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Juliette Grange : « La vie politique en France est complètement influencée par l’argumentaire de l’extrême droite »

La philosophe s’inquiète de la propagation des idées de l’extrême droite dans la société française et jusqu’au sommet de l’État 
« Pour une part, [les sympathisants du Rassemblement national] sont des individus plutôt jeunes en souffrance sociale, attachés à un discours protestataire qui leur laisse une lueur d’espoir » – Juliette Grange (AFP)
« Pour une part, [les sympathisants du Rassemblement national] sont des individus plutôt jeunes en souffrance sociale, attachés à un discours protestataire qui leur laisse une lueur d’espoir » – Juliette Grange (AFP)

Le 21 avril dernier, d’anciens haut gradés de l’armée française ont publié une tribune pour demander au chef de l’État Emmanuel Macron de défendre « les valeurs de la civilisation » contre « l’islamisme » et les « hordes de banlieue », en précisant que « si rien n’[était] entrepris », les militaires en activité pourraient intervenir.

Juliette Grange, professeure de philosophie moderne à l’université de Tours et auteure du livre Les Néo-Conservateurs (2017), restitue le contexte pré-électoral qui a motivé la publication de cette tribune, expliquant que ses auteurs veulent promouvoir la candidature d’outsiders de l’extrême droite, de type néo-conservateur, à la présidentielle de 2022.

Middle East Eye : Faut-il prendre au sérieux la menace de coup d’État des anciens généraux ?

Juliette Grange : Cette tribune prend place dans une stratégie propre à l’extrémisme de droite qui est assez complexe et qui ne date pas d’hier. Son but est de créer une panique politique et de faire croire à une situation désespérée. Et c’est pour cela qu’il ne faut pas la prendre au sérieux ou au premier degré.

Cette tribune prend place dans une stratégie propre à l’extrémisme de droite qui est assez complexe et qui ne date pas d’hier. Son but est de créer une panique politique et de faire croire à une situation désespérée

Je pense qu’on n’a peu de chances, en France actuellement, d’avoir un putsch étant donné le statut des militaires en question, l’état de l’opinion et la culture institutionnelle que nous avons.

En dépeignant une situation désespérée, les signataires de la pétition veulent faire peut-être émerger un homme providentiel et promouvoir la candidature d’outsiders d’extrême droite, comme l’ancien chef d’état-major Pierre de Villers, à la présidentielle de 2022.

Dans des ouvrages écrits récemment, celui-ci exprime d’ailleurs, de manière un peu plus nuancée, le contenu de la tribune des généraux à la retraite. Philipe de Villiers, ex-ministre et frère de l’ancien chef d’état-major, a également publié un livre, à l’automne dernier, où il appelle à un putsch.

Pour une fraction de l’armée, Pierre de Villiers représente une figure tutélaire. Il a gardé une posture digne après son limogeage par Macron en 2018 [après ses critiques sur la réduction du budget de l’armée]. Le choix de la date de la publication de la tribune, le 21 avril, 60 ans jour pour jour après la tentative de putsch des généraux à Alger, participe aussi d’une opération de communication très bien organisée. Le combat pour l’Algérie française reste un des marqueurs de l’extrême droite en France.

MEE : Que révèle cette tribune sur la place des idées de l’extrême droite dans l’armée française ?

JG : Il est toujours difficile de le savoir car les militaires sont tenus à un devoir de réserve. Le site Mediapart a recensé, dans une enquête en mars dernier, une cinquantaine de militaires engagés dans l’extrémisme de droite néo-nazi en consultant des sources accessibles sur internet.

Le combat pour l’Algérie française reste un des marqueurs de l’extrême droite en France

Ce chiffre est marginal si l’on tient compte du nombre de militaires en activité, environ 140 000. Il faut préciser par ailleurs qu’il existe un socle républicain qui garantit la neutralité de l’armée. Jusqu’à très récemment, les militaires en activité ne pouvaient pas se présenter à des élections. Ils n’ont pas le droit d’appartenir à un parti ou de faire des déclarations politiques.

