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La gestion de la pandémie due au coronavirus, un crash test pour la démocratie tunisienne

Même si le gouvernement a pris des mesures rapidement, la pandémie met à l’épreuve des institutions en rodage, une administration parfois rapidement débordée en situation de crise et une société fracturée. Un échec favoriserait le retour d’une solution autoritaire.
Rencontre entre le président Kais Saied, le président de l’Assemblée Rached Ghannouchi, et le Premier ministre Elyes Fakhfakh au palais de Carthage pour prendre de nouvelles mesures contre le coronavirus, le 19 mars 2020 (AFP)

C’est officiel depuis vendredi soir, la Tunisie a rejoint dimanche et jusqu’au 4 avril le club des pays placés sous confinement : sorties interdites en dehors des nécessités vitales, circulation interrégionale suspendue, fermeture des zones industrielles les plus denses, versement d’une allocation pour les plus démunis, lutte contre les spéculateurs et les contrevenants…

Seules les activités économiques vitales sont maintenues. L’État procédera également à un test sur un échantillon de 10 000 personnes afin d’avoir une image plus claire de l’extension de la pandémie de nouveau coronavirus pour anticiper les besoins sur une base solide.

Avec 75 cas actifs connus, dix patients hospitalisés et trois morts, un foyer identifié sur l’île de Djerba (fermée depuis ce dimanche matin) et une zone en forte progression à l’Ariana (une banlieue de Tunis), la Tunisie n’est qu’à un stade précoce de la pandémie.

Jusqu’à présent, la majorité des cas ont été importés et concernent des Tunisiens revenus de France, d’Italie ou d’Égypte et leurs proches

Jusqu’à présent, la majorité des cas ont été importés et concernent des Tunisiens revenus de France, d’Italie ou d’Égypte et leurs proches.

Mais tout le monde redoute le moment fatidique où la contagion se répandra de manière horizontale et où la courbe s’envolera pour suivre la trajectoire des États européens. Les malades afflueront alors par dizaines, voire par centaines dans les hôpitaux.

Or, un afflux de patients en situation critique pourrait rapidement mettre la filière de soins sous tension. Selon le témoignage d’un médecin réanimateur, avec jusqu’à 400 lits de réanimation mobilisables – peut-être le double avec le soutien du secteur privé – et du personnel formé en abondance, la Tunisie pourrait faire face à condition de renforcer son stock de ventilateurs, d’acquérir le matériel de protection pour les soignants et surtout de contenir sérieusement la transmission du virus.

Sinon, le système de santé publique (surendetté) qui a montré sa fragilité (la tragédie des quinze prématurés décédés le même jour en mars 2019 dans un hôpital de Tunis est dans toutes les mémoires) pourrait s’effondrer sous un tel choc sanitaire.

Un dispositif anticipé

Pour éviter ce scénario à l’italienne, les autorités tunisiennes ont déjà pris, dès le 11 mars, toute une batterie de mesures : auto-isolement obligatoire pour tout étranger entrant sur le territoire, puis fermeture de toutes les frontières, fermeture des écoles, fermeture des restaurants, des cafés, des bars après 16 h, suppression des prières publiques, poursuites pénales pour les contrevenants, mise en quarantaine sous contrainte pour les récalcitrants, protocole de prise en charge et de test des cas suspects et de leur entourage (7 500 personnes sont actuellement en quarantaine et 948 tests de dépistages ont été effectués), étalement des horaires de travail pour une séance unique de cinq heures dans les établissements publics, désinfection quotidienne des lieux publics, des transports, des marchés, etc.

Un arsenal qui, comparé avec l’absence totale de réaction en Europe à ce stade de la pandémie, montre un État mobilisé de manière très anticipée pour « aplatir la courbe » en-dessous des capacités hospitalières. En plus de ce dispositif, le président Kais Saied avait annoncé mardi soir, la mise en place d’un couvre-feu de 18 h à 6 h.

Il s’est avéré contre-productif : les travailleurs se sont entassés dans les transports publics pour rentrer à temps. La crainte irraisonnée d’une interdiction totale de circuler a provoqué le pillage de camions de farine et de semoule. Tandis que dans certains quartiers ou en dehors de Tunis, la consigne est loin d’avoir été suivie à la lettre.

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L’avenue Bourguiba au centre de Tunis, désertée, le 18 mars 2020 (AFP)

Malgré quelques changements d’habitudes (les files d’attente espacées devant les magasins, même les plus petits, la disparition des verres dans les cafés…), le talon d’Achille du dispositif a été le respect des obligations d’auto-isolement des voyageurs en provenance de l’étranger. Les infractions ont été nombreuses.

L’expérience n’ayant pas été concluante pour discipliner toute une population en quelques jours, les autorités se sont donc résolues à décréter une mesure plus radicale, le confinement, en prenant les dispositions nécessaires pour en atténuer l’impact sur les Tunisiens les plus modestes afin d’éviter des scènes de pillage ou d’émeutes qui ajouteraient une crise sociale immédiate à la crise sanitaire.

