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L’armée britannique a déployé des interrogateurs à Abou Ghraib au plus fort du scandale de torture

Les agences d’espionnage britanniques ont collaboré aux interrogatoires des détenus de la prison gérée par les États-Unis tout en sachant ou suspectant qu’ils étaient maltraités
Une photo obtenue par la chaîne de télévision australienne SBS qui montrerait un détenu cagoulé et ligoté se faisant attaquer par un chien à la prison d’Abou Ghraib, en 2004 (AFP)
Par
LONDRES, Royaume-Uni

Le ministère britannique de la Défense (MoD) a déployé en secret une équipe d’interrogateurs dans la prison irakienne d’Abou Ghraib au plus fort du scandale de torture et d’humiliation des détenus, a découvert un organisme de surveillance parlementaire.

Cette opération est restée secrète pendant des années jusqu’à ce que des preuves écrites soient découvertes pendant une enquête sur l’implication de la Grande-Bretagne dans le programme de « rendition » de la CIA (enlèvement et transfert de prisonniers hors du cadre judiciaire) et les sévices infligés aux détenus. 

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Le Comité du renseignement et de la sécurité (ISC) britannique a publié l’année dernière un rapport accablant montrant que les agences d’espionnage du pays étaient impliquées dans plus d’une cinquantaine d’opérations de « rendition » et qu’elles avaient fourni des questions à poser aux détenus dont elles savaient ou suspectaient qu’ils avaient été maltraités à au moins 560 occasions.

Malgré la découverte de l’opération secrète d’Abou Ghraib par l’ISC, le ministère britannique de la Défense refuse de dire ce que ses interrogateurs faisaient à la prison, ce qu’ils rapportaient et comment a réagi le gouvernement.

Dans un commentaire adressé à Middle East Eye en réponse à une liste de questions en lien avec cet article, le MoD a indiqué, à tort, que ses interrogateurs n’étaient pas basés à la prison lorsque celle-ci était sous contrôle américain.

MEE a demandé des éclaircissements supplémentaires au MoD, insistant sur le fait que la prison était sous contrôle américain depuis plusieurs mois lorsque les interrogateurs britanniques sont arrivés, mais n’a pas reçu de réponse.

Parmi les questions de MEE auxquelles le MoD refuse de répondre figurent :

  • Que faisaient les interrogateurs à Abou Ghraib ?

  • Qu’ont-ils rapporté à leurs supérieurs à propos des conditions de détention et du traitement des détenus ?

  • Comment a réagi le MoD ?

  • Les ministres du gouvernement ont-ils été mis au courant ?

Ces refus semblent alimenter les requêtes des députés britanniques qui réclament une enquête dirigée par un juge pour en savoir plus sur les responsabilités politiques concernant les violations des droits de l’homme mises au jour par l’ISC.

La semaine dernière, MEE avait rapporté que plusieurs députés étaient prêts à faire pression sur le gouvernement pour obtenir une nouvelle enquête sur les renditions. Cependant, ils attendent que le chaos politique autour du « Brexit » s’apaise.

Avertissements d’Amnesty et de la Croix-Rouge

Trois interrogateurs ont été déployés à Abou Ghraib de janvier à avril 2004. À l’époque, la prison accueillait 6 000 détenus. Les premiers signes que les prisonniers étaient maltraités étaient apparus un peu avant.

Sept mois plus tôt, Amnesty International avait rendu public que des soldats américains avaient tiré sur des prisonniers protestant contre la détention pendant une durée indéterminée à Abou Ghraib. Trois mois auparavant, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) avait été témoin de mauvais traitements infligés aux détenus lors d’une visite de la prison.

Il semble que rien n’eût été fait pour cacher les exactions aux inspecteurs de la Croix-Rouge lors de leur visite. Le rapport de l’organisation, qui a été divulgué par la suite, indiquait qu’« au cours de la visite, les représentants du CICR [avaient] été directement témoins de – et documenté – diverses méthodes utilisées pour garantir la coopération des personnes privées de liberté avec leurs interrogateurs ».

Celles-ci consistaient notamment à garder les prisonniers nus dans des cellules sombres et dépouillées pendant des jours, à obliger les hommes à porter des sous-vêtements féminins, à lier étroitement les poignets des détenus, à proférer des menaces et des insultes et à les priver de sommeil au moyen d’une musique forte et de lumières vives.

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« Certaines personnes privées de liberté présentaient des marques physiques et des symptômes psychologiques », indiquait le rapport.