Encore une fois, la probabilité d’un coup d’État me semble très incertaine. L’armée est engagée dans d’autres missions en Afrique du Nord et en France contre le terrorisme, et c’est par nature une institution très disciplinée. Des sanctions sont d’ailleurs prévues contre les militaires en activité qui se sont exprimés dans la tribune.

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Cela étant dit, il y a quand même une minorité active dans les hautes sphères de l’armée qui adhère aux idées de l’extrême droite. Elle appartient aux familles nobiliaires françaises, nostalgiques de l’ancien régime, à des dynasties de la haute bourgeoisie et de classes moyennes supérieures qui se marient entre elles et dont beaucoup de membres font Saint-Cyr.

Ces familles adhèrent à une extrême droite de type maurassien [du nom de la figure de proue du principal mouvement d’extrême droite sous la IIIe République] qui est différente du Rassemblement national [de Marine Le Pen]. Elle est souvent catholique traditionnaliste.

MEE : En quoi ces deux extrêmes droites sont-elles différentes ?

JG : Il y a l’extrême droite du Rassemblement national, dont la nature est populiste, qui a évolué en apparence par rapport au FN [Front national fondé par Jean-Marie Le Pen] avec un discours sur la laïcité, la justice sociale. Il s’agit d’une dédiabolisation, qui prône le respect des urnes.

Il y a une seconde extrême droite, celle de Marion Marechal Le Pen et de tout le mouvement chrétien fondamentaliste militant. Ce mouvement très conservateur est lié financièrement et sur le plan des idées au trumpisme et aux partisans du Brexit. Il développe depuis plusieurs années un discours axé sur la nécessité de protéger, dans une sorte de guerre civile, les valeurs civilisationnelles de la France.

Ses promoteurs ciblent les musulmans, les « hordes de banlieues », les anti-France, dont les universitaires accusés d’islamogauchisme, les antipatriotes et les militants contre le racisme

Ses promoteurs dénoncent une colonisation intérieure par l’immigration et par l’islam, qu’ils assimilent généralement à l’intégrisme salafiste.

Ce discours est généralement sophistiqué (Steve Banon, Patrick Buisson et d’autres). Il s’exprime en France dans Valeurs actuelles, FigaroVox, mais également sur nombre de sites et blogs, du Salon beige à Civitas. Il n’a pas des accents extrêmement populistes, bien qu’il soit haineux.

Ses promoteurs ciblent les musulmans, les « hordes de banlieues », les anti-France, dont les universitaires accusés d’islamogauchisme, les antipatriotes et les militants contre le racisme.

Ils décrivent une police débordée et un gouvernement faible. D’où l’appel de militaires à une action pour l’émergence d’une personnalité fédératrice qui restaurera l’ordre et les valeurs de la France. Ce courant de l’extrême droite trouve peut-être Marine Le Pen trop soft, trop sociale, trop rassembleuse et, qui plus est, c’est une femme.

MEE : Qui, selon vous, a le plus de partisans, le courant néo-conservateur ou l’extrême droite de Marine Le Pen ?

JG : En tant qu’universitaire, j’ai vu émerger depuis quinze ans des groupes de recherche et des publications favorables au courant néo-conservateur. Mais je ne pensais pas qu’il y aurait un impact social car je voyais la société française comme assez laïque et plutôt ouverte. Or, de telles idées gagnent de plus en plus le grand public. Nous l’avons vu lors de la Manif pour  tous [s’opposant à la loi autorisant le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels].

Cet extrémisme de droite fournit également du vocabulaire au gouvernement et influence ses décisions, comme dans l’affaire de la stigmatisation des universitaires, supposés islamogauchistes [par la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche].

Ce courant n’a pas vraiment de candidat aux élections présidentielles car Marine Le Pen ne lui convient pas complètement. La tribune dont nous parlons tente de faire émerger un leader, par exemple Pierre de Villiers.

