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Affaire de l’avion ukrainien abattu : des artistes iraniens boycottent un grand festival de cinéma

Alors que l’enquête sur le Boeing ukrainien abattu en janvier près de Téhéran suscite des tensions diplomatiques en raison des soupçons de mensonge qui pèsent sur l’Iran, des célébrités ont décidé de boycotter le plus prestigieux festival de cinéma du pays
Taraneh Allidousti, jeune star du cinéma iranien, estime que ses compatriotes ne sont pas des « citoyens » mais des « captifs » de la République islamique (AFP)

Des artistes iraniens ont décidé de boycotter le plus prestigieux festival annuel du film du pays. En cause : le mensonge des autorités qui ont dissimulé pendant trois jours la vérité à propos de l’avion ukrainien abattu par les forces iraniennes en janvier. 

Le festival du film de Fajr, qui a débuté ce samedi et se terminera le 24 avril, se tient chaque année en février, à la date anniversaire de la victoire de la révolution islamique en 1979, et en avril.  

Ce boycott public de la part de plusieurs acteurs et réalisateurs célèbres est la plus grande crise à laquelle est confronté le festival depuis sa création en 1982. 

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Bien que les artistes aient déjà été appelés par le passé à tourner le dos au festival à cause de la censure, le boycott de cette année se produit à un tout autre niveau, les artistes se joignant à la vague de sympathie pour les victimes de l’avion abattu.

La mauvaise gestion de la crise par la République islamique a entraîné d’importantes manifestations contre le gouvernement, les manifestants étant furieux de la mort des 176 passagers et membres d’équipage, dont 82 Iraniens.

Le 11 janvier, Amir Ali Hajizadeh, commandant de la force aérospatiale des Gardiens de la révolution islamique, a endossé la responsabilité du crash accidentel de cet avion, événement que le gouvernement avait attribué à une « défaillance mécanique » pendant trois jours.

« J’aurais préféré mourir plutôt que de voir un tel accident », a-t-il déclaré en conférence de presse. 

Menace présidentielle

L’avion a été abattu accidentellement le 8 janvier. Quelques heures auparavant, l’Iran avait lancé des frappes de missiles sur les positions américaines en Irak en représailles à l’assassinat du général iranien Qasem Soleimani.

Le New York Times a rapporté que le président iranien Hassan Rohani avait été laissé dans l’ignorance de ce qui s’était passé pendant cette période et que ce n’est que lorsqu’il a menacé de démissionner après avoir découvert la vérité qu’il a contraint l’establishment à faire amende honorable.

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Rakhshan Banietemad (Wikipédia)

Après les aveux publics des Gardiens de la révolution, la célèbre réalisatrice Rakhshan Banietemad a invité la population à se rassembler « place de la Liberté » à Téhéran pour manifester contre le gouvernement.

En dépit de la suppression sans explication de son post Instagram ultérieurement, les gens ont répondu à son appel, et à ceux d’autres personnes, à descendre dans la rue. 

Il a ensuite été rapporté que Banietemād avait été arrêtée, mais sa détention ayant été considérée préjudiciable pour l’appareil de sécurité, elle a été relâchée quelques heures plus tard. 

Le 12 janvier, au lendemain de l’annonce d’Amir Ali Hajizadeh, le légendaire réalisateur Masoud Kimiai a publié une vidéo dans laquelle il exprime ses regrets concernant cette tragédie. 

« Je me suis toujours tenu aux côtés du peuple. Aujourd’hui, je constate les temps difficiles que nous vivons », a-t-il déclaré. « Pas un seul jour ne se passe sans que nous n’apprenions de mauvaises nouvelles. Par conséquent, en cette période, je n’apprécie pas de voir mon film projeté au festival [de Fajr] car je veux présenter mes condoléances pour [la mort de] toutes ces personnes qui n’étaient que des passagers. » 

Pas le moment d’« organiser des festivités »

La vidéo de Kimiai s’est répandue sur les réseaux sociaux, mettant en rage les radicaux qui ont fait le lien entre lui et le président américain Donald Trump. 

Vahid Yaminpour, un présentateur télé, candidat aux élections législatives, a tweeté le jour même : « En parfaite coordination avec Trump, un homme dépassé a retiré son film du festival en signe de protestation. »

Le 15 janvier, en soutien à la décision de Kimiai, le réalisateur respecté et controversé Naser Taghvai a déclaré : « Nous ne pouvons [ignorer] les problèmes politiques et dire que cela ne nous regarde pas. » 

Rejoignant la campagne contre le festival, Dariush Mehrjui, un autre réalisateur connu, qualifié le peuple de « triste », ajoutant que ce n’était pas le bon moment pour « organiser des festivités ».

