de réponse à travers cet ouvrage.

« On est passé d’une crise sanitaire mondiale à une crise socio-sanitaire qui ne fait qu’accentuer la vulnérabilité des populations déjà fragilisées »

- Betty Rouland, chercheuse

Le travail est bien sûr le premier lieu où les effets se sont fait sentir. Nombre d’entreprises ont cherché à contourner l’interdiction d’activité et contraint leurs salariés à venir travailler en n’hésitant pas à recourir à « l’incitation à la délation, aux menaces de non-versements des salaires et aux licitement », observe Mohamed Slim Ben Youssef.

Peu syndicalisés, les travailleurs du privé « demeurent tendanciellement sans protection » de manière structurelle dans un système économique dépendant des exportations, dont l’avantage comparatif est le faible coût du travail.

L’obligation du confinement a été « une mesure coercitive inadaptée », estime Betty Rouland, « dans un pays où une proportion importante de la population subsiste grâce à des emplois journaliers relevant de l’économie informelle [38 % du PIB] », ignorée de tous les dispositifs d’assurance et de protection sociale.

Jamie Furniss s’est intéressé aux berbechas. Ces travailleurs indépendants collectent les bouteilles en plastique pour les revendre aux entreprises de recyclage. Une activité considérée comme non essentielle et donc interdite. Ils ont été exclus, note-t-il, du statut de « héros » de la « deuxième ligne ».

Le domicile, vecteur des discriminations faites aux femmes

Plus fragiles encore, les Africains subsahariens, « irrégularisés » en raison des procédures applicables aux étrangers, subsistent habituellement grâce à « l’informel de l’informel ». Totalement privés de ressources, certains ont même été expulsés par leur propriétaire en pleine pandémie, relève Betty Rouland.

Le domicile n’a pas forcément été un sanctuaire. Il a même été, selon Marta Luceño Moreno, « le miroir et le vecteur des discriminations faites aux femmes ».

Les situations de risques ont été amplifiées par l’enfermement. Les violences conjugales ont été multipliées par cinq. Les personnes LGBTQI+ ou vivant avec le VIH ont parfois traversé cette réclusion familiale comme « des expériences traumatiques », relève-t-elle.

Si les femmes « ont été renvoyées à leur rôle traditionnel [soin, éducation, tâches ménagères alourdies par les précautions d’hygiène] », note Khaoula Matri, le confinement a pu être vécu par les hommes astreints à passer toute leur journée dans un espace traditionnellement féminin, où ils sont « dépourvus de tout pouvoir de supériorité », comme « un outrage à leur virilité ».

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À ces fragilités du tissu social, s’ajoute un mépris de classe, un « dénigrement des crasses paysannes », qui a trouvé l’occasion de « s’ennoblir grâce aux impératifs médicaux ». 

Pour illustrer ce phénomène, Jamie Furniss a pris l’exemple d’un reportage dans une localité du Grand Tunis (Oued Ellil) où des jeunes avaient protesté contre le confinement en se déclarant « plus forts que le corona ».

Le vieux registre élitiste propre à la modernisation autoritaire tunisienne, qui voit dans le peuple une « masse » à éduquer ou à mater, a trouvé un moyen de conforter sa supériorité après bientôt une décennie de démocratisation.

Or, moins que l’indiscipline atavique du peuple, c’est la nécessité de survivre qui poussait les habitants des quartiers populaires à sortir malgré l’interdiction et à s’entasser devant les administrations pour percevoir de maigres aides sociales.

Dans le même registre, l’attachement populaire à la religion reste considéré comme une source d’arriération. Toutefois, avance Jamie Furniss, « l’opposition naïve entre religion et science, ou entre tradition et modernité, ne permet pas de saisir toutes les dynamiques religieuses et politiques autour du COVID-19 ».

Dans la communication des autorités religieuses, la pandémie a plutôt été considérée comme « la preuve de la fragilité du matérialisme de la rive nord de la Méditerranée ainsi que la confirmation morale et intellectuelle des prescriptions religieuses » relatives à la distanciation, au confinement et à l’hygiène.

À rebours d’un déni et d’une déresponsabilisation fataliste, l’islam, dans sa communication institutionnelle du moins, a été un facteur de prise de conscience.

