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Franck Frégosi : « La France a une vision jacobine de l’organisation de l’islam »

Le Conseil français du culte musulman a approuvé en janvier une « charte des principes » visant à restructurer la deuxième religion du pays. Mais pour le spécialiste de la gouvernance de l’islam de France, la démarche du gouvernement pose problème
Les représentants du Conseil français du culte musulman et le recteur de la Grande Mosquée de Paris posent sur le parvis de l’Élysée après avoir signé la « charte des principes », le 18 janvier 2011(AFP)
Les représentants du Conseil français du culte musulman et le recteur de la Grande Mosquée de Paris posent sur le parvis de l’Élysée après avoir signé la « charte des principes », le 18 janvier 2011 (AFP)

Après des semaines de crise, les dirigeants du Conseil français du culte musulman (CFCM), institution créée par la France en 2003 pour représenter les fidèles auprès des instances étatiques, sont parvenus le 16 janvier à un accord sur une « charte des principes » de l’islam qui doit donner le coup d’envoi d’une vaste restructuration de la deuxième religion du pays.

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Ce texte, arraché de haute lutte, réaffirme notamment « le principe de l’égalité hommes-femmes », la « compatibilité » de la foi musulmane avec la République et insiste sur « le rejet de l’instrumentalisation de l’islam à des fins politiques » et la « non-ingérence » des États étrangers.

Pour Franck Frégosi, directeur de recherche au CNRS, membre du laboratoire Groupe société, religions, laïcités (GSRL) et enseignant à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, la nouvelle réforme des pouvoirs publics prend la forme d’une injonction qui ne correspond pas aux enjeux locaux et à la réalité sociologique du culte musulman.

L’auteur de Penser l’islam dans la laïcité estime par ailleurs que l’État contrevient aux principes de la laïcité en voulant participer à la désignation des responsables musulmans. Il réprouve enfin l’idée de vouloir transformer les imams en auxiliaires de la lutte contre la radicalité.

Middle East Eye : L’État français et neuf fédérations qui composent le Conseil français du culte musulman viennent de se mettre d’accord sur le texte d’une « charte de principes » qui doit servir de référence à un nouveau Conseil national des imams (CNI). Vous y voyez de votre côté une tentative de labéliser l’islam de France et de créer une sorte de clergé. Pourquoi ?

Franck Frégosi : Je comprends très bien que les pouvoirs publics aient besoin d’avoir des interlocuteurs. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui a prévalu à la création du CFCM. Mais la question est de savoir si le CFCM ou le nouveau conseil des imams sont une émanation des musulmans, des fidèles qui fréquentent les mosquées et qui financent le culte en France.

Ma critique est la suivante : plutôt que de raisonner du haut vers le bas, commençons par prendre en considération la réalité territoriale de l’islam en France.

Le CFCM exprime une vision pyramidale et très hiérarchisée qui ne correspond pas aux enjeux sociologiques de l’islam en France aujourd’hui

Dans certains départements, il existe déjà des conseils locaux d’imams dont il aurait fallu tenir compte. Or, nous avons encore en France une vision jacobine de l’organisation de l’islam qui nous conduit à mettre de côté la dimension relative à son ancrage territorial. Personne n’a pensé, par exemple, à recueillir l’avis des coordinations locales sur la création du Conseil des imams.

L’application du schéma vertical à la réalité territoriale explique d’ailleurs pourquoi beaucoup de musulmans ne se reconnaissent pas dans la composition et le rôle du CFCM. Cette organisation exprime une vision pyramidale et très hiérarchisée qui ne correspond pas aux enjeux sociologiques de l’islam en France aujourd’hui.

MEE : Les pouvoirs publics font-ils le bon choix en plaçant la lutte contre la radicalisation et le séparatisme au cœur de leur politique relative à l’organisation de l’islam en France ?

FF : Une sorte de sommation traduit en effet l’idée selon laquelle les imams devront prendre part à un dispositif de lutte contre la radicalisation, par la production d’un contre-discours religieux.

Je ne suis pas convaincu, pour ma part, que cette manière de procéder porte ses fruits car elle traduit une demande des pouvoirs publics et n’émane pas des principaux concernés.

Il existe aujourd’hui en France des imams qui produisent déjà une théologie véritablement alternative, qui font la promotion d’un islam réformiste au niveau local et réinterrogent de manière critique les sources.

