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Les Tunisiens mobilisés « pour faire ce que l’État ne peut pas faire »

Des paniers repas, des campagnes de nettoyage, des concerts en ligne… Les Tunisiens rivalisent d’imagination pour se rendre utiles dans la lutte contre la pandémie
Des membres du Croissant-Rouge tunisien préparent des colis alimentaires pour les personnes âgées et les familles à faible revenu dans la ville côtière d’Ezzahra près de Tunis (AFP)
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TUNIS, Tunisie

« La solidarité n’est pas un simple slogan, elle doit être réelle », déclarait le président Kais Saied le soir du mardi 17 mars, lors d’une allocution télévisée. Le chef de l’État annonçait alors qu’il donnerait la moitié de son salaire pour aider ceux qui en ont besoin dans la lutte contre la pandémie de COVID-19 et invitait les Tunisiens qui le peuvent à l’imiter.

Anis Boufrikha, expert en développement économique et culturel, a fondé en 2011 l’association We love Sousse. Depuis le mois de mars, l’organisation se consacre entièrement à la crise sanitaire.

« D’habitude, on travaille sur la qualité de vie à Sousse, la culture, mais on fait aussi de l’humanitaire », explique-t-il à Middle East Eye. Avec le coronavirus, l’association a changé de spécialité, en se tournant vers la collecte de fonds pour aider les deux centres hospitaliers universitaires de la ville. « On a lancé une cagnotte avec un objectif de 15 000 dinars [presque 5 000 euros] », détaille-t-il en précisant que la somme a été atteinte en quelques jours. L’argent ainsi récolté doit permettre d’acheter des équipements au personnel soignant.

Mais aujourd’hui, We love Sousse privilégie les dons en nature, moins contraignants sur le plan légal, pour soutenir le système de santé tunisien. « Les donateurs sont des hommes d’affaires, des professionnels de la santé » qui, pour certains, ont fourni du « matériel sophistiqué ». L’association aide aussi les plus démunis, privés de revenus par le confinement, en leur fournissant des paniers alimentaires.

Depuis le 22 mars, ces journaliers, qui évoluent souvent dans l’économie informelle, ne gagnent plus d’argent. L’État a promis de les soutenir durant cette période difficile mais la situation reste très tendue, car la Tunisie se débattait, bien avant la crise sanitaire, avec une crise économique et sociale.

Début avril, le retard pris dans le versement des aides a provoqué des manifestations, parfois violentes, dans certaines régions, accompagnées d’actes de désespoir comme des immolations par le feu.

Entraide 2.0  

Alors que le confinement venait tout juste d’être décrété, Adel Benghazi, un Tunisois de 52 ans, a rejoint le groupe Facebook « Cuisine solidaire ». Ils étaient « cinq personnes au départ ». Aujourd’hui la page compte plus de 2 900 membres. « C’est pour aider les oubliés de l’État – et pas contre l’État – qu’on a lancé cette page. Pour faire ce qu’il ne peut pas faire », modère Adel Benghazi à MEE.

Sur les réseaux sociaux, la solidarité s’exprime dans tous les domaines. « Il y a des malades chroniques qui n’arrivent pas à acheter leurs médicaments, on leur en donne », ajoute Adel, qui travaille comme commercial dans une société d’emballage. « Ça se généralise dans d’autres villes, dans d’autres régions du pays. »

Des organisations de la société civile bien établies se mobilisent aussi. « On a lancé un appel dès le début de la crise du COVID-19 », souligne à MEE Romdhane Ben Amor, chargé de communication du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES). « On a initié la solidarité à l’échelle locale et régionale, tout en respectant les mesures prises par le gouvernement tunisien. »

Les jeunes des mouvements sociaux ont mis de côté leurs revendications habituelles sur « le chômage, la pollution », pour s’engager dans des campagnes de nettoyage et de désinfection, des actions de sensibilisation sur les mesures de sécurité, « surtout dans les régions intérieures du pays où les autorités ont demandé l’aide de bénévoles ».  

La crise sanitaire ayant mis un coup d’arrêt aux activités culturelles, les artistes ont trouvé d’autres façons de se mettre en scène. Devant une webcam par exemple. Véritable pionnière, la danseuse Nermine Sfar a été la première à inciter les Tunisiens à rester chez eux, en faisant chaque soir un live sur Facebook.

« Pour que les confinés ne s’ennuient pas », Tarek Lazhari, cofondateur de l’agence de relations presse La Com’ chez vous, a eu l’idée d’organiser un festival virtuel. Fin mars, il a permis à plusieurs artistes – chanteurs, musiciens, conteur traditionnel – de se produire sur Facebook.

« C’est une période très difficile pour les artistes », assure Tarek Lazhari à MEE. « Il y a des gens qui vivent de leurs créations et en ce moment ils ne gagnent rien. »

La Tunisie traverse un rare moment d’unité, mais ses acteurs savent qu’il ne durera pas. « On dénonce depuis longtemps la situation du secteur public de la santé », rappelle Romdhane Ben Amor du FTDES. « On a alerté les autorités avant cette crise. Aujourd’hui, ce n’est pas le moment de critiquer, mais quand tout ça sera terminé, il faudra en tirer des leçons. »