Comme « fait social total », une pandémie et la discipline qu’elle impose aux corps (hygiène et distance) mettent à l’épreuve non seulement les rapports sociaux et les institutions, mais aussi le pacte entre l’État et les citoyens. C’est un bon révélateur de la nature d’un mode de gouvernement.

Le gouvernement par la peur

La Chine, qui constitue le modèle rêvé des partisans d’une stratégie draconienne, constitue à cet égard un archétype : celui de l’État total. Les termes du pacte, dans le cas chinois sont clairs : la puissance publique a tous les droits face aux individus pour répondre aux besoins du collectif, y compris l’extrême contrainte.

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On a vu comment cet ADN a prédisposé l’État chinois à mettre en œuvre des moyens colossaux et toute sa puissance de coercition et de contrôle pour endiguer l’épidémie. Il en a profité pour perfectionner son système de note sociale pour déterminer le statut virologique et les droits de chacun.

Les lecteurs de Michel Foucault y ont reconnu l’application d’une biopolitique autoritaire et les principes de la société disciplinaire qu’il décrivait dans Surveiller et punir : « La ville pestiférée, toute traversée de hiérarchie, de regard d’écriture, la ville immobilisée dans le fonctionnement d’un pouvoir extensif qui porte de façon distincte sur tous les corps individuels – c’est l’utopie de la cité parfaitement gouvernée ».

Dans une telle société, chaque individu n’est plus qu’un porteur de données numériques sur lesquelles l’État a le contrôle, et son individualité est entièrement dissoute dans le collectif.

Depuis qu’elle semble avoir vaincu l’épidémie, la Chine ne se prive pas de promouvoir son modèle, en profitant de la crise de confiance, exacerbée par la pandémie, envers les gouvernants dans les démocraties. Son aide matérielle, dont la Tunisie va d’ailleurs bénéficier, est mise au service d’un soft power offensif.

Israël, pionnier dans le paradigme sécuritaire de l’art de gouverner, suit une voie similaire et montre comment la fabrication d’un ennemi est au cœur des processus politiques de contrôle des populations. Benyamin Netanyahou en a profité pour suspendre le Parlement et s’accaparer le pouvoir qu’il était sur le point de perdre.

À cet égard, le virus est le vecteur parfait d’un gouvernement par la peur pour faire de « l’état d’exception » le mode normal d’exercice du pouvoir, puisqu’il transforme chacun en ennemi potentiel et permet d’appliquer à la majorité des contraintes imposées jusqu’alors aux marges « menaçantes », et qui révèlent la fragilité (ou l’illusion) du pacte démocratique.

Paradoxalement, c’est d’une partie de l’opinion que vient la demande d’un État intraitable, maximal, coercitif à l’égard d’une population « indisciplinée »

Dans les démocraties libérales, ce pacte repose sur un équilibre entre liberté individuelle et contrôle étatique pour garantir la sécurité et la vie économique. En temps normal, ce pacte est indolore pour la plupart. Les situations de péril exacerbent la contrepartie étatique du pacte.

Les États durcissent leur mainmise sur la société et les gouvernants en profitent pour faire avancer leurs objectifs. Les individus, eux, réagissent selon leur relation au pouvoir et leur expérience du danger.

Une société fracturée

Qu’est-ce que cette épreuve révèle de la Tunisie et de l’état de son pacte social ? Paradoxalement, c’est d’une partie de l’opinion que vient la demande d’un État intraitable, maximal, coercitif à l’égard d’une population indisciplinée, plus que de l’intérieur de l’État lui-même.

L’insistance à réclamer un confinement immédiat, « total ! », le dénigrement des mesures du gouvernement, toujours jugées insuffisantes, le refrain « il n’y a plus d’État » témoignent de la persistance d’une conception de l’État tutélaire – battue en brèche depuis la révolution par le modèle démocratique – et l’absence de légitimité des nouveaux dirigeants dans une partie de l’opinion.

Certains trouvent dans cette épidémie un moyen de fixer leur angoisse latente dans un ordre social perturbé, d’exprimer sans complexe leur mépris des classes populaires, « dangereuses » et « indisciplinées », et l’occasion d’affirmer leur désir, voire leur nostalgie, d’un État autoritaire censé conjurer leur peur.

La rationalité apparemment scientifique et la logique étatique d’un confinement total évacuent la question de la survie des plus modestes comme secondaire, alors qu’elle est déterminante dans l’efficacité des mesures et dans une logique se sécurité humaine globale.

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Pour une autre partie de la société, la relation à l’État reste un mélange ambivalent de défiance et de dépendance : illégalisme et individualisme réfractaire, d’un côté, et de l’autre, sollicitation de faveurs ou tentatives permanentes de grappiller une partie du gâteau accaparé par « l’État voleur ».