La stigmatisation s’est étendue également aux morts, relève Monia Lachheb. Les familles ont été privées des rituels de séparation et de deuil. Une épreuve affective parfois aggravée par le refus de l’enterrement de victimes du virus dans certaines localités. Signe, estime-t-elle, d’une « crise morale en lien avec le rapport à l’Autre » et des failles qui minent le contrat social : l’absence de considération pour les vivants et le manque de confiance dans la capacité des institutions à protéger la population.

Solidarité et décentralisation

Côté face, l’épreuve du confinement a donc bien élargi les fractures du contrat social. Mais côté pile, elle a aussi accéléré quelques dynamiques vertueuses.

Tout d’abord, le déploiement spontané d’une solidarité de proximité, horizontale. Mise en œuvre en dehors de tout cadre institutionnel, sans coordination nationale, par des jeunes plus ou moins rôdés à l’action associative, elle est le résultat selon Marouen Taleb de quasiment une décennie d’accumulation d’apprentissages : gestion de projet, connaissance des problématiques du terrain, familiarisation avec les rouages de l’administration…

Moins que l’indiscipline atavique du peuple, c’est la nécessité de survivre qui poussait les habitants des quartiers populaires à sortir malgré l’interdiction et à s’entasser devant les administrations pour percevoir de maigres aides sociales

Cette solidarité a joué un rôle salutaire pour sensibiliser la population aux exigences sanitaires, mettre en place des collectes et des distributions alimentaires, etc. Elle a sans doute également contribué à alerter plus largement l’opinion et les pouvoirs publics sur le sort des Africains subsahariens en Tunisie et la nécessité de trouver des solutions durables, relève pour sa part Betty Rouland.

À l’opposé de l’idée reçue d’une jeunesse désancrée d’un environnement répulsif qu’elle cherche à fuir coûte que coûte, cette participation non « politique » à la vie publique montre au contraire une forme de mobilisation qui trame le tissu social et constitue un potentiel que les collectivités locales, élues en mai 2018, ont parfois reconnu et associé à la gestion de la crise. Amorce prometteuse d’un enracinement démocratique.

Marouen Taleb a également analysé la gestion par l’État de la « crise de la semoule », produit vital, surtout dans les zones rurales. Pour couper court aux spéculations et éviter les pénuries, l’État a confié la distribution de la semoule aux représentants locaux de l’État.

Or, cette administration territoriale n’est pas encore totalement débarrassée des pratiques de népotisme et de favoritisme de l’ancien régime, qui « hantent encore les relations entre gouvernants et gouvernés ».

Les nouvelles autorités ont semblé hésiter entre deux modèles : administration étatique par le haut ou délégation aux autorités décentralisées élues. Or, redevable aux yeux des électeurs, « la commune se positionne vis-à-vis du pouvoir central comme la seule […] agissant pour le bien commun », alors que les trajectoires administratives à partir de l’État central portent en elles les germes du discrédit auprès des populations qu’il est censé soutenir », conclut Marouen Taleb dans un chapitre qui éclaire les évolutions en profondeur des rapports entre État et société en Tunisie.

Le modèle économique en question

Le choc économique de la crise sanitaire oblige à penser non seulement la réparation des efforts de soutien et de relance, mais aussi la recomposition d’un modèle économique notoirement à bout de souffle.

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Le COVID-19 aura donc eu un effet d’accélération sur un débat sans cesse différé depuis 2011, note Mohamed Slim Ben Youssef. Caractère rentier de l’économie, souveraineté alimentaire, intégration du secteur informel, restructuration de la dette… s’imposent comme des problèmes à débattre dans l’espace public.

Le retour à la normale (à l’anormale ?) ne sera donc pas tout à fait un retour au statu quo ante. Même si, comme le conclut Oissila Saaidia, directrice de l’IRMC, « aucun expert n’est en capacité de prévoir l’avenir », l’épreuve du confinement semble avoir accentué les dynamiques de recomposition du contrat social.

Vivre au temps du COVID-19, sous la direction de Oissila Saaidia, IRMC-Nirvana, 20 DT/ 20 euros (disponible en France et en Belgique).

Thierry Brésillon
Thierry Brésillon est journaliste indépendant, basé à Tunis depuis avril 2011. Il a auparavant dirigé un mensuel au sein d’une organisation de solidarité internationale et travaillé notamment sur les conflits dans l’Afrique des Grands Lacs et le conflit israélo-palestinien. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @ThBresillon