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Armes pour l’Arabie saoudite : l’intenable position de la France

Le cargo saoudien qui devait charger mercredi de l’armement français ne fera finalement pas escale au Havre. Des ONG ont dénoncé une nouvelle fois un transfert contraire aux règles du Traité sur le commerce des armes que Paris a signé et ratifié 
Ce mercredi, la ministre française des Armées, Florence Parly, a rappelé que « la France a des intérêts dans cette région du monde » (AFP)

Le cargo saoudien Bahri Yanbu, attendu depuis plusieurs jours au port français du Havre où il devait procéder à un chargement d’armes, source de controverses, ne fera finalement pas escale dans le port français, a annoncé l’AFP vendredi en citant une source portuaire.

La ministre française des Armées, Florence Parly, avait pourtant confirmé l’information dans la matinée de mercredi sur la chaîne BFM TV et la radio RMC : « Il y aura chargement d’armes en fonction et en application d’un contrat commercial passé il y a plusieurs années ».  

Le cargo de la polémique avait fait halte en début de semaine dans le port d’Anvers, en Belgique, pour s’approvisionner en milliers de pistolets, fusils d’assaut et mitrailleuses de l’armurier FN-Herstal, centaines de tourelles pour blindés produits par CMI Cockerill et autres équipements.

La section belge d’Amnesty International a réclamé mercredi la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire après la révélation par plusieurs médias belges que des fusils d’assaut et des véhicules militaires produits en Wallonie ont été utilisés dans le conflit yéménite « en contradiction flagrante avec le Traité sur le commerce des armes, qui impose notamment le principe de précaution ».

Car vendre des armes à l’Arabie saoudite suppose que ces armes sont utilisées dans la guerre que Ryad mène au Yémen contre les Houthis, minorité chiite soutenue par l’Iran, son grand rival, et où des dizaines de milliers de civils ont été tués, selon les rapports des organisations humanitaires.   

La ministre des Armées a ce mercredi, répété que, « à la connaissance du gouvernement français, nous n’avons pas d’éléments de preuve selon lesquels des victimes au Yémen sont le résultat de l’utilisation d’armes françaises ». 

La ligne invariablement avancée par Paris est que ces armements ne sont utilisés que de manière défensive et pas sur la ligne de front.

« Madame Parly dit qu’elle n’a pas de preuves. Mais la question n’est pas de savoir si nous avons des preuves mais de chercher par tous les moyens [à savoir] si des armes françaises sont utilisées contre des civils. On l’avait fait en Syrie quand il y a eu des doutes sur les armes chimiques », a déclaré à l’AFP le premier secrétaire du Parti socialiste Olivier Faure.

Le président français Emmanuel Macron a également dit jeudi « assumer » ses ventes d’armes à l’Arabie saoudite, assurant avoir la « garantie » qu’elles « n’étaient pas utilisées contre des civils » dans la guerre au Yémen.

Selon une note de la Direction du renseignement militaire (DRM), révélée par Disclose mi-avril, l’armement français est présent au sol, dans les airs et sur mer.

Concrètement, 48 canons Caesar produits par l’industriel français Nexter « appuient les troupes loyalistes, épaulées par les forces armées saoudiennes, dans leur progression en territoire yéménite ». Une carte de la DRM estime que « 436 370 personnes » sont « potentiellement concernées par de possibles frappes d’artillerie », dont celles des canons français.

Si selon une source gouvernementale citée par l’AFP, « il ne peut pas s’agir de canons Caesar (camions équipés d’un système d’artillerie) puisqu’il n’y a aucune livraison de Caesar en cours », le site d’investigation Disclose insiste : le cargo Bahri Yanbu devait prendre livraison de « huit canons de type Caesar ».

« Les documents et la littérature existent pour prouver que Nexter, société qui appartient à l’État français, a en tout cas déjà vendu des Caesar à l’Arabie saoudite », relève Akram Kharief, spécialiste des questions d’armement et animateur du blog Menadefense.net, en citant des sites spécialisés sur l’armement où ces ventes sont mentionnées. 

« Après, il faut bien comprendre ce que représente l’Arabie saoudite sur le marché de l’armement. Elle pèse près de 70 milliards de dollars. Si les pays arrêtaient de commercer avec elle, c’est tout le marché qui s’écroulerait. Et avec les Émirats arabes unis, les deux pays font tourner l’industrie militaire française depuis vingt-cinq ans ! » 

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En 2017, le Proche et le Moyen-Orient ont représenté quelque 60 % des commandes de matériel militaire français sur un total de 6,9 milliards d’euros, dont 701 millions pour les Émirats et 626 millions pour l’Arabie saoudite. La France a par ailleurs livré pour 1,38 milliard d’euros d'armement à Riyad en 2017, faisant de l’Arabie saoudite le deuxième plus gros client de la France dans ce secteur l’an dernier après l’Égypte. 

Pour justifier la vente d’armes à l’Arabie saoudite, la ministre française des Armées a défendu « des partenariats importants pour notre pays ».

« La France a des intérêts dans cette région du monde : nous y avons 40 000 ressortissants. Le détroit de Bab-el-Mandeb est fondamental pour l’approvisionnement en hydrocarbures de toute l’Europe. La lutte contre le terrorisme est aussi fondamentale. Parce qu’il faut se souvenir que [l’attaque contre] Charlie Hebdo a été conçue et réalisée par al-Qaïda dans la péninsule arabique [AQPA]. Et qui lutte contre AQPA ? Ce sont les Émirats arabes unis », a plaidé Florence Parly.

Ses déclarations ont suscité un tollé parmi les ONG. Cela « montre de nouveau l’obstination de la France à poursuivre ses transferts d’armes à ce pays malgré le risque indéniable et parfaitement connu des autorités françaises qu’elles soient utilisées contre des civils », a commenté dans un communiqué Bénédicte Jeannerod, directrice France de Human Rights Watch. Parmi les dizaines de milliers de personnes tuées au Yémen, on compte de nombreux civils.

Neuf ONG, dont l’Observatoire des armements, réclament « l’établissement d’une commission parlementaire permanente de contrôle des ventes d’armes, comme en Suède, au Royaume-Uni et aux Pays-Bas », a indiqué de son côté Tony Fortin, de l’Observatoire des armements. 

Amnesty International appelle de son côté à « la suspension » du chargement, « afin d’établir notamment s’il s’agit de canons Caesar ». « Un tel transfert serait en effet contraire aux règles du Traité sur le commerce des armes que la France a signé et ratifié », écrit dans un communiqué Aymeric Elluin, d’Amnesty International France. Ce traité de l’ONU, entré en vigueur en 2014, vise à réguler le commerce des armes dans le monde.

« La France trahit les traités internationaux pour du business », estime auprès de l’AFP le député communiste Jean-Paul Lecoq, qui avait interpellé mardi le gouvernement à ce sujet, lors d’une séance houleuse à l’Assemblée nationale. 

L’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT) et l’ONG Action Sécurité Ethique Républicaines (ASER) avaient de leur côté déposé des recours en urgence au tribunal administratif de Paris pour empêcher le départ du Havre du cargo chargé d’armes.