Se confiant à Middle East Eye sous couvert d’anonymat, un critique cinématographique a déclaré : « La réaction du cinéma et des artistes iraniens aux récents événements souligne à quel point tout le monde est furieux vis-à-vis de la situation actuelle du pays. » 

« Les artistes ont été dépeints à tort par les médias étatiques comme des gens riches vivant dans leurs belles demeures dans le nord de Téhéran. Mais c’est faux, et ils prouvent au peuple qu’ils le soutiennent en se retirant d’un festival étatique au cours duquel ils pourraient recevoir une récompense. Cela arrive malgré toutes les difficultés qu’ils pourraient rencontrer à la suite de leur décision. »

Pas des « citoyens » mais des « captifs »

En soutien à la campagne de boycott, certains membres du jury récompensant certaines catégories, notamment la photographie et l’image, ont démissionné.  

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Taraneh Allidousti (Wikipédia)

Pendant ce temps-là, la réaction la plus dure est venue de Taraneh Allidousti, une jeune star de cinéma qui estime que ses compatriotes iraniens ne sont pas des « citoyens » mais des « captifs » de la République islamique.  

Dans un autre post sur son compte Instagram, Taraneh Allidousti, s’en est prise au festival du film de Fajr en écrivant : « Je suis heureuse que la [véritable] nature de cette propagande étatique et non cinématographique ait été découverte par mes collègues. »

Quelques jours plus tard, Taraneh Allidousti, a été convoquée par la justice iranienne, arrêtée et puis libérée sous caution le même jour.

Autre signal fort envoyé aux artistes pour leur montrer que leurs déclarations et leurs décisions pouvaient leur en coûter, un producteur de théâtre a également été arrêté le 19 janvier après son retrait du festival du film de Fajr. 

Mais les diverses arrestations et détentions n’ont pas réussi à mettre fin à la vague des artistes décidant de ne pas assister au festival. 

Peyman Maādi, un célèbre acteur vivant en Iran qui a travaillé à Hollywood, a déclaré : « Comment puis-je aller au festival pour faire la fête ? Je suis acteur et mon existence est liée au peuple de mon pays, qui pleure la perte de ses plus beaux enfants. »

Opposition au boycott

Le soutien au boycott n’est pas universel : un certain nombre d’artistes, y compris Shahab Hosseini qui a remporté le prix d’interprétation masculine du festival de Cannes en 2016, s’opposent au boycott et estiment qu’il « creuse les fossés existant au sein de la société ». 

Cependant, l’émergence de cette campagne sans précédent contre le festival a été à l’origine de la décision soudaine de ses responsables d’annuler la cérémonie d’ouverture.

« Cette année, la cérémonie d’ouverture du Fajr n’aura pas lieu en raison de l’atmosphère au sein de la société et par sympathie envers les familles en deuil suite aux récents événements », a annoncé Ebrahim Daroqezade, le secrétaire du festival, le 15 janvier.

« Le problème n’est pas Rohani, lui cherche actuellement à réformer, les troubles viennent de quelqu’un d’autre »

- Un journaliste réformiste iranien

En réaction à la campagne des artistes, un influent parlementaire radical a demandé l’exclusion de ceux déterminés à ne pas participer au festival. 

Le 15 janvier, Nasrollah Pejmanfar a annoncé : « Nous soumettrons un projet de loi au Parlement la semaine prochaine dans lequel nous exclurons ces artistes – qui ne se tiennent pas aux côtés du peuple et se retirent d’activités artistiques – de [leur travail]. » 

Nasrollah Pejmanfar est revenu plus tard sur sa tentative de faire adopter cette loi au Parlement.
 
S’exprimant sous couvert d’anonymat, un journaliste réformiste basé à Téhéran a confié à MEE : « Cet événement inquiète la République islamique. Les célébrités sont extrêmement influentes et peuvent amener les gens à se ranger à leur avis, c’est pourquoi l’establishment tente de faire taire les artistes. Le problème n’est pas Rohani – lui cherche actuellement à réformer –, les troubles viennent de quelqu’un d’autre. J’espère que la République islamique se soumettra à la réforme, sinon, de nouveaux mouvements de protestation naîtront dans les prochains mois. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.