Ce rapport a été transmis au gouvernement britannique en février 2004, peu de temps après l’arrivée des interrogateurs du ministère de la Défense à Abou Ghraib et deux mois avant leur retrait.

Le mois suivant, seize soldats américains ont été inculpés pour leur rôle dans les exactions. Puis, en avril 2004, des photographies montrant les exactions commises contre des prisonniers ont été diffusées pour la première fois à la télévision américaine, sur CBS.

C’est à peu près à ce moment-là que les interrogateurs britanniques auraient été rappelés.

« Une exploitation des détenus américains à des fins de renseignement »

L’ISC a constaté qu’Abou Ghraib n’était qu’une des nombreuses prisons dans lesquelles des interrogateurs britanniques et du personnel civil du MoD étaient actifs à la suite du 11 septembre 2001 et de l’invasion de l’Irak en 2003.

Le comité a découvert que le MoD avait déployé 28 personnes dans la prison de la base aérienne de Bagram, au nord de Kaboul, entre décembre 2001 et juillet 2002.

On sait désormais qu’au cours de cette période, de nombreux détenus ont été torturés. L’ISC a trouvé des éléments de preuve indiquant qu’au moins onze membres de ce personnel britannique « se livraient à une exploitation des détenus américains à des fins de renseignement ».

De mars 2003 à fin 2004, trois membres du MoD étaient basés à la prison américaine située à l’aérodrome de Balad, au nord de Bagdad.

Pourquoi l’armée britannique était-elle en Irak et en Afghanistan ?

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Le Royaume-Uni a envoyé des forces en Afghanistan dans le cadre de la coalition internationale qui a envahi le pays en 2001 suite aux attentats du 11 septembre 2001 perpétrés par al-Qaïda aux États-Unis et en Irak en 2003 dans le cadre d’une invasion menée par les États-Unis pour renverser Saddam Hussein.

Dans les deux pays, les soldats britanniques se sont enlisés de plus en plus profondément dans la lutte contre les insurgés opposés à l’occupation internationale.

En Irak, les forces britanniques se sont vu confier la responsabilité de la sécurité à Bassorah et dans trois provinces du sud du pays, mais leur présence a été contestée par les combattants de l’Armée du Mahdi de Moqtada al-Sadr.

En septembre 2007, les forces britanniques, cibles d’« attaques incessantes », se sont retirées de leurs bases situées dans la ville pour rejoindre l’aéroport en périphérie, selon un rapport de l’International Crisis Group qui a indiqué que leur retrait était perçu comme une « défaite ignominieuse » par les habitants.

En Afghanistan, les forces britanniques avaient été déployées en 2006 dans la province de Helmand. Elles se sont toutefois révélées inefficaces contre la résurgence des talibans et, en 2009, plus de 100 soldats britanniques ont été tués.

Les troupes britanniques se sont finalement retirées d’Afghanistan en 2014 ; 454 militaires ont été tués au cours de leurs 13 années de campagne dans le pays.

Le comité a constaté qu’ils avaient été rappelés en raison de « l’inadéquation des locaux de détention pour les détenus ». Ils s’étaient plaints que les détenus de Balad étaient détenus dans des chenils, ont indiqué des officiers des forces spéciales britanniques en visite à des journalistes.

Alors que l’ISC a découvert que le Royaume-Uni était profondément impliqué dans des violations des droits de l’homme en Irak et en Afghanistan, les membres du comité estiment que les services de renseignement britanniques se préoccupent actuellement d’éviter d’être embourbés dans de tels crimes à l’avenir.

En privé, cependant, un certain nombre de membres du comité ont exprimé leur préoccupation devant le fait que les interrogateurs militaires britanniques semblent moins inquiets quant à leur implication dans les mauvais traitements infligés aux détenus.

En 2017, un rapport de la commission de la défense du Parlement britannique a révélé que des interrogateurs militaires de l’armée britannique avaient infligé des mauvais traitements à leurs prisonniers en Irak en raison de la formation qu’ils avaient reçue ; celle-ci « les a potentiellement exposés à leur insu au risque d’enfreindre les conventions de Genève au cours de leur travail ».

Bien que la commission de la défense ait décrit cela comme « une défaillance de premier ordre », son rapport s’est concentré sur les failles de l’enquête criminelle visant les violations commises plutôt que sur le système de formation qui a donné lieu à ces violations.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.