Les sacrifices exigés pour juguler l’épidémie ont toutes les chances d’être perçus par les plus modestes comme une forme d’égoïsme social de milieux que le confinement pénalisera relativement moins, alors que des problèmes sanitaires bien plus mortifères que le COVID-19, tels que la salubrité et la rareté de l’eau dans certains territoires ou les quartiers périphériques, la pauvreté de l’offre de soin, la pollution… n’ont jamais mobilisé ni l’État, ni le reste de la société.

Les initiatives de sensibilisation et de solidarité sont nombreuses et montrent une société malgré tout habitée par un sens civique, mais seul l’État a les moyens de prévenir une crise majeure. 

« Nous avons trois objectifs », a déclaré le chef du gouvernement Elyes Fakhfakh samedi soir, « ne laisser aucun Tunisien dans le besoin, ne perdre aucun emploi ni aucune entreprise ».

La capacité de l’administration à organiser l’aide sociale et celle du gouvernement à trouver les 2,5 milliards de dinars (800 millions d’euros) pour financer son plan de soutien à l’économie, et les 500 millions de dinars (160 millions d’euros) pour le financement de stocks stratégiques, notamment auprès des grandes entreprises privées pour l’instant réticentes, sera décisive pour éviter que la pandémie n’aggrave une fracture ancienne et profonde.

Un exécutif à réinventer

Lors de son allocution solennelle mardi soir, le président Kais Saied a tenté d’insuffler, entre cette dépendance et cette défiance, une conscience des responsabilités à l’égard du collectif, et dans cette fracture sociale, un appel à la solidarité en faveur des plus démunis.

Il poursuit ainsi sa tentative de faire naître une « société de droit », où chacun aurait intériorisé la nécessité de la loi, plutôt que d’y obéir sous la contrainte.

En situation de crise, il s’avère aussi que le véritable pôle de décision est plutôt entre les mains du chef du gouvernement

Beaucoup se sont arrêtés au ton comme toujours austère et distant d’un discours en arabe classique malgré la sincérité évidente du propos. La décision controversée d’instaurer le couvre-feu, qui n’était de toute évidence pas la sienne, a occulté la dimension morale du propos.

Mais cette allocution révèle que contrairement aux intentions que certains lui prêtaient, son ADN n’est pas celui un leader autoritaire. La crise aurait été l’occasion parfaite pour lui de se poser en véritable détenteur de la souveraineté, fût-ce au nom peuple, et d’instaurer « l’état d’exception », d’enclencher l’article 80 de la Constitution qui lui donne les plein pouvoirs en cas de « péril imminent ».

S’il veut incarner une figure d’autorité, ce n’est pas selon les schémas archaïques du père de la nation, du maître sévère ou du héros, origine unique de la volonté et dont la parole est dotée du pouvoir quasi magique d’instituer le réel. D’autant plus que ses difficultés de communication font écran aux messages qu’il essaie de transmettre.

En situation de crise, il s’avère aussi que le véritable pôle de décision est plutôt entre les mains du chef du gouvernement. Elyes Fakhfakh a d’ailleurs annoncé qu’il solliciterait du Parlement la possibilité de légiférer par décrets-lois le temps de la crise, selon les dispositions de l’article 70 al. 2 de la Constitution.

Le gouvernement Fakhfakh joue plus que sa crédibilité dans ses efforts pour contenir l’épidémie et absorber ses impacts économiques et sociaux. Si le système de santé encaisse le choc, si l’administration parvient à gérer rapidement les dispositifs lourds et les situations d’urgence – mieux, si la crise était l’occasion d’accélérer la réforme de l’État et de la santé publique –, l’expérience pourrait démontrer qu’un collectif de décision, réactif, transparent et redevable est plus important qu’un « père de la nation », un « homme fort ».

Dans le cas contraire, c’est le modèle démocratique qui serait remis en cause.

L’épreuve décisive

Quel sera l’effet de cet épisode sur le processus politique ?

Tant que la pandémie n’a pas atteint son stade critique, avec le niveau de panique collective qui l’accompagne, il est prématuré de répondre.

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La stigmatisation d’une population « indisciplinée », le retour de l’étatisme sonnent-ils la fin du « moment populiste » qu’ont signifié les élections ? (« populiste » entendu dans son sens historique c’est-à-dire l’inclusion de nouvelles catégories marginalisées dans la pratique démocratique, dans le modèle social et la prise en compte de leur expérience dans l’élaboration des politiques publiques).

Ou bien, l’épreuve de la société va-t-elle renforcer un esprit de solidarité déjà présent ?

La gestion de la crise sans recourir aux moyens d’exception va-t-elle démontrer la robustesse des institutions démocratiques ou bien leur faillite ?

La gestion de l’épidémie est un crash test in vivo pour la démocratie tunisienne et la manière dont elle traversera cette séquence sera décisive pour son avenir.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Thierry Brésillon
Thierry Brésillon est journaliste indépendant, basé à Tunis depuis avril 2011. Il a auparavant dirigé un mensuel au sein d’une organisation de solidarité internationale et travaillé notamment sur les conflits dans l’Afrique des Grands Lacs et le conflit israélo-palestinien. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @ThBresillon