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Leur structuration par l’État risque d’être ressentie comme une injonction, surtout que les rapports entre les deux parties n’étaient pas très bons par le passé.

Aujourd’hui, on a tendance à penser que les imams sont la solution à la radicalité. Mais pendant des années, ils ont été rendus responsables de tous les maux de l’islam en France. On les a accusés de favoriser le communautarisme et d’être liés à des États étrangers et à des réseaux internationaux.

MEE : Dans les faits, les imams peuvent-ils constituer un rempart contre la radicalité ?

FF : Toutes les études menées sur les parcours de radicalisation montrent que les individus qui sombrent dans des entreprises mortifères ne sont pas intégrés dans des communautés religieuses.

En mobilisant les imams pour lutter contre la radicalité, les pouvoirs publics semblent ignorer que le terreau dans lequel s’enracine l’intégrisme renvoie davantage à des éléments de frustration sociale et à un sentiment – justifié ou pas – d’exclusion de la société.

Les imams, d’ailleurs, sont submergés par les demandes de médiation sociale. Quotidiennement, ils sont sollicités par des fidèles qui ne leur demandent pas une assistance religieuse mais une intervention pour accompagner des familles et résoudre des conflits.

Très souvent, les enjeux auxquels ils sont exposés sont profanes, donc très éloignés de la sphère religieuse. Vouloir faire des imams des auxiliaires des pouvoirs publics dans la lutte contre la radicalité me semble dès lors non seulement disproportionné, mais inadapté à la réalité de leur travail.

MEE : L’État français a annoncé l’arrêt, d’ici à quatre ans, du recours aux imams étrangers, estimant que le discours de ces derniers ne cadre pas avec la réalité sociologique de l’islam en France. La relève est-elle assurée pour autant ?

FF : L’arrivée de nouveaux imams suppose la mise en place d’un cadre de formation. Certaines fédérations musulmanes ont commencé à créer leurs propres dispositifs au niveau local en intégrant la dimension républicaine dans la formation des imams.

Vouloir faire des imams des auxiliaires des pouvoirs publics dans la lutte contre la radicalité me semble dès lors non seulement disproportionné, mais inadapté à la réalité de leur travail

Des mosquées de la région Rhône-Alpes et de la Nouvelle Aquitaine font par exemple un énorme travail pour produire une compréhension de l’islam à la fois fidèle aux fondamentaux de la religion et en capacité de trouver sa place dans une société française profondément sécularisée et plurielle sur les plans religieux et philosophique.

Des imams formés sur le tas font également le même travail, sauf qu’ils évoluent en marge des organisations de l’islam de France. Certaines, il faut le dire, ne sont pas à la hauteur des responsabilités alors qu’il est nécessaire aujourd’hui de mutualiser les efforts et les compétences dans les domaines de la formation.

MEE : De nombreux musulmans, justement, ne se sentent pas représentés par les responsables de l’islam de France…

FF : Il y a toujours eu un décrochage entre les responsables nationaux des fédérations, quelles que soient leurs sensibilités, et la grande masse des musulmans qui, de toute façon, ne fréquente pas les moquées.

Les fidèles aussi n’ont pas voix au chapitre. Personne ne leur demande leur avis. Les décisions importantes sont prises au niveau des associations qui gèrent les lieux de culte. Les associations élisent également les responsables des fédérations alors que les fidèles qui financent le culte ne sont jamais sollicités.

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Il faut aussi se poser la question sur la place des jeunes musulmans dans la représentation de l’islam en France. Les nouvelles générations sont les moins associées au dispositif de gouvernance et ne le reconnaissent pas.

MEE : Ce divorce entre les élites et les fidèles marque-t-il l’échec de différents plans de réforme de l’islam de France ?

FF : Même s’il apparaît légitime que l’État veuille mener une réforme, celui-ci a péché en voulant participer au processus de désignation des responsables du culte.

Il va sans dire que cette politique va trop loin car elle contrevient à un des principes inhérents à la laïcité, qui est celui de la liberté d’organisation des cultes.

L’une des autres raisons qui entravent la reforme tient au fait que les pouvoirs publics ont souvent tenté de ménager les susceptibilités de certains États étrangers. On dit aux musulmans qu’ils sont des citoyens français mais, en même temps, on fait comprendre aux chancelleries étrangères que leur avis compte.