« Cet extrémisme de droite fournit également du vocabulaire au gouvernement et influence ses décisions » – Juliette Grange (AFP)
« Cet extrémisme de droite fournit également du vocabulaire au gouvernement et influence ses décisions » – Juliette Grange (AFP)

MEE : À quel point l’extrémisme de droite peut-t-il influencer l’élection présidentielle de 2022 ?

JG : Il va y avoir une concurrence acharnée sur des thématiques parentes. Je ne sais pas si Marine Le Pen va remporter la mise. Mais en tout cas, la vie politique en France est complètement influencée par l’argumentaire de l’extrême droite. Plus rien n’est audible dans la nuance, dans le progressisme. Il n’y a plus de dialogue et de débat politiques. La gauche peine d’ailleurs à émerger sur ces thèmes.

Le gouvernement essaie de rattraper en partie un électorat qui peut être tenté par l’extrême droite. Les extrêmes droites luttent entre elles. Elles auront probablement le pragmatisme de se regrouper. Il peut se passer beaucoup de choses

De son côté, le gouvernement essaie de rattraper en partie un électorat qui peut être tenté par l’extrême droite. Les extrêmes droites luttent entre elles. Elles auront probablement le pragmatisme de se regrouper. Il peut se passer beaucoup de choses.

J’avoue que je suis très préoccupée par la montée des extrémismes de droite en Europe et au niveau international. Il sera insoutenable que la France, pays des droits de l’homme et de la révolution française, puisse passer sous le pouvoir de l’extrême droite lors de la prochaine présidentielle.

Si c’est le cas, ses idéaux seront gravement entachés politiquement. C’est d’ailleurs le but de l’extrémisme de droite néo-conservateur.

MEE : Une victoire à la Trump serait-elle possible en France ?

JG : Je pense qu’il n’y a pas de leader qui soit prêt. Nous n’avons pas de Trump et tant mieux. Marine Le Pen elle-même a muté, en quelque sorte, en se réclamant du général de Gaulle alors que celui-ci a failli être assassiné par l’OAS [organisation armée clandestine des ultras de l’Algérie française].

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Les sympathisants de son parti aussi ne sont pas nécessairement des nostalgiques de l’OAS. Pour une part, ce sont des individus plutôt jeunes en souffrance sociale, attachés à un discours protestataire qui leur laisse une lueur d’espoir.

Pour devenir présidentiable, Marine Le Pen ratisse aussi plus largement en se rapprochant d’autres sections de la société. Ceci fait perdre au RN une partie de son identité et l’éloigne de l’extrémisme de droite très autoritaire et beaucoup moins laïc symbolisé par Trump et Jean-Marie Le Pen.

Le général Pierre de Villiers est plus proche des idées de Trump mais il n’a pas l’air d’être un grand tribun comme lui. L’électorat qu’il pourrait attirer est plutôt catholique, conservateur et âgé.

MEE : Vous décrivez l’électorat de Marine Le Pen comme étant précarisé sur le plan social. C’est en quelque sorte le profil des électeurs de Trump en 2016…

JG : On lit souvent dans les analyses des politistes que l’électorat du parti communiste a été transposé en partie dans l’électorat du Rassemblement national. C’est le cas, surtout qu’il n’y a pas de discours audible à gauche.

Trump a néanmoins pu gagner l’élection en s’appuyant sur un électorat peu instruit qui a été séduit par ses mots d’ordre conspirationnistes et populistes.

En France, ce genre d’idée n’a pas la même emprise car nous avons une instruction publique qui est largement meilleure qu’aux États-Unis, des institutions qui tiennent encore la route et un État qui fait son travail malgré ses insuffisances. Nous ne sommes donc pas dans le cadre du trumpisme. Il n’y a pas d’homme providentiel, mais la tribune dont nous avons parlé tente d’en faire émerger un.